Impliquer les salariés de son entreprise en initiant sa transition écologique

Nous assistons aujourd’hui à un désenchantement du travail : cherchant du sens à leur activité professionnelle, nombreux sont les salariés à y trouver surtout contraintes, souffrance et perte de la finalité de ce qu’ils font. Ce constat se rencontre un peu partout, et génère mal de vivre, stress, démotivation… Ainsi peut s’expliquer la tentation fréquente de la reconversion, passé un certain âge. Nombreux sont en effet les salariés à constater un divorce, une contradiction, entre leurs aspirations profondes et ce que le monde du travail a à leur offrir. Leurs aspirations, c’est la reconnaissance de leur contribution, l’interaction respectueuse avec leurs collègues, clients ou fournisseurs, et la participation au bien commun de la société ou de la planète. La réalité, c’est un travail dont le fruit est confisqué par quelques uns, dont la finalité est la production pour la production et dont la forme est l’exploitation illimitée des autres et de la nature

Notre thèse est que la transition écologique est un levier puissant pour répondre à ces maux du travail. Car initier la transition de son organisation, c’est bien vouloir remettre du sens là où il a déserté l’activité productive. Pour cela, il est souhaitable de repréciser la raison d’être de nos organisations. Pour quoi sont elles là ? A quoi œuvrent-elles ? Or, la transition écologique est précisément une démarche qui vise à humaniser nos fins et à ajuster nos moyens à ce qui est réellement souhaitable pour l’homme et la nature. Se questionner sur la raison d’être de son organisation dans la perspective de la transition écologique, c’est la faire entrer dans un cadre de proximité, de lien et d’attention à l’autre et au monde qui redonne une perspective. Il devient alors possible pour les salariés de refaire équipe autour d’objectifs partagés qui ont du sens. C’est l’enjeu par exemple d’une démarche comme celle de la CFDT avec son Pacte pour le pouvoir de vivre.

Comment cela peut-il se traduire concrètement ? Dans la perspective de la transition écologique, une équipe de professionnels (cadres et opérationnel de terrain) va être amené à repréciser ses fins, ses moyens et son fonctionnement interne. Cela va la faire entrer dans un processus de transformation itérative de longue durée où il va falloir peu à peu verdir toutes les activités en impliquant chacun. C’est alors que le salarié va prendre conscience qu’il n’y a pas d’un côté sa vie personnelle avec ses loisirs, et de l’autre sa vie professionnelle avec ses contraintes, mais bien une unique vie qui peut être vécue sur le mode de l’engagement, et donc de la liberté.

Entrer en transition, pour une entreprise et ses salariés, c’est donc faire confiance à l’expertise et l’intelligence de chacun pour imaginer des solutions, les opérer en équipe, et voir les résultats de son action concrètement. Quelque part, c’est un puissant moyen de réappropriation de la finalité de l’action collective, dans lequel œuvrer au bien commun rend justice à l’effort de chacun. C’est aussi permettre au salarié, face au bruit médiatique de la catastrophe qui gronde, de se sentir conforté car il n’en est pas spectateur, mais est acteur de sa résolution. C’est alors qu’est expliqué un apparent paradoxe : intégrer à leur juste niveau les enjeux environnementaux et de sobriété dans son organisation, ce n’est pas la rendre moins profitable ou efficace, mais c’est sans doute produire moins et différemment pour travailler mieux.

L’écologie dans un contexte de perte de confiance généralisée

Les événements récents donnent à voir un trait structurant de notre époque : une défiance généralisée quant aux grandes institutions. Au premier rang de celles-ci figure bien sût l’État. C’est ce que montre bien l’exemple de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, survenu le 26 septembre 2019. De partout, traversant de part en part les comptes-rendus et analyses faits par les médias, sourd une perte de confiance généralisée dans l’action publique. Les habitants sont persuadés que les pouvoirs publics leur cachent des choses et des rumeurs complotistes pullulent sur les réseaux sociaux. Par un étrange paradoxe, l’État annonce vouloir être complètement transparent, mais ses discours de temporisation en attendant des résultats d’analyses, ou d’ignorance quant aux impacts de la combustion de cocktails de produits chimiques, suscitent encore plus d’inquiétude. En effet, quiconque peut penser : « si la vérité n’est pas défavorable, c’est que ce n’est pas la vérité ». Et un discours de transparence qui dit qu’il ne sait pas n’est assurément plus une discours de transparence. Vrai et faux n’existent plus ; tout est paradoxe.

Mais surtout, ce que cela montre, c’est que personne ne pense que l’action publique puisse procéder d’une volonté bonne. En effet, si, à travers l’État, les hommes se dotent de lois et de règlements, et si l’État a pouvoir de police pour les faire appliquer, c’est bien que l’intention est celle d’une régulation, de la recherche d’un intérêt général. Mais on constate plutôt à l’heure actuelle une déliquescence généralisée de la confiance en l’État. Tout le monde ne voit plus dans l’action publique que cynisme ou manipulation. Une institution, quelle qu’elle soit (Etat, Eglises, entreprises, syndicats…), ne se voit plus accorder aucun crédit. Cette perte de confiance en ces institution qui nous réunissent est un état social pathologique, de nature paranoïaque.

Il ne peut en résulter que deux évolutions, qui peuvent d’ailleurs, un temps, coexister, jusqu’à ce que l’une des deux l’emporte sur l’autre. La première évolution possible est l’anarchie, ou autrement dit la guerre civile. Car si le peuple ne croit plus qu’il y a des institutions possibles qui nous réunissent, alors tout se fragmente, et c’est la guerre de tous contre tous. Jérôme Fourquet, dans son ouvrage L’archipel français, montre les prémisses d’une telle évolution. L’autre direction possible est celle d’un renforcement drastique du pouvoir de l’État, pour mettre les forces centrifuges sous l’éteignoir. C’est la tentation autoritaire qui s’empare de pays entiers, depuis la Hongrie jusqu’à l’Italie, en passant par le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Vénézuéla ou la Turquie. Dans ce cas, l’État, tel le Léviathan de Hobbes, ne peut que se renforcer considérablement pour éviter la guerre civile.

Ce qu’il en ressort du point de vue de la transition écologique, c’est que celle-ci doit s’opérer dans un contexte qui la rend de moins en moins possible. En effet, pour que la transition puisse être mise en œuvre, nous avons besoin de collectif, de délibération démocratique, d’action résolue. Le contexte socio-politique dans lequel nous évoluons est de moins en moins celui-ci. Comme l’explique Bruno Latour dans Face à Gaia, notre époque est d’une certaine façon proche de l’époque de la Renaissance : tout y possible, pour le meilleur (un nouvel humanisme) ou pour le pire (la guerre de tous contre tous, religieuse ou autre).

Impasses écologiques

Nous avons tous nos petites contradictions. Et l’écologie n’est pas en reste. Ainsi en sera-t-il de l’élu local qui portera des projets très vertueux de recyclage ou de centrales photovoltaïques, mais qui fera tout pour que de nouveaux équipements de loisirs ou de nouvelles industries s’installent sur son territoire. Ou encore de telle ONG environnementale qui abusera des vidéos en ligne et des réseaux sociaux pour porter sa parole. Ou enfin du couple de bobos parisiens qui ne mangera que du bio, mais s’offrira régulièrement un week-end en avion dans une capitale européenne. Tout cela n’invite guère à l’optimisme : une action résolue et sincère est-elle possible ? Est-il envisageable de réellement s’engager sans défaire soi-même ici ce que l’on a construit là ?

On peut voir dans ces contradictions une inconséquence généralisée, par laquelle on justifie ses faiblesses par celles des autres, ou par les efforts que l’on fait par ailleurs. Mais cette attitude, pour humaine qu’elle soit, n’en est pas moins désastreuse, car ce que la transition met en jeu, c’est un changement à accomplir qui est général et complet, en d’autres mots, systémique. Certains diront que les petits pas sont inutiles en la matière. D’autres affirmeront que ceux-ci sont nécessaires pour mettre en route les choses. Dès lors, en plus du côté contradictoire mentionné plus haut, on se retrouve confronté à une deuxième difficulté : quel rythme, quelle stratégie adopter ?

Au final, l’action humaine se trouve vite en défaut : elle est contradictoire, et elle ne sait pas où elle va. Enfin, dernier aspect : elle n’est pas coordonnée : il n’existe aucune cohésion, à l’échelle d’un pays, d’un territoire ou d’un groupe social, entre les différentes actions de ses membres. Chacun fait ce qu’il veut, avec ce qu’il peut, sans que la mise en synergie se fasse. Et fatalement, l’impact des actions de l’un est annulé par l’impact des actions de l’autre.

Créer des communs

Pour sortir de cette triple impasse, on pourrait penser que la réponse se trouve dans la coercition. Ainsi de certains écologistes qui imaginent une restriction des libertés pour gagner en efficacité. Mais les régimes autoritaires, même les mieux intentionnés, ont toujours dévoyé leurs objectifs dans le sang et les larmes. L’autre réponse possible pourrait être de croire aux seules vertus de l’incitation : c’est le sens des choix faits dans nos régimes libéraux, mais sans doute au détriment de l’efficacité.

Entre les deux, entre étatisation et privatisation, il nous faut sortir de ces contradictions en invenant une tierce voie, qui est celle des communs. Ceux-ci désignent l’espace entre public et privé que nous pouvons réinvestir dans une logique de partage et de sauvegarde de nos ressources. C’est ici que la coopération est justifiée et doit être expérimentée, avec trois principes d’action pour faire face aux trois écueils mentionnés plus haut : mettre en cohérence, avoir des objectifs clairs, et coordonner l’action dans le groupe. C’est ce que tout organisation économique, politique ou sociale, devrait s’efforcer de faire pour rentrer réellement en transition. Mais à coup sûr, rien n’est gagné en la matière…

Ruralité et urbanité en transition : retrouver le sens du collectif

Le 10 juillet 2019 se tenait au Verger de Vincent ,à Xirocourt (54), le premier événement organisé par Kèpos sur le thème «Ruralité et urbanité en transition», réunissant une centaine de personnes. L’objectif : faire dialoguer habitants des villes et des campagnes sur les nécessaires changements de modes de vie à opérer dans la perspective de la transition écologique. Au départ de cette initiative était la volonté des membres de Kèpos de créer des espaces de contribution pour les citoyens, à l’heure où chacun constate des pertes de cohésion majeures entre et dans les territoires. Car c’est bien là une lecture possible de la crise dite « des gilets jaunes ».

Pour cela, l’événement incluait la tenue de six forums ouverts, co-animés chacun par une personnalité du monde rural, et une personnalité du monde urbain. Parmi les acteurs ayant accepté cette proposition se trouvaient des élus, des chefs d’entreprises, des responsables associatifs, des syndicalistes, de simples citoyens… Chaque participant, qu’il vienne de la ville ou de la campagne, était invité à s’exprimer. Voici les six thèmes transversaux retenus, décrivant globalement et sans hiérarchie les uns par rapport aux autres, ce qu’on appelle des modes de vie :

  • Se nourrir
  • Naître, grandir, vieillir
  • Travailler
  • Se déplacer
  • Faire société
  • Habiter

Pour chacun, une trame de réflexion était proposée en trois temps :

  • Quelle est la situation actuelle ?
  • Vers quoi faudrait-il aller dans la perspective de la transition écologique ?
  • Quelles actions mettre en place collectivement ?

En trois quart d’heure, chaque groupe était invité a rentrer dans une logique de contribution, en sortant des postures de réclamation qui sont trop souvent celles que l’on constate dans les médias. Nous vous proposons ici une synthèse des fruits de ces discussions.

Se nourrir

La question de l’alimentation cristallise des différences fortes entre ville et campagne. Ainsi, il est paradoxalement plus difficile de trouver des produits fermiers locaux en campagne qu’en ville, tout simplement parce que les circuits de distribution ne sont pas en place en zone rurale pour ce type de produits. Les marchés de producteurs se trouvent plutôt en ville : en zone rurale, la faible densité de population gène la rentabilité de telles installations. A cela s’ajoute une situation locale propre à la Meurthe-et-Moselle, où le pourcentage de produits locaux ne représente que 2 % de la consommation alimentaire sur le sud du département. A l’opposé, on constate en ville un éloignement de la terre, qui se traduit par exemple par la pratique de plus en plus recherchée du jardinage.

Comment réamorcer une dynamique vertueuse qui permette à la fois aux citadins de se réapproprier le lien à la nature, et aux ruraux de bénéficier des fruits du travail de la terre réalisé à la campagne. La réflexion du groupe s’est ici attardée sur la questions des jardins partagés, tels qu’il en existe un à Ognéville, village en transition proche de Xirocourt. Ce type de lieu permet tout d’abord le partage et la transmission des savoir-faire. Il répond donc à un besoin social. Dans le même temps, c’est un endroit d’ouverture à de nouvelles pratiques culturales, par exemple issues de la permaculture, répondant à un enjeu de formation. C’est enfin un lieu de production alimentaire, qui permet collectivement de se poser le question de la nourriture : qu’est-ce que se nourrir ? A quel coût ? Avec quelle qualité ? Ainsi, à travers un jardin partagé se crée un réseau de proximité qui répond à la question de l’isolement, qui est un problème qui gangrène notre société. On apporte alors une réponse collective à une question qui n’est d’habitude abordée que de manière individuelle, à travers des comportements de consommation. Cela est rendu possible par une mutualisation des temps et des compétences. Le collectif rend les choses plus faciles : le jardin partagé est davantage entretenu que celui individuel, car il y a toujours quelqu’un pour y travailler. On répond ainsi à un enjeu clé de la transition : passer de l’individuel au collectif, en prenant le temps de la construction collective. Ce temps est plus lent, mais il solidifie les projets. Enfin, cette approche collective est visible : être ainsi regardé valorise l’action menée et stimule les acteurs au travail.

Sur les territoires fleurissent ainsi les initiatives de ce type, œuvrant à une réappropriation collective de l’alimentation. On en retrouve un certain nombre dans les Programmes Alimentaires Territoriaux (PAT). Toutes montrent que se nourrir est un acte social. La balle est donc dans le camp des citoyens, pour imaginer, mutualiser, construire…

Naître, grandir, vieillir

Le panel de participants à ce forum, d’origine géographique et sociale très diversifiée, faisait, sur cette question des âges de la vie, le constat d’une double fracture : territoriale et générationnelle. Ce qui frappe, aussi bien en ville qu’à la campagne, c’est l’absence de lieux de rencontre qui permettraient de sortir de l’entre soi (générationnel, social ou territorial). Il devient donc crucial, à l’heure de la transition écologique, de concevoir et animer des lieux ou des temps où les contraires puissent se rencontrer : jeunes et vieux, urbains et ruraux, classes favorisées et défavorisées… C’est une condition pour arriver à une réelle égalité des chances. En ce sens, l’éducation populaire a un rôle très important à jouer.

On observe bien une carence des lieux de connexion : cafés, parcs, jardins… Il en résulte un partage social et une transmission intergénérationnelle qui ne se font plus. De même, citadins et urbains n’ont plus l’impression d’habiter leur territoire. Pour répondre à ces enjeux, il conviendrait que chacun puisse connaître son territoire, pour le faire sien, en le partageant avec les autres. Ainsi, toute personne serait mise en demeure de mutualiser avec les autres : temps, compétences, ressources, dans une logique de transmission intergénérationnelle. La culture de l’écoute est à insuffler dans toutes les structures collectives, pour que chacun soit dans une posture de contributeur à la mesure de ses moyens et de ses besoins, selon une logique donnant-donnant. Cela est bien sûr encore plus vrai dans les structures éducatives. Enfin, cela questionne le développement des tiers lieux : comment les définir et les concevoir ? Comment en imaginer l’essor et l’affirmation ?

Travailler

Dans ce forum sur le travail sont rapidement convoquées deux références clés  :

  • L’expérimentation « Territoires Zéro chômeurs de longue durée » à Colombey-les-Belles, à quelques kilomètres de Xirocourt : deux Entreprises à But d’Emploi (EBE) y ont embauché 70 chômeurs de longue durée, en utilisant comme base de leur salaire leurs indemnités chômage.
  • Le principe du « temps choisi » expérimenté dans les années 90 à Grenoble. Des salariés estimant trop travailler y décidèrent de passer à temps partiel, laissant donc à une personne en recherche d’activité le surplus de travail libéré. Dans le même temps, les personnes à temps partiel faisaient le choix d’un engagement social fort, par exemple dans le secteur associatif.

Si ces expérimentations interpellent le groupe ici réuni, c’est qu’elles parlent du sens du travail, à l’heure où les logiques productivistes, gouvernées par les nombres, semblent déposséder les travailleurs précisément du sens de leur activité. Les personnes présentes issues du monde agricole peuvent en témoigner. Pour conjurer cela, une participante affirme ainsi toujours parler de ce qu’elle « fait de sa vie », plutôt que de ce qu’elle « fait dans la vie ». Les participants sont alors interpellés par le mouvement de reconversion qu’opère un certain nombre de professionnels arrivés à mi-carrière. Mais est-ce là quelque chose de marginal, ou de réellement structurel ?

Ces réflexions viennent alors questionner ce à partir de quoi une valeur est donnée au travail. Ainsi, il est mieux considéré d’avoir un emploi nuisible (ingénieur dans l’armement ou publicitaire) que de ne pas avoir d’emploi et de s’investir socialement. La considération est donc très liée aux salaires et à l’argent que génère une activité. Mais abandonner un métier nuisible n’est pas chose aisée, tant l’équilibre est difficile à trouver entre le travail comme pourvoyeur de revenus indispensables, et l’engagement social comme vecteur de sens. Il convient donc de mieux cerner ce qui confère de la valeur au travail, pour en réévaluer sa place dans nos sociétés et nos vies.

Pour les personnes présentes, c’est alors le travail comme commun qui est à construire : non pas comme lieu de réalisation individuelle ou pire d’application de processus, mais bien comme réalisation collective pour le bien de la société. D’où la nécessité d’une compréhension fine de ce que sont les réels besoins de celle-ci. Pour cela, il est essentiel de pouvoir expérimenter  de nouvelles solutions innovantes pour créer de la richesse sur les territoires.

Se déplacer

Se déplacer revêt une réalité très différente selon que l’on habite en ville ou à la campagne. Mais ce qui frappe d’abord les participants au forum, c’est que ces deux mondes ne sont pas étanches : les rurbains, qui expliquent l’essentiel de la croissance démographique des zones rurales, passent leur temps à faire des allers-retours entre ville et campagne. Or, ce type de déplacements est très prisonnier de la voiture, les transports collectifs peinant à trouver une rentabilité dans les zones d’habitat diffus. Cette dépendance est factrice d’une fragilité financière des ménages, très dépendants des prix des carburants. Or, on est passé en quelques décennies d’un monde où le litre d’essence coûtait 1 franc, à un monde où il coûte 1,50 euros, soit 10 fois plus. Mais cela n’a eu aucun effet sur la croissance des déplacements. Augmenter les tarifs n’est donc pas un moyen suffisant pour réguler l’usage de la voiture.

Se déplacer en voiture est facteur de coûts très importants, pour un ménage pris en particulier, ou pour la société toute entière : on mobilise de l’énergie, du temps et des infrastructures. A rebours des politiques qui prévalent depuis très longtemps, il ne faut donc pas faciliter le déplacement, mais chercher à le limiter. En effet, si l’on peut plus facilement se déplacer, l’on sera toujours incité à habiter plus loin, à voyager plus vite, à se déplacer plus longtemps, en une fuite en avant nourrie par l’effet rebond. Mais limiter les déplacements va à rebours d’une tendance naturelle de l’homme à vouloir se déplacer. L’enjeu devient donc bien de relocaliser les lieux d’activités à proximité des lieux d’habitation, en desserrant la contrainte dans les villes : chercher à sortir de la concentration dans les métropoles. Il devient essentiel de distribuer les activités sur le territoire. Quelque part, cela invite à ne plus privilégier les logiques d’attractivité et d’accumulation de richesses en un seul endroit. En augmentant la diffusion et la diversité des activités sur un territoire, on le rend plus résilient, en une sorte de permaculture territoriale. Dans le même ordre d’idée, il convient de chercher à optimiser le système en surenchérissant le mésusage de la voiture, et non pas son utilisation en général. Car l’enjeu est bien celui d’un retour à une forme de sobriété en questionnant le sens de son déplacement, et en sortant de l’immédiateté. On retrouvera alors avec profit un sens perdu de l’organisation : accepter de passer du temps à organiser son trajet, pour en limiter les impacts. Et collectivement, urbains et ruraux auront à questionner une nouvelle fois la notion de tiers lieux, comme réponse aux enjeux de déplacements comme de sociabilité.

Faire société

Ce forum part d’un diagnostic partagé : opérer la transition écologique est une nécessité, mais celle-ci doit être juste au niveau social, sans quoi, comme le montre l’épisode des « gilets jaunes », la société y perdra sa cohésion. Faire société recoupe des réalités différentes en ville et à la campagne : pour certains, dans les petits villages c’est plus facile du fait de la proximité, mais les difficultés sont aussi nombreuses (départ des jeunes, peu de mélange intergénérationnel, peu d’étrangers au territoire, problème des services publics…). Dans le même temps, les déplacements sont, dans la ruralité, liés à la voiture : la communication physique qui peut nécessiter de se déplacer en est altérée. En outre, on observe des différences de sociabilité entre néo-ruraux, qui peuvent être là pour « trouver du confort moins cher », et gens du cru. En ville, espace par définition très anonyme, comme à la ca

mpagne, l’individualisme est un frein pour faire société. Comment donc redonner du sens ? Comment donner l’envie de s’engager ? A rebours de ce qu’il faudrait, un sentiment d’impuissance s’immisce dans la société, alors que des leviers sont là pour agir. Mais cette conscience est peu partagée. C’est dans ce contexte qu’il va falloir modifier radicalement nos modes de vie, les éco-concevoir. Ce peut être le projet global auquel chacun pourrait se rattacher. Mais on en est très loin pour le moment.

Habiter

Pour les citoyens engagés présents à ce forum, la situation actuelle se caractérise d’abord par la prééminence de la maison individuelle, avec artificialisation des sols. Dans le même temps, de nombreux logements ne correspondant pas à ce modèle sont vides. Pour l’un des participants, « l’habitat individuel est la base du système de consommation ». Comment, dès lors, sortir d’un système qui crée des déséquilibres écologiques majeurs, et fragmente notre société.

La clé d’entrée est bien la question du collectif dans l’habitat. L’urgence écologique nous inviterait à davantage mutualiser les ressources, les espaces… Mais dire que la transition, c‘est l’habitat collectif est par définition clivant : ceci peut paraître une négation de l’individualité. Dans le même temps, c’est sans doute une voie possible pour recréer du lien dans un contexte de fragilisation économique et sociale. Cela revient à transformer une vulnérabilité en prenant le parti de l’humanité et du partage.

A ce moment, la question devient alors : comment sensibiliser ? Puis convaincre ? Les citoyens ici présents veulent croire que leurs initiatives peuvent entraîner les décideurs publics et privés derrière eux. Mais pour cela, l’écologie n’est qu’une accroche possible. Il faut surtout arriver à se donner des défis communs, qui mettent en route, en donnant envie à chacun de se saisir des problèmes qui les concernent.

En conclusion

De ces échanges soutenus, plusieurs idées très riches émergent. Elles ont trait à la place des communs dans notre société : recréer des espaces, des temps, des modes d’existence partagée, en se saisissant des leviers de l’expérimentation et de l’engagement. Ce projet n’est pas écrit à l’avance : il est à construire et à découvrir ensemble. Car la transition ne pourra être que dans un sursaut du collectif, permettant, pour reprendre les mots d’un participant, de « créer un éco-système plus sobre autour de la vie » !

Crédits photos : Samuel Faure et Guillaume Rambour

Crédit photo Guillaume Rambour

Journal de bord de Kèpos #3 : création de la SCIC et souscription

Les six derniers mois ont été très riches pour Kèpos, avec de nombreuses étapes franchies, et des perspectives qui se dégagent, avec en vue la création de la Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC). Le projet est d’abord devenu plus visible, à travers notamment la création de son site Internet, réalisé par L’assembleuse, financé par une subvention de la Fondation Amar y Servir, et conçu pour être le plus sobre possible. La vie de ce blog s’est affermie, et son audience s’est consolidée. Enfin, nous sommes sortis du bois au niveau local, en organisant un événement nommé « Ruralité et urbanité en transition », le 10 juillet dernier au Verger de Vincent, à Xirocourt, qui a été un succès avec une centaine de personnes présentes. Nous avons également été présents au colloque du Ceras « Quel travail pour une transition écologique solidaire ? » au mois de mai, à la convention d’affaires transfrontalières des achats responsables organisé par le Cluster ESS de la Grande Région au mois de juin, ainsi qu’à l’événement Start Up de Territoire à Strasbourg début juillet. Bref, Kèpos est de plus en plus présents dans les réseaux de la transition et de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), en Grand Est et ailleurs.

Un printemps 2019 profitable

En même temps qu’il gagnait en visibilité, notre projet a noué des partenariat de plus en plus étroits avec des acteurs clés du territoire. Ainsi en a-t-il été avec le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle, France Active Lorraine et le Plan B, avec qui un projet de Fabrique à initiatives a été déposé auprès de la Région Grand Est, accepté par cette dernière le 17 mai 2019. Cette Fabrique sera opérationnelle en septembre 2019, et sera nommée « la Serre ». Elle vise à repérer sur le territoire des besoins non satisfaits, à imaginer des solutions en réponse et à en étudier la faisabilité, avant de confier ces projets à des porteurs issus de de l’ESS. Ce dispositif sera le seul du genre en France thématisé sur la transition écologique. Avec cette action, Kèpos se positionne donc sur l’émergence de nouvelles activités liées à la transition.

Parallèlement, le collectif des membres de Kèpos s’est étoffé, jusqu’à atteindre plus de 15 jeunes entreprises ou associations, et s’est aussi diversifié pour couvrir une réelle diversité de métiers. Ces entreprises engagées ont dans le même temps passé des seuils de manière très satisfaisante : gain de marchés publics importants, investissement dans de nouveaux locaux, accélération du rythme des commandes, accès facilité à des financements… L’étape actuelle de la vie du collectif vise maintenant à mettre en synergie les compétences des uns et des autres pour monter des offres partagés. Pour ce faire, Kèpos s’est positionné avec une de ses membres, Aurélie Marzoc, designer indépendante, pour répondre à l’appel à projet Tango & Scan. Celui-ci a été gagné le 14 juin dernier, permettant à Kèpos et Aurélie Marzoc de bénéficier d’un financement de la Métropole du Grand Nancy pour mener une opération de design de services permettant de construire ces offres partagées dans un dialogue avec leurs futurs utilisateurs.

Enfin, ce semestre a été mis à profit pour mettre sur pied un programme de formation dédié à la transition écologique des organisations, notamment construit par une future collaboratrice de Kèpos, Laure Hammerer. Cette offre de formation modulaire s’intitule « Initiez votre transition écologique » et a pu être testée avec succès auprès d’un hôtel 4* de la région parisienne. A coup sûr, entreprises et territoires sont beaucoup plus mûrs pour profiter de telles formations qu’il y a 10 ou 15 ans, où le concept clé était celui de développement durable.

Ouverture du capital de la SCIC Kèpos

Aujourd’hui, Kèpos en est à une étape clé de sa jeune histoire, puisque sa transformation en SCIC est imminente, prévue pour le 27 août 2019. Différents partenaires ont permis d’avancer sur ce chemin : l’Union Régionale des SCOP Grand Est, qui a apporté son ingénierie juridique, France Active Lorraine pour les aspects financiers, de même que la société financière de la Nef. L’été est consacré à la réunion des fonds nécessaires au lancement de l’entreprise.

Pour cela, votre concours est essentiel, car une SCIC comme Kèpos est avant tout un projet collectif, ouvert à la participation de chacun ! Un des meilleurs moyens de nous soutenir est de prendre des parts dans notre SCIC. Associés à la gouvernance du projet selon le modèle un homme = une voix, vous devenez partie prenante de son ambition, en contribuant à son financement et à sa mise en œuvre concrète par, pourquoi pas, le partage de vos compétences ou de votre réseau. Notre volonté est bien d’associer le plus largement possible notre projet aux hommes et femmes qui veulent s’engager.

En souscrivant, vous serez affectés à un collège d’associés soutenant le projet, avec d’un côté les personnes morales, et de l’autre les personnes physiques. Chacun de ces collèges dispose de 10% des droits de vote en assemblée générale. En outre, si vous souscrivez à titre personnel, vous bénéficierez d’une réduction d’impôt sur le revenu de 18% du montant investi.

Si vous êtes intéressés, vous pouvez consulter notre brochure pour les investisseurs. Et surtout, rendez-vous donc sur la page « Nous soutenir » du site Internet de Kèpos ! Et à bientôt pour faire avancer ensemble la transition écologique, ici et ailleurs !

Photo : Ruralité et urbanité en transition, crédit : Guillaume Rambour