Revue de projets #8 : Félix Billey, inventeur et entrepreneur low tech

Félix Billey est un jeune ingénieur spécialisé dans le bois, basé à Besançon. Inventeur et entrepreneur, il a plusieurs cordes à son arc : conception d’un vélo amphibie, création d’une maison tractable en bicyclette, fabrication et vente de boucles d’oreille en plumes naturelles… Il nous présente ses sources d’inspiration et le sens de son travail de fabrication d’objets low tech ou inspirés de la nature.

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

J’ai 24 ans et toutes mes dents.

Quelles sont vos principales activités ?

Actuellement, je conçois et fabrique une sorte de petite maison roulante tractable par un vélo. J’ambitionne de vivre quelques temps dedans. Je l’ai baptisée la BikeHouse. C’est un peu un clin d’œil aux start-up ou accélérateurs de projets en tout genre.  Non pas que je ne crois pas à tout cela, mais je suis convaincu que, pour mettre au point quelque chose de fondamentalement nouveau, ou quelque chose de fou, où l’on se dépasse, où l’on va plus loin que ce que l’on peut même imaginer, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Et si le numérique donne parfois le sentiment que l’on peut tout avoir instantanément, j’ai l’impression que c’est un leurre, qui nous rend passifs et consommateurs. Partir à la conquête ou reconquête de ma spontanéité c’est un peu l’objectif de la BikeHouse, c’est mon incubateur personnalisé, qui me laissera le temps d’approfondir des choses très intimes. C’est une échappatoire, un outil me permettant de cultiver mon jardin secret.

Imaginez-vous : être un arbre… Si vous évoluez dans un incubateur ou une start-up, vous développerez majoritairement vos branches et votre feuillage : vous êtes en concurrence pour la lumière et vous devez grandir vite pour ne pas être dans l’ombre. A travers la BikeHouse, la démarche est plutôt de développer les racines de mon arbre avant le feuillage. Ma croissance est insignifiante voir presque invisible, mais la particularité, c’est que la ressource principale n’est pas donnée par le ciel, mais par la terre ! Ainsi, en cas de tempête, l’arbre évoluant en start-up sera facilement déraciné car son feuillage est trop gros par rapport  à ses racines ; en cas de sécheresse, l’arbre start-up sera beaucoup plus vulnérable car son feuillage est beaucoup plus étendu et ses racines pas assez pour puiser l’eau dans le sol. En bref, la BikeHouse a pour but de donner vie à des idées apparemment non viables dans le système actuel, c’est un peu sa vocation.

Comme quand on apprend à jouer d’un instrument de musique, le début est difficile, et une fois que ça commence à venir, ça devient satisfaisant, c’est plus simple de jouer et ça devient plaisant. Seulement il est très difficile d’arriver au point où cela devient plaisant, car tout ce qui nous entoure tend à nous divertir. Nous avons tendance à choisir la facilité. Quelque part, la BikeHouse a pour but de  me plonger dans un inconfort, ou un confort juste suffisant, pour que la pratique de quelque chose d’a priori difficile dans le confort actuel, devienne très plaisant voir nécessaire pour trouver du plaisir ou l’équilibre. En fait, quand l’on est dans le confort, on n’a pas forcément besoin de faire quelque chose, on se contente de ce que l’on a. Rien ne nous incite à sortir de notre situation. Dans l’inconfort de la BikeHouse, je serai obligé de m’activer pour sortir de l’inconfort, pour oublier l’inconfort.

Donc, plus concrètement, mon activité aujourd’hui principale est la fabrication de la BikeHouse. Une fois celle-ci terminée et viable, le temps que je passe sur la BikeHouse se déplacera sur la mise au point d’un vélo amphibie. J’ai aussi des projets de spectacle, et surtout, je veux rester ouvert à l’inconnu. En parallèle, je développe avec une cousine une activité de fabrication et vente de boucles d’oreilles en plumes naturelles. Celle-ci exploite la technique du montage des mouches de pêche. Ça, c’est un peu le feuillage de mon arbre, mais qui ne pousse pas très vite et plutôt difficilement.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Pour la BikeHouse je m’inspire de mes besoins propres. Des plus primaires aux plus spirituels. Toutes les conséquences du réchauffement climatique (catastrophes naturelles, sécheresses, disparition d’espèces etc…) sont également des faits qui me pousse à mener mon projet au bout même si il est très marginal, et que j’ai peu de moyens. Pour les boucles d’oreilles, je trouve mon inspiration directement dans la nature.

Comment travaillez-vous ?

Cela dépend des activités. Généralement, j’opère par cycles. Je m’explique : quand je débute une activité, je lui consacre un tout petit peu de temps, même si quelque fois la motivation est telle que je pourrais travailler presque nuit et jour. Mais je préfère procéder ainsi pour ne pas risquer de me décourager. Ensuite, je libère de plus en plus de temps pour cette activité, jusqu’à atteindre une sorte d’apogée ou elle devient mon activité principale et occupe quasiment tout mon temps. Ensuite, je relance ou reprends une autre activité, qui va relayer petit à petit la première. Mais, attention à ne pas passer d’un projet à un autre sans avancer, fuir la difficulté de l’un en passant à l’autre et vice versa. Je peux imager mes propos avec la métaphore du pied de tomate : si on le laisse pousser tout seul, il produira plein de toute petites tomates ; si on enlève les « gourmands »,  il produira plusieurs belles tomates ; et si on enlève trop de tige et qu’on ne laisse qu’une seule fleur, il ne produira qu’une seule très grosse tomate.

Pour savoir si un projet me tient à cœur, je tiens une sorte de petit journal dans lequel je mets mes idées, mes réflexions, mon humeur. J’essaie d’être le plus honnête possible. Et quand je décide de lancer une idée, un projet, je reprends ce journal pour voir si l’idée est ancienne ou récente, récurrente ou anecdotique. C’est ce qui me permet de savoir avec plus d’assurance si un projet ou une idée me sera viable ou non dans le futur. Pour revenir au pied de tomate, savoir si c’est un « gourmand » ou si c’est une vraie branche productive.

Dans le développement de la plume à l’oreille, comment abordez-vous l’acte de vente ?

Je fonctionne en allant voir directement les responsables de boutique, et en leur montrant mes produits en vrai. Cela me permet d’observer leurs réactions, leurs observations. J’ai ainsi directement leur réponse. C’est aussi plus simple pour négocier les prix, et les formalités de vente, d’exposition… Ce que j’apprécie dans cette façon de faire, c’est que même si les boutiques ne veulent pas de mes produits, les employés ou les responsables sont souvent très encourageants !

Quelle vision du monde ou de la société essayez-vous de mettre en œuvre ?

J’ai une certaine vision du monde et de la société, mais je ne peux pas dire que je cherche à la mettre en œuvre. Elle m’aide dans mes prises de décisions. Je vois la vie comme un grand jeu, fondé sur des lois instaurées par on ne sait qui ou on ne sait quoi, et où tout le monde perd à la fin.

Le monde du travail est également un jeu, un grand jeu de société où il y a des gagnants et des perdants. Dont la seule véritable importance est de meubler l’existence, la rendre moins lourde,  la rendre exaltante. Une façon de détourner son esprit sur des problèmes moins impactant, moins douloureux, que des questions existentielles sans réponses. Concrètement, cette façon de voir se traduit par plusieurs type de comportements chez moi : « puisque mon travail n’est pas important, alors au moins qu’il soit épanouissant », « puisque mon travail n’est pas important, je ne risque rien », « puisque mon travail n’est pas important, qu’il ne détruise pas ce qui l’est ».

Quelles sont les prochaines étapes pour « la plume à l’oreille » et vos diverses activités ?

Dégager un salaire pour ma cousine et moi : bref, rendre l’activité rentable. Aller le plus loin possible dans le respect de l’environnement et de nos idées.

Géopolitique de la transition écologique

La transition écologique, en tant que transformation radicale et multi-dimensionnelle de nos modes de vie, est un chantier titanesque pour l’humanité. Mais force est de constater que sa conduite va devoir s’opérer dans un contexte géopolitique qui va en compromettre l’épanouissement. La crise écologique se nourrit de désordres géopolitiques graves qui vont handicaper notre capacité collective d’action.

Le travail des historiens, et de ce que l’on nomme aujourd’hui l’histoire environnementale (cf par exemple Cataclysmes, de Laurent Testot), montre la très grande plasticité réciproque de l’action de l’homme avec son environnement. L’homme modifie son environnement, l’environnement modifie l’homme. La vie sur terre en général, et l’histoire humaine en particulier, est pleine de ces boucles de rétroaction que décrit admirablement Bruno Latour dans Face à Gaia. Dès lors, quel est l’avenir géopolitique de l’humanité dans un contexte de perturbation environnementale majeure ? Il en sera à coup sûr le miroir.

Et c’est vrai que sur le terrain, les rapports de force se tendent singulièrement, et qu’en France, nous ne pourrons certainement pas mener notre transition dans notre coin, tranquillement, comme à l’écart des conflits qui poignent. Sommairement, on voit plusieurs lignes de fractures mondiales se renforcer rapidement. Il s’agit d’abord d’un antagonisme Etats-Unis/Chine : le conflit est pour l’instant commercial et technologique, puis politique. Il peut devenir militaire, structurant des blocs et des zones d’influence. Celles de la Chine s’étendent, à mesure que l’Etat chinois approfondit son pouvoir chez lui. On voit arriver en Chine un avenir à la George Orwell, à force de caméras et d’intelligence artificielle. Le rapport à la puissance a en tous cas singulièrement changé en Chine depuis les années 80 : de cachée, celle-ci devient affirmée. Les chinois se voient à présent au centre du jeu

Une deuxième ligne de fracture apparaît autour de l’antinomie démocraties libérales post-modernes (pays occidentaux) et régimes autoritaires, sous l’impulsion de la Russie. Celle-ci joue le jeu de la déstabilisation systématique des démocraties occidentales, alliant cyber attaques, manipulation des opinions publiques occidentales et démonstration de puissance militaire. Dans cette confrontation, force est de constater que l’Europe se délite, revenant sur ses principes fondateurs, divisée et gangrénée par le populisme, incapable de forger une véritable puissance politique. Il y avait d’ailleurs quelque chose de terrifiant à constater lors de la présidentielle française de 2017 les partis pris russophiles de trois des principaux candidats (Fillon, Mélenchon, Le Pen). Il faut dire que dans le même temps, la relation transatlantique souffre fortement, sous l’effet des atermoiements de Trump et de la fragilisation de la démocratie américaine

Enfin, une dernière ligne de fracture (parmi d’autres) est celle qui se structure autour de la rivalité entre Israël et Arabie Saoudite d’une part, et Iran d’autre part. Ce dernier est le véritable vainqueur du conflit syrien. Celui-ci, de civil, est devenu au fil du temps international. D’asymétrique, il peut évoluer vers un conflit symétrique entre Etats. En ce sens, la double déstabilisation de l’Iran par le retour des sanctions américaines d’une part, et le réchauffement climatique et ses conséquences sur la ressource en eau d’autre part, place toute la région sur un volcan. A ceci s’ajoute un antagonisme chiites/sunnites qui vient donner une dimension religieuse à la rivalité politique.

Ce ne sont là que quelques éléments d’analyse brossés à gros traits, mais ils ont le mérite de mettre en lumière la dangerosité de la situation. Face à cela, les tactiques individuelles de changement de vie propre à la transition écologique ne suffisent pas. Il faut affronter politiquement la situation, en tant que nation. C’est tout le sens des réflexions de Bruno Latour dans l’ouvrage cité précédemment : l’anthropocène nous fait entrer dans une situation de guerre : il faut refaire de la politique, loin des consensus de gestion qui ont prévalu en Europe depuis au moins les années 80.

Le temps des forêts : guerre et espérance

Le temps des forêts est un documentaire français de François-Xavier Drouet sorti en septembre 2018. Il nous propose une balade en forêt, et nous fait découvrir une sylviculture en état de guerre. La guerre, c’est l’image qui vient quand on voit le travail des abatteuses, énormes engins tractés capables de raser une parcelle de forêt en quelques heures. Les châssis monstrueux de ces machines n’ont rien à envier à du matériel militaire. Après leur passage, il ne reste rien, pas même une couche d’humus, savamment raclée pour éliminer toutes traces de vie. Rasée, la parcelle peut alors être replantée d’une essence unique (souvent du douglas, ou du pin maritime dans les Landes), selon des rangs qui faciliteront le prochain passage des débroussailleuses. Pour éviter l’implantation de tout arbre non souhaité, on utilisera des produits phytosanitaires. Et enfin, on cherchera à installer des rotations de plus en plus courtes entre les différentes coupes, permettant un retour sur investissement plus rapide. La forêt est entrée dans un nouvel âge industriel. De lieu de vie, elle est devenue un sanctuaire de la mort.

C’est que, comme le confie un gros industriel du secteur, nous sommes en « guerre économique » avec les Scandinaves. Ceux-ci, plus pragmatiques que nous, n’ont plus que 3 essences dans leurs forêts, alors qu’il en demeure encore une cinquantaine chez nous. Tout dès lors est normé, mesuré, standardisé, afin de produire au meilleur prix les équipements ou matériaux qui sont dans nos magasins de bricolage. Au final, ce sont les consommateurs lambda, vous, moi, qui sont la mesure de tout cela : tout le système est conçu et géré pour les satisfaire au moindre prix. C’est la « banalité du mal », notre irresponsabilité collective.

Au cœur de cette entreprise de destruction, le temps. Une forêt met du temps à pousser, beaucoup de temps, des décennies, des siècles. Tout l’enjeu est de rendre cela compatible avec notre impatience contemporaine. Ainsi, on ne sera plus intéressé par les grands arbres, qui ont poussé très longtemps. Notre outil industriel n’est plus équipé pour eux. On choisira des essences qui croissent vite, scientifiquement sélectionnées. La forêt est alors le symptôme de notre rapport altéré au temps : nous sommes drogués à l’immédiateté. Notre système industriel est calibré pour gérer à haute fréquence une production uniformisée.

« La guerre, c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens » disait Clausewitz. Quelle est donc cette politique ? Elle est benoîtement énoncée par le Président du Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, Alain Rousset : la surenchère technologique, la course à l’innovation, l’augmentation de la rentabilité… La politique forestière est ordonnée à cette fuite en avant, à cette devise « Plus ultra » dont parle Bruno Latour. Cette politique, elle se traduit par une marchandisation du commun : les agents de l’Office National des Fôrets sont là aujourd’hui pour valoriser économiquement le domaine public, ils n’ont plus l’impression de « pérenniser » la ressource forestière : le temps leur échappe. Leurs collectif se dissolvent et le découragement point : « ce que vous semez, c’est de la désespérance » dit l’un deux à ses directeurs. Ou comment apparaît la déliquescence du politique : on ne fait plus de politique, on gère, on manage.

Au milieu de ce champ de bataille, comment bâtir une espérance ? Par une attention renouvelé au temps : laisser pousser l’arbre, abattre au meilleur moment de grands arbres pour des usages nobles, laisser la diversité s’épanouir dans les forêts, refaisant place à la vie animale et végétale dans toute sa richesse… De nombreuses initiatives sont conduites ici et là, comme un retour aux savoir-faire de nos ancêtres. Un chemin de résistance en quelque sorte. Un itinéraire de dépossession également : accepter qu’un arbre, un être vivant, ne rentre pas totalement dans nos logiques de domination.

L’entreprise à l’école de la permaculture

Le collectif Kèpos recevait dernièrement, à l’occasion d’une de ses réunions, Stéphan Rambour, permaculteur et membre de l’association Brin de Paille 54. L’occasion d’une discussion très riche autour des possibles croisements entre les principes de la permaculture et la vie d’une entreprise, dont nous faisons ici un bref compte-rendu.

Les échos entre la permaculture et notre démarche d’entrepreneuriat responsable sont potentiellement très nombreux. Par exemple, une application des principes permacoles à la vie de l’entreprise invite très vite à faire en sorte que les ressources financières d’une entité viennent de plusieurs sources. Un principe clé de la permaculture est en effet qu’un élément doit avoir plusieurs fonctions. Ainsi, un commercial ne devra pas s’arrêter à la demande du client. Il pourra au contraire se mettre en situation d’emmagasiner un maximum d’informations pour les dispatcher aux autres membres de son organisation. Irriguant ainsi celle-ci de connaissances, il va la fertiliser en mutualisant ses ressources. Il est donc essentiel de sortir d’une logique de court terme de satisfaction immédiate du client : en agissant ainsi, le commercial travaille sur le long terme en posant des jalons pour le développement futur de toute la structure.

Autre exemple : une approche permacole fondamentale consiste à ne pas produire de déchets : tout doit être inséré dans des cycles qu’il faut boucler totalement. On rentre dans un cercle vertueux où toute énergie mise dans un système est valorisée de la manière la plus efficiente possible. Les cycles d’énergie et de matières qui se créent alors renforcent l’autonomie et la résilience de l’organisation mise en place.

Une démarche intéressante concernant toute entreprise ou groupe d’entreprises serait donc de balayer toutes les principes de la permaculture, et de voir comment ils peuvent s’y appliquer. Mais les principes éthiques sont également essentiels : ils permettent de mettre en cohérence les différents aspects d’une pratique. Dans le cas de la permaculture, ces principes éthiques sont :

  • Prendre soin de la terre.
  • Prendre soin des hommes.
  • Partager les surplus de l’abondance.

Ce dernier point est très important et est sans doute le plus difficile à intégrer. Les systèmes permacoles sont souvent si productifs qu’ils invitent au partage avec les hommes, mais aussi avec l’ensemble des vivants, qui en retour fourniront d’autres services. Il est donc essentiel de ne pas trop vite monétiser cette abondance. Il faut porter humainement cette notion du partage, et la voir dans une configuration cyclique qui finira par se boucler. Stéphan Rambour cite alors le « Jardin des fraternités ouvrières », à Mouscron, en Belgique, dont les promoteurs laissent volontairement une partie des fruits de leur forêt jardin se perdre pour les insectes, les oiseaux, qui en retour vont délivrer tout un ensemble de services écosystémiques favorables. La question de l’abondance invite donc à ne plus penser en opposition, c’est-à-dire à sortir de la prédation. Le principe de base de tout écosystème est en effet une coopération massive. Ainsi, d’une certaine manière, notre économie non coopérative est une non intelligence qui débouche sur une dissipation extraordinaire d’énergie.

Un autre principe essentiel est de savoir commencer petit : ceci permet d’avoir de petites réussites dont on peut se féliciter, et de petits échecs sans dommage, dont on peut comprendre les raisons. C’est là quelque chose d’essentiel pour réussir sur le moyen long terme. On saura alors travailler avec l’échec, en faire une source d’apprentissage. Chacun pourra se découvrir en tant qu’homme à travers son activité : on saura tirer le bilan humain de son activité, et pas seulement celui financier. Chacun est ainsi invité à s’observer soi-même agissant dans son environnement. Plus largement, il est essentiel de regarder, pour comprendre et tirer partie.

Le design est un principe bien connu de la permaculture. Il implique que 80 % de l’effort mis dans une activité réside dans la phase de conception et de mise en place, contre 20 % pour la conduite proprement dite. Il importe dès lors de coucher le système projeté sur le papier, en cherchant un maximum à boucler les cycles. Chaque élément aura alors plusieurs fonctions. Cela permettra une efficience très importante qui permettra de préserver et d’économiser l’énergie (l’époque a ceci de paradoxal que nous sommes dans une situation où nous dissipons énormément d’énergie, mais que cela prépare une situation de descente énergétique globale). Un autre point important du travail de conception consistera à toujours relier son système aux écosystèmes environnants qui apporteront des services essentiels. Par exemple, une parcelle de maraîchage relativement petite (1000 m²) sera environnée d’écosystèmes naturels qui amélioreront son rendement.

En permaculture, la matière organique apportée au début de l’activité va permettre d’enclencher un cycle, et ne doit pas aboutir à une dispersion du capital. Cela peut inaugurer la mise en place d’un cycle d’accumulation de matière organique dans l’humus. Tout ceci  ouvrira à la création de systèmes productifs adaptés aux scénarios du Club de Rome. Dans un contexte de ressources décroissantes et de descente énergétique, on peut alors espérer aboutir à des ressources supplémentaires. L’écosystème de référence qui réalise cela est la forêt, ce qui explique qu’une forme importante de permaculture soit la forêt jardinée. L’humus d’une entreprise pourrait être l’information, ou les compétences et la qualité des personnels. Quoiqu’il en soit, l’humus est à mettre du côté de l’humain, et de l’humilité. La logique du vivant est de créer de l’humus.

La permaculture va chercher à trouver les bons appuis, les bonnes incitations : de petites choses qui peuvent avoir des impacts colossaux. On pourra alors aboutir à une situation où on va chercher ce qu’on peut ne pas faire, et laisser faire par les écosystèmes naturels, beaucoup plus efficaces. Pour cela, il est encore une fois essentiel d’observer. C’est le sens de l’ouvrage de Masanobu Fukuoka La révolution d’un seul brin de paille. Dans la vie d’une entreprise, on pourrait prendre l’exemple de la recommandation : comment faire pour que ce ne soit pas moi qui aille chercher les clients, mais que ce soit le bouche à oreille qui fasse venir les clients à moi.

Les systèmes permaculturels sont aussi des systèmes esthétiques, qui sont beaux. Ils satisfont ainsi un besoin essentiel de l’homme. Ce sont aussi à chaque fois des systèmes originaux. Il est important en permaculture de ne pas stéréotyper les solutions, de ne pas dupliquer les modèles. Il faut au contraire cherche l’adaptation. Ce souci de la singularité aboutit à la nécessité de ne jamais s’arrêter. On ne peut pas se reposer sur ses lauriers en permaculture.

Enfin, le permaculteur cherche l’inspiration dans le jardin. Il y trouve concentration et silence, débouchant sur de belles idées. La régularité dans la vie de tous les jours permet une telle émergence d’idées nouvelles. En un sens, c’est une manière de perdre du temps pour en gagner. La permaculture est aussi une invitation à faire, à montrer sa pratique, ses réalisations : cela ouvre aux fertilisations croisées avec autrui.

Qu’on le veuille ou non, l’homme va être obligé d’aller vers des solutions de type permaculturel ou biomimétique, du fait de l’épuisement des ressources. Le critère premier de l’action est alors le caractère recyclable des choses : tout ce que fait la nature est recyclable. Au niveau humain, la crise écologique est une invitation à refaire solidarité entre nous tous. Dans le même esprit et appliqué à la vie de l’entreprise, on cherchera alors à mettre en place des activités autonomes financièrement, mais bénéficiant des services écosystémiques des autres. Sur ce sujet, on consultera avec profit l’exemple de la ferme Polyface.

Le collectif dans la transition écologique

Xénophon Ténézakis est agrégé de philosophie et membre de la Cantoche, projet de restaurant associatif écologique et solidaire à Nancy, soutenu par Kèpos. Nous lui ouvrons notre blog pour approfondir notre réflexion sur l’action au service de la transition écologique.

Quelle action collective pour faire face à l’anthropocène, aux changements que les humains imposent à la planète ? Face à la dégradation généralisée de l’environnement, nul mouvement collectif n’a encore commencé à émerger de façon décisive. L’actualité française le démontre bien : l’impuissance de Nicolas Hulot au gouvernement français fut en effet due aussi à l’absence d’un mouvement social structuré pour soutenir ses initiatives. Certes une minorité active, faite d’associations, d’ONG, d’activistes et de personnes tentant de changer leurs modes de vie pour réduire leur impact environnemental, joue la mouche de coche de la majorité. Mais celle-ci demeure passive, à cause de la difficulté qu’il y a à coordonner des perspectives très différentes et éloignées dans l’espace. C’est ce que Sartre appelait la sérialité dans la Critique de la Raison dialectique. La sérialité, c’est l’état d’un ensemble d’individus qui ont un impact les uns sur les autres par leurs actions, mais que leur état de séparation empêche de se coordonner afin de rendre cet impact positif. Dans cette situation, chacun envisage les actions d’autrui comme quelque chose qu’il ne peut changer. Il ne change alors pas lui-même son comportement puisqu’un tel changement n’aura pas d’impact global. Ainsi, les individus qui aujourd’hui sont concernés par le problème ont bien du mal à envisager que les autres et eux-mêmes transforment suffisamment leur mode de vie pour que le problème entre en voie de résolution. Seuls ceux qui portent un attachement viscéral au projet écologique se lancent dans l’action. Mais les luttes de cette minorité agissante font face aussi à un contre-mouvement principalement mené par les acteurs économiques dont les profits sont menacés par les projets de l’écologie politique. Cependant, ce n’est pas là les seules difficultés ; celles que l’on vient de citer sont propres à tout mouvement social d’ampleur. D’autres sont plutôt d’ordre conceptuel et sont liées spécifiquement à la cause écologique.

Reconsidérer l’homme et la nature

C’est que cette cause nous impose de reconsidérer l’idée que nous nous faisons du collectif. Un collectif, n’est-ce pas, me dira-t-on, des humains concernés par une même situation problématique qui tentent d’y trouver une solution, de façon plus ou moins conflictuelle? Certes ; c’est en cela que consistent par exemple les élections, qui canalisent, non sans machinations et manipulations diverses, les oppositions qui traversent la société, via le choix d’un ensemble de personnes qui décideront des règles à respecter et faire respecter. Or les dommages que nous infligeons actuellement à notre habitat supposent de transformer notre conception des êtres qui ont potentiellement droit à la parole. Si la révolution de 1789 supposait de prendre en compte la voix des bourgeois, et la révolution de 1848 et la Commune de Paris la prise en compte des voix des prolétaires, notre situation appelle une prise en compte d’autres sans-voix. En effet, la grande absente de notre débat public reste encore en grande partie la nature, les autres êtres vivants ; animaux, plantes et écosystèmes n’ont pas suffisamment voix au chapitre dans nos décisions. Il y a effectivement de bonnes raisons à cela : ils ne peuvent pas parler et à ce titre ne peuvent exprimer leur propre vision du bien et du mal, condition de la société politique selon Aristote. Certes, ils ne parlent pas, mais peuvent communiquer. Encore imprégnés d’une conception anthropocentrique qui réduit la nature à une servante humaine, nous essayons mais avons du mal à accepter que les animaux et la nature plus généralement aient quelque chose à nous apprendre et puissent émettre des signes qu’il nous appartient de déchiffrer. C’est la dégradation de l’environnement qui nous force déjà à le faire. On s’aperçoit qu’en polluant notre environnement et en détruisant la biodiversité, c’est à nous mêmes qu’on nuit : les produits chimiques rejetés dans nos rivières nous reviennent sous forme de cancer, et les néonicotinoïdes que nous dispersons dans nos cultures détruisent les abeilles, insectes pollinisateurs, qui garantissent leur pérennité.

Or, s’il semble raisonnable de dire que l’homme n’est pas un “empire dans un empire”, comme dit Spinoza, mais vit en relation d’interdépendance avec tous les êtres vivants qu’il rencontre dans son existence, il convient d’entrer dans une relation moins déséquilibrée avec eux. Les préserver pour nous préserver. On m’objectera qu’il y a des animaux qui sont des prédateurs, comme les loups, qui s’attaquent à l’activité humaine, et avec qui par conséquent on ne peut pas cohabiter. On peut répondre qu’il existe des moyens d’établir cette coexistence, du moment que des outils de communication adaptés existent. C’est déjà ce que préconise Baptiste Morizot dans son ouvrage Les diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Puisque nous partageons avec le loup un territoire, et que le loup a un comportement compréhensible et peut réagir aux signes que nous lui envoyons, on peut envisager, plutôt que de rayer le loup de nos habitats, d’établir un mode de vie commun et durable pour chacun. Par exemple, en utilisant des répulsifs chimiques et des signaux susceptibles de faire peur au loup plutôt qu’une violence indiscriminée qui ne s’attaque pas aux sources du problème. C’est là une façon de faire “collectif” avec l’animal, au sens de l’établissement d’accords implicites qui produisent de l’unité. Cependant, c’est justement cette coexistence qui impose une transformation profonde des nos catégories de pensée. S’il faut établir une forme de vivre-ensemble avec les autres animaux dont le loup, c’est que celui-ci ne forme pas une catégorie radicalement différente d’êtres. C’est ce qu’explique Philippe Descola dans Par delà nature et culture : pour accepter un type de résolution des problèmes par laquelle nous établissons un mode de vie particulier et équilibré avec les autres animaux, il faut transformer les catégories même qui régissent la façon dont on interagit avec le monde. Nature : c’est, dans nos  catégories occidentales, l’ensemble des êtres inertes, existant spontanément (qui naissent), gouvernés par des lois et dont on peut se servir pour satisfaire nos besoins. Culture : c’est ce qui vaut d’être soigné et préservé comme tel (colere en latin), et qui est propre de l’homme, et qui comprend le langage, la technique, la rationalité, tout ce dont la nature et les animaux en particulier se montreraient a priori incapables. Notre pensée sépare ainsi l’humain et le nature , tout  comme notre droit des biens désigne tout ce qui n’est pas humain comme étant quelque chose d’inerte et de potentiellement appropriable. On sait d’ailleurs ce qu’il en est du droit de propriété : c’est le droit d’user et d’abuser d’une chose. Mais on sait aujourd’hui que les animaux ne sont pas des êtres purement mécaniques et dépourvus de rationalité. Les découvertes des éthologues nous montrent aujourd’hui que les baleines ont un langage plus complexe que nous le croyons ; que d’autres primates que les humains peuvent fabriquer des outils ; que les loups peuvent élaborer des stratégies complexes et vivent dans ce qu’on peut appeler des collectivités réduites. En bref, que la distance qui sépare l’être humain et l’animal (voire la plante) est au fond une question d’échelle et non une différence d’essence. Les humains ont développé à un degré plus complexe des capacités dont les animaux non-humains disposent déjà. Il convient donc selon Philippe Descola de rompre avec cette catégorisation binaire du monde et s’inspirer de celle d’autres sociétés, qui n’opposent plus homme et animal mais les repartissent sur une échelle continue. La société Achuar d’Amazonie voit ainsi dans les animaux qu’elle chasse des personnes avec qui on peut entrer en lien de parenté et qu’il faut respecter. Ils prennent ainsi en charge la nature relationnelle de l’existence humaine : l’être humain ne peut vivre qu’en relation avec ce qui n’est pas lui et cette relation suppose d’assurer la préservation des deux parties, qui dépendent l’une de l’autre. Cet exemple montre comment concevoir le rapport aux autres êtres vivants (et non-vivants) non pas comme un rapport d’extériorité et de différence radicale mais comme un rapport de co-dépendance.

Redonner la parole aux sans-voix

Assurer l’existence de l’autre suppose de connaître ses besoins, et pour cela il faut lui porter attention. Si la nature ne peut venir en personne plaider sa cause devant nos tribunaux et nos Parlements, c’est nous-mêmes qui devons le faire, et c’est là une façon de faire collectif avec elle. Le problème écologique nous appelle donc à inclure les non-humains dans la collectivité qu’on forme, et ce en leur portant attention et en laissant une place à toutes les voix, certes humaines, qui ont porté attention à la nature et mettent en avant ses intérêts spécifiques. On me répondra alors que l’environnement est déjà pris en compte par le droit. On me parlera de la charte de l’environnement de 2004, intégrée dans le bloc de constitutionnalité et relevant aussi de la légalité administrative ; on invoquera les différents traités qui existent, depuis les traités de régulation de la chasse à la baleine (1946) jusqu’à l’accord de Paris (2017) en passant par les conventions de Rio de 1992. Tous ces textes juridiques ont établi des modalités diverses de prise en compte des nécessités environnementales. En d’autres circonstances, on pourrait se réjouir des acquis qu’ils constituent. Mais ce n’est pas assez aujourd’hui. Ce droit demeure en grande partie inscrit dans une forme de pensée selon laquelle la nature est quelque chose d’externe à l’homme qu’il faut protéger ; et la situation de dégradation avancée de l’environnement qui caractérise notre présent montre que ces protections sont dérisoires. Au contraire, il faut accepter que la nature n’existe pas en dehors de nous mais c’est un tout, ou en d’autres termes constitue une collectivité, une relation que nous entretenons avec tous les existants vivants et non vivants, selon des normes et des habitudes plus ou moins déséquilibrées d’un côté ou de l’autre. Déséquilibrée du point de vue du pouvoir d’agir, mais aussi en ce que nous avons une compréhension des intérêts animaux qui dépasse pour partie celle qu’ils ont eux-mêmes. Mais, peut-on arguer, c’est cette compréhension elle-même qui justifie la responsabilité que nous avons de la prendre en compte. Il peut y avoir une « gouvernementalité » (Foucault) des autres êtres vivants et non-vivants, comme les fleuves,, une façon d’agir sur eux pour établir des rapports mutuellement profitables, sans que cette relation dérive en domination. C’est en ce point que les  pensées socialistes sont capables de rejoindre l’écologie (et non l’inverse). L’écologie, pour reprendre le sens étymologique du terme, n’est rien d’autre que la rationalité (logos) de l’habitation (oikos) en grec. Le socialisme, pourrait-on dire à la façon de Felix Guattari, est une écologie de l’humain, la recherche d’une façon rationnelle d’organiser l’habitation collective, dépassant la rationalité individuelle qui est la seule valable pour le libéralisme. Dès lors, peut-on avancer, l’écologie au sens contemporain est la recherche d’une façon rationnelle d’organiser un « habiter » qui dépasse l’humain et s’élargit au non-humain, d’une rationalité qui tente d’établir des relations mutuellement bénéfiques entre les différentes façons d’habiter qui caractérisent les êtres existants de ce monde.

Une issue hors de la violence ?

Pour autant, peut-on atteindre cet objectif sans contredire les principes mêmes qu’on veut respecter ? C’est là un problème récurrent en philosophie politique : on veut créer une société plus libre, mais les seuls moyens qu’on trouve pour cela, c’est la violence révolutionnaire. Peut-on transformer la société en ce sens sans créer cette « dictature verte » que d’aucuns dénoncent et entrevoient dans la possibilité qu’un parti écologiste arrive au pouvoir ? A cette question il n’est pas de réponse simple. Toutefois, on peut remarquer qu’au cours de conflits sociaux la violence n’est en général pas univoque mais provient des deux parties et de la peur qu’elles ont de l’autre. Souvent, on réagit avec violence parce qu’on pense que l’autre va faire usage de violence contre nous et que notre action est le seul moyen de prévenir un futur menaçant. La prise (violente) de la Bastille, comme le montre très bien Sartre dans la Critique de la Raison Dialectique, a eu lieu à cause de la peur des habitants du quartier Saint-Antoine, proche de la Bastille, d’être encerclés par les troupes royales. Dans ce cas, la violence intervient à la suite d’un déséquilibre du rapport de pouvoir (la monarchie s’effraie de tendances révolutionnaires effectives, et sa menace de réaction crée la réaction). Certes, il y a une autre possibilité ; celle par exemple de la violence liée à l’impuissance. Dépourvus face à un objectif à réaliser nous choisissons, en l’absence d’autres solutions, la violence. C’est le cas des violences politiques en l’absence d’insurrection ou de révolte : face à l’absence d’une issue possible, on choisit l’action violente parce qu’on se sent incapable d’accepter une certaine réalité, et qu’on se sent incapable de faire valoir nos fins pacifiquement. Mais ce cas est très différent du premier : car la violence y intervient non pas à la suite d’une transformation réelle du rapport de pouvoir entre deux parties mais du fait de l’impossibilité de le transformer réellement.  La violence en cause est par sa nature minoritaire et condamnée à échouer dans ses buts premiers ; ce n’est pas celle concernée. C’est la première qui est en jeu ; la violence d’un conflit social où les ressources naturelles se raréfieraient et où on assisterait à une course à l’échalote pour atteindre une position protégée. Dans ce cas, les pressions qui s’exerceraient sur les différentes parties en cause, possédants, non possédants etc pourraient conduire, à travers un processus difficilement définissable à l’avance, aux violences dont on dessine actuellement la menace pour refuser justement toute perspective politique à l’écologie. Dans ces circonstances, des décisions bien plus drastiques que celles que nous entrevoyons aujourd’hui s’imposeraient. En somme, dans un climat comme le notre, lorsqu’il y a encore le temps de prendre les décisions nécessaires sans les imposer par la force et en prenant le temps de la délibération, on peut espérer que des moyens légaux, appuyés par un mouvement social puissant, puissent conduire à une organisation sociale qui prenne en compte la nature. Mais plus nous attendons, plus la pression pour le changement se fera forte, mais augmenteront aussi, dans la même mesure, les probabilités qu’elle s’opère de façon violente. L’action collective en anthropocène doit s’ouvrir aux non-humains et, ce faisant, se saisir de la pression existante comme d’une occasion décisive d’action. Au risque de n’avoir par la suite que des choix encore plus dramatiques à faire.