Crédit photo Guillaume Rambour

Journal de bord de Kèpos #3 : création de la SCIC et souscription

Les six derniers mois ont été très riches pour Kèpos, avec de nombreuses étapes franchies, et des perspectives qui se dégagent, avec en vue la création de la Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC). Le projet est d’abord devenu plus visible, à travers notamment la création de son site Internet, réalisé par L’assembleuse, financé par une subvention de la Fondation Amar y Servir, et conçu pour être le plus sobre possible. La vie de ce blog s’est affermie, et son audience s’est consolidée. Enfin, nous sommes sortis du bois au niveau local, en organisant un événement nommé « Ruralité et urbanité en transition », le 10 juillet dernier au Verger de Vincent, à Xirocourt, qui a été un succès avec une centaine de personnes présentes. Nous avons également été présents au colloque du Ceras « Quel travail pour une transition écologique solidaire ? » au mois de mai, à la convention d’affaires transfrontalières des achats responsables organisé par le Cluster ESS de la Grande Région au mois de juin, ainsi qu’à l’événement Start Up de Territoire à Strasbourg début juillet. Bref, Kèpos est de plus en plus présents dans les réseaux de la transition et de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), en Grand Est et ailleurs.

Un printemps 2019 profitable

En même temps qu’il gagnait en visibilité, notre projet a noué des partenariat de plus en plus étroits avec des acteurs clés du territoire. Ainsi en a-t-il été avec le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle, France Active Lorraine et le Plan B, avec qui un projet de Fabrique à initiatives a été déposé auprès de la Région Grand Est, accepté par cette dernière le 17 mai 2019. Cette Fabrique sera opérationnelle en septembre 2019, et sera nommée « la Serre ». Elle vise à repérer sur le territoire des besoins non satisfaits, à imaginer des solutions en réponse et à en étudier la faisabilité, avant de confier ces projets à des porteurs issus de de l’ESS. Ce dispositif sera le seul du genre en France thématisé sur la transition écologique. Avec cette action, Kèpos se positionne donc sur l’émergence de nouvelles activités liées à la transition.

Parallèlement, le collectif des membres de Kèpos s’est étoffé, jusqu’à atteindre plus de 15 jeunes entreprises ou associations, et s’est aussi diversifié pour couvrir une réelle diversité de métiers. Ces entreprises engagées ont dans le même temps passé des seuils de manière très satisfaisante : gain de marchés publics importants, investissement dans de nouveaux locaux, accélération du rythme des commandes, accès facilité à des financements… L’étape actuelle de la vie du collectif vise maintenant à mettre en synergie les compétences des uns et des autres pour monter des offres partagés. Pour ce faire, Kèpos s’est positionné avec une de ses membres, Aurélie Marzoc, designer indépendante, pour répondre à l’appel à projet Tango & Scan. Celui-ci a été gagné le 14 juin dernier, permettant à Kèpos et Aurélie Marzoc de bénéficier d’un financement de la Métropole du Grand Nancy pour mener une opération de design de services permettant de construire ces offres partagées dans un dialogue avec leurs futurs utilisateurs.

Enfin, ce semestre a été mis à profit pour mettre sur pied un programme de formation dédié à la transition écologique des organisations, notamment construit par une future collaboratrice de Kèpos, Laure Hammerer. Cette offre de formation modulaire s’intitule « Initiez votre transition écologique » et a pu être testée avec succès auprès d’un hôtel 4* de la région parisienne. A coup sûr, entreprises et territoires sont beaucoup plus mûrs pour profiter de telles formations qu’il y a 10 ou 15 ans, où le concept clé était celui de développement durable.

Ouverture du capital de la SCIC Kèpos

Aujourd’hui, Kèpos en est à une étape clé de sa jeune histoire, puisque sa transformation en SCIC est imminente, prévue pour le 27 août 2019. Différents partenaires ont permis d’avancer sur ce chemin : l’Union Régionale des SCOP Grand Est, qui a apporté son ingénierie juridique, France Active Lorraine pour les aspects financiers, de même que la société financière de la Nef. L’été est consacré à la réunion des fonds nécessaires au lancement de l’entreprise.

Pour cela, votre concours est essentiel, car une SCIC comme Kèpos est avant tout un projet collectif, ouvert à la participation de chacun ! Un des meilleurs moyens de nous soutenir est de prendre des parts dans notre SCIC. Associés à la gouvernance du projet selon le modèle un homme = une voix, vous devenez partie prenante de son ambition, en contribuant à son financement et à sa mise en œuvre concrète par, pourquoi pas, le partage de vos compétences ou de votre réseau. Notre volonté est bien d’associer le plus largement possible notre projet aux hommes et femmes qui veulent s’engager.

En souscrivant, vous serez affectés à un collège d’associés soutenant le projet, avec d’un côté les personnes morales, et de l’autre les personnes physiques. Chacun de ces collèges dispose de 10% des droits de vote en assemblée générale. En outre, si vous souscrivez à titre personnel, vous bénéficierez d’une réduction d’impôt sur le revenu de 18% du montant investi.

Si vous êtes intéressés, vous pouvez consulter notre brochure pour les investisseurs. Et surtout, rendez-vous donc sur la page « Nous soutenir » du site Internet de Kèpos ! Et à bientôt pour faire avancer ensemble la transition écologique, ici et ailleurs !

Photo : Ruralité et urbanité en transition, crédit : Guillaume Rambour

Urbanité et ruralité en transition, le 10 juillet à Xirocourt

A l’heure où la transition écologique est plus que jamais une nécessité dont s’emparent des pans entiers de la société, Kèpos a souhaité organiser un événement qui permette de réfléchir à l’articulation entre ville et campagne dans la perspective de la transition. En effet, les enjeux énergétiques et écologiques sont gros de problèmes de cohésion territoriale entre espaces ruraux et urbains. D’où la volonté d’initier un dialogue autour de ces questions à l’occasion d’un événement festif qui puisse inspirer acteurs publics, privés et grand public. Notre souhait est ici de faire dialoguer, de permettre à chacun d’expérimenter et de jouer, et de célébrer les initiatives positives qui naissent sur nos territoires.

Quand ? Le mercredi 10 juillet 2019 de 17h à 22h

Où ? Au Verger de Vincent, à Xirocourt (54), non loin du cimetière du village

Au programme :

L’objectif de cet événement est de créer un temps d’échange sur notre façon d’aborder la transition écologique. Ainsi, à partir de 17h30, les festivaliers pourront échanger lors de forums ouverts sur leur manière d’être en transition, que ce soit pour leur choix alimentaires, leur mobilité, ou leurs modes de vie en général… Ces témoignages permettront de prendre conscience de ce que chacun met en œuvre tant dans la vie rurale que dans la vie urbaine afin de tendre vers la sobriété.

Cette rencontre sera aussi l’occasion de pratiquer la transition écologique. Des ateliers, accessibles à tout âge, permettront de découvrir comment il est possible de donner une seconde vie au plastique, de jardiner au naturel, de tendre vers le zéro déchet, ou encore de cuisiner de façon autonome, etc…

Après 19h30, il sera l’heure de déguster bières et burgers locaux et bio tout en profitant d’un bœuf musical.

Pour réserver le repas, il suffit de s’inscrire : https://www.billetweb.fr/ruralite-et-urbanite-en-transition

Au plaisir de vous retrouver pour célébrer ensemble la vie heureuse !

Revue de projets #12 : L’assembleuse

L’assembleuse est un collectif de développeurs web engagés dans la transition écologique.  Kèpos lui a confié la réalisation de son site Internet. Son initiatrice, Claire Zuliani, nous présente sa démarche au service de la sobriété numérique.

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Claire, bretonne de naissance, myope, trentenaire, jeune mère et professionnelle du web engagée. Après avoir travaillé dans l’associatif, je me suis reconvertie il y a quelques années dans le développement web, en cherchant à insuffler à ma pratique du code un supplément d’âme.

Qu’est-ce que l’Assembleuse ?

L’assembleuse, c’est une agence informelle, un collectif de professionnel·les du web qui a pour ambition d’outiller les projets issus des mouvements de transition (écologique, sociale, solidaire…). Pour l’expliquer rapidement : la plupart des sociétés capitalistes et destructrices ont les moyens de s’équiper d’outils, notamment numériques, de haute volée. Elles peuvent communiquer à large échelle, automatiser leurs processus, faire développer les outils qui leur permettent d’être encore plus efficaces. Ce n’est généralement pas le cas des alternatives, plus petites, plus fragiles ou plus soucieuses d’éthique, qui sont pourtant les projets que je souhaite voir gagner en ampleur. Alors, à son échelle, l’assembleuse accompagne et outille ces initiatives pour les rendre plus fortes. L’assembleuse, c’est en quelque sorte le vaisseau à partir duquel se déploie le projet politique (au sens large du terme) que je souhaite allier à ma pratique professionnelle !

Comment définiriez-vous votre approche du développement informatique ?

En quête de sobriété et de responsabilité ! Pour moi, les outils informatiques doivent rendre autonome et non dépendant, tout en étant le moins néfaste possible pour la planète et le vivant. Cela passe par ne développer que les briques logicielles strictement nécessaires, faire en sorte que les sites développés soient accessibles sur un maximum de terminaux (pour lutter contre l’obsolescence programmée), construire des services web aussi léger que possible (se passer de serveur quand c’est possible, minimiser le nombre de requêtes, être vigilant sur le poids des images, etc), éviter autant que possible de recourir aux services de Google, Amazon, Facebook et consorts et publier du code ouvert !

Comment en êtes-vous arrivée à vous poser la question de la sobriété numérique ?

Avant de travailler dans le web, j’ai passé quelques années dans le secteur associatif et culturel, et j’ai gardé pendant ma reconversion la fibre engagée qui m’avait fait aller initialement vers l’associatif. Une fibre écologiste s’est ajoutée au fil des ans, face à des perspectives d’effondrement de plus en plus palpables. Il se trouve que je ne suis pas très forte pour faire pousser des arbres, par contre je sais créer des sites et des applications web;) Alors pour le moment, je continue à le faire, mais en faisant en sorte de minimiser autant que possible l’impact négatif de mon activité numérique. La question de la sobriété numérique est donc venue assez naturellement ; et j’ai pu m’appuyer pour améliorer mes pratiques sur les travaux que mènent depuis déjà plusieurs années des professionnels réunis autour de l’écoconception web (voir le collectif numérique responsable Green It ou la veille faite par le même Green It, par exemple). Merci à ces communautés d’exister !

Quels sont de votre point de vue les grands enjeux écologiques du numérique ?

Ne pas se tromper de combat ! Améliorer la performance des sites, minimiser le poids des images, mettre en cache un maximum de contenus… c’est bien. Mais en fait, c’est l’extraction des matières premières nécessaires à la fabrication des ordinateurs et téléphones qui est la plus destructrice écologiquement (voir les conclusions du rapport du Shift Project à ce sujet) ! La priorité pour moi est de contribuer à réduire la fabrication des terminaux, en améliorant leur durée de vie (ne pas mettre en ligne un site qui nécessite la puissance du tout dernier smartphone pour être utilisable par exemple) et en les rendant moins indispensables.

Gardons en tête que l’outil numérique le plus sobre est encore celui qu’on ne créée pas:) A mon sens, il faut avant tout lutter contre le solutionnisme technologique, cette croyance qu’il suffit d’un site web, un service en ligne, des robots ou des fusées, pour résoudre tous les problèmes de la terre. C’est en travaillant à changer les mentalités et les usages qu’on arrivera petit à petit à se défaire du numérique, et c’est là que son empreinte sera la plus minime.

Dès lors, quelles sont les pratiques à privilégier ?

Il y a des pratiques qui sont de bonnes pratiques numériques individuelles, tout comme couper le robinet quand on se brosse les dents est une bonne pratique. Plutôt transmettre par mail un lien vers une pièce jointe que la pièce jointe (surtout si le mail est adressé à de nombreux destinataires), privilégier quand c’est possible l’écrit sur l’image et la vidéo pour économiser la bande passante… Pour les professionnels du numérique, le livre Ecoconception Web est une bonne référence pour les bonnes pratiques.

Je crois que ce qui aura plus d’impact, c’est une action à un niveau plus collectif, plus systémique, tout ce qui nous permet d’utiliser moins et/ou plus intelligemment le numérique : limiter son usage des GAFAM, soutenir les alternatives numériques (logiciels libres, Framasoft, Chatons, fournisseurs d’accès associatifs…)… Soutenir toutes les initiatives qui visent à promouvoir un autre modèle de société, où les stratégies numériques de captations et revente des données des utilisateurs, de tracking de leur activité, de monétisation du temps passé devant un écran seront rendues caduques.

Pouvez-vous nous préciser les grands partis pris qui ont été retenus pour le développement du site de Kèpos ?

Pour le site de Kèpos, c’est Jekyll, un générateur de site statique historique, qui a été utilisé. Le site est statique, c’est à dire uniquement constitué de pages html qui ne sont pas générées dynamiquement au fur et à mesure qu’un utilisateur visite le site, mais une bonne fois pour toutes au moment où le site est déployé sur un serveur. C’est un retour au web des origines ! Il n’y a pas de base de données, pas de requêtes incessantes à un serveur web, ce qui améliore la performance et la sécurité du site, mais aussi son empreinte écologique. Un système de gestion de contenu, Forestry, y a été adjoint pour faciliter la rédaction des pages.

Merci !

Merci à vous:)

Du travail au capital, et inversement

Du 20 au 22 mai dernier se tenait à l’UNESCO, à Paris, un colloque organisé par le Centre de recherche et d’action sociales (CERAS) sur le thème « Quel travail pour une transition écologique solidaire ? ». L’occasion d’une réflexion de fond sur les conditions de possibilité d’un travail qui respecterait à la fois la dignité des hommes et la dignité de la planète. Car comme le rappelait Eloi Laurent, économiste à Sciences Po au deuxième jour de cette rencontre, ce qui est en cause dans la crise écologique, c’est bien la manière dont le travail humain a altéré irrémédiablement son environnement. Dès lors, il n’y aura pas de transition écologique sans une remise en cause profonde de nos manières de travailler.

Les maux du travail sont connus, que ce soit dans nos sociétés occidentales ou dans les pays en développement : perte de sens, aliénation, fragmentation des tâches… Dès lors, l’idée force du colloque est qu’un travail digne sera un travail qui œuvrera à la transition, car fondamentalement, comme l’explique laudado Si, l’exploitation de l’homme et l’exploitation de la nature sont un seule et même chose. On pourra objecter qu’il serait sans doute possible de trouver son épanouissement au travail dans des missions délétères pour la planète : ne trouvera-t-on aucun personnel de Total, de Monsanto ou d’Areva qui vive son travail sur le mode de la mission, en toute bonne foi, avec l’impression de l’utilité commune ?

Mais cette idée de la convergence entre travail digne et respect de la planète ne doit pas être compris seulement comme une description possible de la réalité, mais comme une boussole pour la transition. En effet, la tâche à accomplir est tellement vaste, urgente et bouleversante, qu’elle ne saurait être conduite si elle n’est pas accomplie par chacun, dans son travail, sur le mode de la réalisation de soi. Ceci renvoie donc à leur responsabilité les régulateurs du travail (Office International du Travail (OIT), Etats, organismes pariraites…), et les entreprises et leurs dirigeants. D’où la publication à l’issue de ce colloque d’un manifeste rédigé au terme d’un travail de recherche de deux ans, nommé « Manifeste pour un travail décent et durable ».

Mais l’idée la plus originale de la rencontre a été amenée par Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence Française de Développement (AFD), qui interroge l’intensité en travail des activités économiques actuelles. Reprenant les travaux d’un de ses collègues anglo-saxons, il questionne l’intensité en travail d’une économie fondée sur le charbon, puis d’une économie fondée sur le pétrole. L’exploitation du charbon demande une main d’œuvre très abondante. A l’inverse, l’exploitation du pétrole est essentiellement capitalistique. Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont encore plus capitalistiques que le pétrole : une éolienne en fonctionnement ne demande quasiment pas d’intervention humaine. A l’inverse, les sociétés pré-industrielles peuvent apparaître comme essentiellement travaillistiques.

Dès lors, la transition nous amène-t-elle vers un monde travaillistique ou capitalistique ? A travers l’exemple des énergies renouvelables, on pourrait penser que nous allons vers un renforcement du rôle du capital. Mais peut-être n’est-ce là qu’un leurre, et qu’au contraire, il faudrait aller vers des solutions technologiques et des modes de produire hyper-intensifs en travail. Car qu’est-ce que le capital ? Une forme de précipité d’énergie, de technologie et de travail. C’est justement ce qui permet d’effectuer des gains de productivité gigantesque dans la destruction de la nature : un homme dans une forêt coupera moins d’arbre avec une hache qu’avec une tronçonneuse. Dès lors, la feuille de route de la transition pourrait impliquer de rechercher toujours les modes de faire les moins intensifs en capital. C’est précisément l’idée des low tech, telle que présentée par Philippe Bihouix. C’est sans doute également un moyen de remédier à la question des inégalités, en reprenant une idée de Thomas Piketty dans le Capital au XXIème siècle : le rendement du capital étant supérieur à la croissance, l’accumulation de richesses se fait toujours au profit des détenteurs de capital. Peut-être est-ce aussi là un moyen de redonner sens au travail, en le sortant de l’ornière des bullshit jobs décrits par David Graeber, pour le réancrer dans la transformation concrète des choses et des êtres. Et cette approche donne la meilleure clé de lecture de la question d’un revenu universel : celui-ci serait tout simplement une aberration écologique, consacrant l’idée du capital productif au détriment du travail productif de proximité, qui est précisément ce que nous devons viser.

Les enjeux santé-environnement

Kèpos a consacré une de ses dernières réunions à la problématique de la santé environnementale, avec l’intervention de Fariborz Livardjani, toxicologue au Centre Albert Jaeger et membre de notre projet. L’occasion de prendre conscience des interactions entre santé et environnement, pour mieux penser la responsabilité de nos entreprises.

Le métier de médecin peut prendre trois formes : celle de thérapeute, qui soigne : celle de préventeur (par exemple les médecins du travail), celle de toxicologue, qui évalue. Traditionnellement, les toxicologues interviennent lors de la délivrance des autorisations de mise sur le marché de médicaments. Aujourd’hui, leur rôle s’est diversifié : ils travaillent entre autres sur les pathologies liées à l’environnement. Cela a pu donner lieu au concept de « médecine environnementale », qui reste très controversé. Il est préférable de parler de « santé environnementale ». Cela pose bien sûr la question de comment on définit l’environnement, et comment on définit la santé.

Une première approche serait de parler des risques qui se manifestent, dans le cadre de vie, sur les organismes vivant. L’environnement est alors appréhendé à travers trois dimensions : l’eau, l’air, et le sol. Il y a une très forte interdépendance de l’homme avec ces trois milieux. Dès lors, quel que soit le type de produit introduit par l’homme, il y a un impact sur nos milieux. Or, on constate à l’heure actuelle une explosion des volumes concernés. On est ainsi passé d’un million de tonnes de produits chimiques par an en 1930 dans le monde, à 500 millions aujourd’hui. 143000 substances chimiques sont sur le marché, dont seulement 3000 réellement évaluées. On peut distinguer les substances pures et les mélanges : les premières sont au nombre de 10000, les secondes offrent des possibilités quasi infinies.

La santé de son côté se définit, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), comme un état complet de bien-être physique, mental et social. Bien plus tôt dans l’histoire, Avicenne affirmait que l’homme doit toujours être pris dans son environnement. Dans le même ordre idée, l’OMS définit la santé environnementale comme l’ensemble des interactions entre la santé et l’environnement. L’hygiène des milieux devient alors la gestion de l’environnement pour la santé. Depuis la conférence de Rio en 1992, la santé est devenue un élément essentiel du développement durable.

Prenons maintenant quelques chiffres pour illustrer la problématique. Entre 1994 et 2010, le nombre de cas de pathologies cardiovasculaires, de diabète ou de cancers a augmenté de 118% en France, alors que dans le même temps, la population n’augmentait que de 19%. 5 millions de tonnes de produits CMR (Cancérogènes, Mutagènes, Reprotoxiques) sont utilisés chaque année en France. 2,3 millions de travailleurs sont exposés aux CMR. Les maladies professionnelles liées aux produits CMR représentent un coût de 650 millions d’euros pour la Sécurité Sociale. On observe une très forte hausse des maladies professionnelles, de l’ordre de 9% par an. Les Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) sont également en augmentation rapide et continue. On recense 1000 nouveaux cas de cancers diagnostiqués par jour en France. On estime que 47% des hommes développeront un jour un cancer, et 37% des femmes.  Selon le National Cancer Intistute aux Etats-Unis, 35% des cancers pourraient être d’origine professionnelle. On observe 149500 décès par cancer chaque année en France. En outre, on assiste à une explosion des maladies invisibles (hypersensibilité, fybromialgie…). Au final, 88% des décès en Europe sont liés aux maladies chroniques. Selon le Professeur Belpomme, trois quarts des cancers seraient ainsi évitables, car dus à la dégradation de notre environnement.

Les pesticides sont une question clé. Par exemple, 11% des vins contiennent des phtalates. Les pesticides peuvent avoir plusieurs effets. Beaucoup d’études sont en cours sur le sujet, mais les liens de cause à effet sont difficiles à démontrer. Les pesticides peuvent aussi être des perturbateurs endocriniens, avec des effets sur le système hormonal. Ils semblent avoir un effet sur la différenciation sexuelle, et seraient impliqués dans une baisse générale de la fertilité (en 70 ans, la concentration de spermatozoïdes à diminué de 50%). Des effets neurologiques sont aussi à envisager. Les tribunaux commencent à condamner les producteurs de pesticides, en France aussi bien qu’aux Etats-Unis. On observe également des dysfonctionnements du système immunitaire, ainsi qu’un fort développement des allergies. Ce sont tous des produits marqués par une très forte dispersion : on parle de mobilité éco-toxicologique. Selon l’Institut Français de l’Environnement (IFEN), 87% des cours d’eau sont pollués. Les pommes contiennent en moyenne 27 traitements par des pesticides en résidus. La pollution par les pesticides est présente dans tous les aliments végétaux et animaux. L’espèce humaine est dès lors elle-même contaminée, l’homme devenant en quelque sorte une « éponge à polluants ». En outre, tous ces polluants se combinent et donnent lieu à des « effets cocktail », sur lesquels peu de données sont disponibles pour l’évaluation, du fait précisément de leur dispersion. On parle, dans le cas des toxicités aigües, de DES (Dose Sans Effet) et de DJA (Dose Journalière Admissible). Mais cela ne tient pas compte du potentiel toxique des associations de produits, de même que de la répétition des doses, mêmes faibles.

Enfin, on peut faire un focus sur la question de l’habitat, où de nombreuses pathologies peuvent être liées aux Composés Organiques Volatils (COV), à l’amiante, au NO2, au monoxyde de carbone, à la poussière de bois… On observe par exemple une multiplication par deux des cas d’asthme en 20 ans. Dans le même ordre idée, on estime à une fourchette entre 300 et 3000 le nombre de substances comprises dans la fumée du tabac. Tout cela est d’autant plus complexe que parfois, ce n’est pas le produit qui est toxique, mais sa métabolite (le produit de sa métabolisation par l’organisme).

Au final, nous sommes donc arrivés à un seuil dans la contamination globale de notre environnement. Si bien qu’aujourd’hui, l’espérance de vie en bonne santé est en train de chuter. La mort se vit également dans beaucoup plus de souffrances qu’auparavant. Il est donc essentiel d’avoir une vision holistique de son environnement. La conscience des entreprises sur ces sujets est extrêmement faible, et ce même si des outils existent et sont imposés par la loi. Citons ainsi le Document Unique de Prévention des Risques, qui est un outil clé qu’il est indispensable de mobiliser à son juste niveau.