Dialogue autour de la transition écologique des entreprises

Durablement vôtre est une émission sur le thème du développement durable, diffusée sur une douzaine de radios locales du Grand Est. Elle est animée par Eric Mutschler, qui m’a fait l’amitié de consacrer un de ses derniers reportages au projet Kèpos. De beaux échanges, pendant plus de 50 minutes, permettant de mettre en valeur les intuitions, les réalisations et les acteurs du projet. En voici le podcast :

Dans le même ordre d’idée, le quotidien La Croix a consacré un article à notre projet, sous le titre : refuser la surenchère technologique. Tout un programme !

 

Construction de Kèpos : journal de bord #1

L’idée qui nous anime, et qui est à l’origine de ce blog, est celle de la construction d’un collectif d’entrepreneurs engagés dans la transition écologique. En effet, professionnel de la création d’entreprise, j’étais frappé du côté marginal des initiatives prises en la matière. Des jeunes entrepreneurs se lancent, accompagnés par les structures usuelles (CCI, boutiques de gestion…), mais en restent le plus souvent au stade de l’émergence, ayant des difficultés à passer le cap d’un réel développement. En outre, l’accompagnement qui leur est proposé se situe essentiellement ante-création, et n’est absolument pas thématisé. Ces entrepreneurs restent donc isolés, générant peu d’impact, alors que leur modèle économique ou leur offre proposent un changement radical, allant dans le sens de la transition écologique de nos sociétés et territoires. Il y avait comme une distorsion entre la force de leur engagement, total et sincère, et la modestie de leurs réalisations.

Dans le même temps, j’étais mobilisé autour de l’intuition qu’il y avait là matière à une démarche collective innovante et prometteuse. En effet, les politiques de clusterisation atteignent vite leurs limites (importance de l’effet d’aubaine, financements irréguliers, engagement tiède des parties prenantes…). Comme nous avions affaire ici à des entrepreneurs qui portent en eux l’idée d’un changement complet de société, il y avait sans doute un collectif à créer qui profite du caractère ouvert à la coopération de ce type de dirigeants. Ce groupe, qui pourrait prendre à terme une forme coopérative, fournirait un cadre d’accompagnement, de coopérations et de mutualisation, offrant à ces Très Petites Entreprises (TPE) des ressources auxquelles seules elles ne peuvent avoir accès.

Ainsi se réunit pour la première fois, en février 2018, quelques entrepreneurs de la région nancéienne pour commencer à esquisser collectivement cette approche. Il y a là par exemple les Fermiers d’ici, I Wood, le Centre Albert Jaeger ou encore lagence235, plus quelques autres projets qui n’avaient pas encore déposé leurs statuts. Si l’intérêt est là et l’envie de faire des choses ensemble également, il apparaît assez vite que Paris ne s’est pas fait en un jour, et qu’il va falloir du temps pour que les gens se connaissent, construisent une culture commune et fassent converger leur vision. En outre, la difficulté est de mobiliser des dirigeants sur des enjeux de moyen terme quand les impératifs de la gestion d’une entreprise imposent d’abord de faire bouillir la marmite ici et maintenant.

Aussi convenons-nous de faire un double détour : s’inspirer d’exemples réussis sur d’autres territoires, et se confronter collectivement aux enjeux de développement de chaque membre de la démarche à travers l’animation de groupes miroir. La deuxième réunion en mars a lieu chez I Wood, atelier de menuiserie situé dans la campagne de Meurthe-et-Moselle. Elle est l’occasion d’une discussion approfondie avec la responsable de la SCIC Tetris, projet coopératif situé à Grasse dans le sud de la France. Quelques conclusions très inspirantes en émergent : l’importance première de la vision commune, la nécessaire définition des termes, ou encore le partage collectif des lignes rouges que le groupe ne veut pas franchir. Bref, ce sont les idées qui font avancer, avant la nécessité.

Ainsi peut commencer à se construire, un mois plus tard à Saulcy EnVert, éco-lieu en projet autour de la thématique Santé Environnement, notre vision et nos principes directeurs. Dans le même temps, l’opérationnel se met peu à peu en place : chaque projet bénéficie d’un accompagnement qui le fait rentrer dans un processus d’amélioration continue et lui ouvre les horizons d’une réflexion stratégique mieux argumentée. Et progressivement des coopérations se mettent en place, dessinant un réseau de relations commerciales entre les membres de la démarche, faisant penser à un début d’intégration des activités. Enfin, le soutien moral offert par le groupe est efficace, permettant à chacun de chercher et trouver lors de nos réunions la prise de recul et la convivialité qui nourrit l’engagement sur le long terme. Chacun bénéficie de l’expérience et du regard de l’autre, à l’occasion des groupes miroir dédiés aux différents projets. Pourra alors commencer à se poser la question de la structuration du groupe et de ses actions… A suivre donc !

Qu’entend-t-on par transition écologique ?

Lorsque l’on parle de transition écologique, il n’est pas rare de rencontrer le scepticisme de son interlocuteur. Le terme intervient à la suite d’une longue litanie d’appellations, au sens plus ou moins arrêté et aux arrière-pensées pas toujours fiables : développement durable, croissance verte, responsabilité sociétale des entreprises, transition énergétique… Pourquoi celui-ci devrait-il fixer notre attention, et servir de modèle aux mutations que nous voulons encourager ? Qu’y a-t-il dans ce concept ?

La première idée est celle d’une transition, donc d’un passage, d’un état actuel, à un état futur à définir. L’état actuel se caractérise par un recours généralisé à des ressources non renouvelables, et par des impacts sur l’environnement qui sont facteurs de désordres graves pour la nature. Cet état actuel est donc marqué par des incohérences dans le système (changement climatique, effondrement de la biodiversité, augmentation des inégalités…), qui menacent sa pérennité. Notre intuition est que la transition écologique est un passage dans lequel on cherche à résoudre, partiellement ou totalement, ces contradictions. Autrement dit, cela veut dire aboutir à une situation où les activités de l’homme ne sont pas une menace pour sa propre existence, soit directement, soit indirectement par le biais des écosystèmes dans lesquels il s’inscrit.

Comment faire ? La démarche n’est pas écrite d’avance, et il n’y a pas de recettes techniques à appliquer de manière systématique. Le Pape François promeut la bonne approche quand il situe la difficulté, non pas sur un plan technique ou même politique ou économique, mais sur un plan anthropologique et spirituel. C’est l’ensemble de notre être-au-monde qui est concerné. La transition écologique se définira en même temps que des hommes se confronteront à sa réalisation, mais d’ores et déjà, il nous semble que des mots clés apparaissent : sobriété radicale sur les ressources, afin que rien ne soit consommé qui ne puisse être renouvelé dans la durée d’une vie humaine ; limitation des impacts, afin d’arrêter la perturbation des écosystèmes, et même les régénérer ; résilience des organisations humaines au service de l’adaptation à des conditions de vie radicalement nouvelles ; technologies simples, soutenables et non aliénantes (les fameuses Low Tech) ; et enfin respect absolu de la personne, vue, à l’invitation de Kant dans les Fondements de la métaphysique des moeurs, jamais totalement comme un moyen, mais toujours en même temps comme une fin. A cela s’ajoute deux éléments transversaux : la transition écologique est un processus multidimensionnel qui concerne toutes les dimensions de la vie humaine ; et c’est une transformation qui demande, pour être menée, une vision systémique du monde, où tout élément est organiquement relié aux autres, et selon laquelle une action sur un paramètre du système a un effet sur tous les autres paramètres du système.

Est-ce possible ? Pas sûr, mais nous n’avons pas le choix : soit nous choisirons la transition, soit nous la subirons. Comme l’exprime Gaël Giraud, c’est à nous de décider si nous voulons construire des communautés humaines résilientes, solidaires et soutenables, ou si nous préférons un monde bunkerisé, où quelques uns se protègent dans des gated communities pendant que la majorité vit dans une société disloquée aux conditions de vie intenables, telle que peut par exemple la décrire Zigmunt Bauman dans La société assiégée. Quoiqu’il en soit, nous avons devant nous des problèmes globaux d’une ampleur colossale. Nous sommes en situation de devoir les affronter, à toutes les échelles (globale, national et locale). Pour cela, nous dessinerons un chemin qui sera notre transition écologique.

De retour du salon Produrable, ou la difficulté de penser hors du cadre

Les 4 et 5 avril dernier à Paris se tenait Produrable, le salon de référence en France dans le domaine du développement durable. Le thème, « Au-delà de la RSE… », invitait à aller plus loin que les seules approches promues par la loi en matière de responsabilisation des entreprises quant à leurs impacts sociaux ou environnementaux. Pourquoi ? Tout simplement parce que, de l’avis d’un grand nombre de personnes que j’ai pu rencontrées sur place, la plupart des acteurs économiques s’en tiennent en la matière à leurs obligations légales, définies dans le cadre de ce qu’on appelle la « Responsabilité Sociétale des Entreprises ». Or, si l’on y regarde de près, ces pratiques ne sont absolument pas capables d’affronter à leur juste niveau les défis environnementaux et sociaux qui sont les nôtres. Dès lors, il convient, comme le disait une consultante présente sur les lieux, de questionner les « nouvelles frontières du développement durable ». Cela revient, d’une certaine manière, à poser aux entreprises la question de leur transition écologique, en les aidant à intégrer les problématiques de sobriété, quant à l’usage qu’elles font de leurs ressources, de limitation de leurs impacts, et de résilience de leur organisation.

Mais il y a très loin de la coupe aux lèvres en la matière, tant les acteurs présents ne présentaient quasiment tous que des approches de type « business as usual » dans la manière dont ils abordaient les questions de RSE ou de développement durable. Chacun se défaussent alors sur l’insuffisance du cadre réglementaire, dont seule l’évolution serait à même de faire muter les stratégies des entreprises. Curieusement, de l’avis des personnes rencontrées, ce sont les grands groupes qui ont le mieux compris les enjeux en cours : ceux-ci ont sans doute mieux saisi que des PME, prises dans le quotidien, que leurs modèles d’affaires étaient en sursis. Mais même avec des dirigeants éclairés et ayant des moyens à consacrer à ces problématiques, il est très délicat d’avancer, et, en tous cas, pas jusqu’à la remise en cause de la recherche d’une meilleure profitabilité.

En effet, dans tous ces milieux, il reste très difficile de penser en dehors du cadre. C’est ce que confirmait une table ronde consacrée à l’état des filières agricoles et agro-alimentaires, organisée le 5 avril au matin, en présence de responsables de la FNSEA ou de cadres du secteur coopératif. Pour ces dirigeants, on assiste à une « destruction de valeur » à l’aval de l’agriculture, qui se traduit par des tendances déflationnistes sur les produits, et une rentabilité introuvable pour les activités agricoles. Dans ce contexte, les questions environnementales sont alors des demandes sociales qui émanent d’une opinion partiellement manipulée. A aucun moment, les perturbations environnementales majeures, attribuées par les chercheurs à nos modèles agricoles, en matière de perte de biodiversité ou d’épuisement des sols, ne sont comprises comme des réalités objectivables. Et pourtant, dans une autre table ronde sur la biodiversité, organisée le même jour dans l’après-midi, le WWF, l’Institut Océanographique Paul Ricard ou le Muséum National d’Histoire Naturelle alertaient sur la situation mondiale gravissime en matière de biodiversité. Mas bizarrement, l’organisation du salon était ainsi faite que ces organisations et les responsables agricoles du matin ne pouvaient se croiser. Décidément, sortir des sentiers balisés et questionner les schémas établis sont choses difficiles…

Art et transition écologique : rencontre avec Caroline Antoine

Caroline Antoine est artiste plasticienne et anime des ateliers mêlant art et écologie. Elle revient pour nous sur son parcours, et explique en quoi l’art et la transition écologique peuvent se nourrir l’un l’autre.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis originaire de Metz. Après l’obtention de mon diplôme national d’arts plastiques aux beaux-arts de Nancy j’ai continué mon parcours avec quatre années à l’École du paysage de Versailles. Cette formation a confirmé ma passion pour l’espace, le paysage et la manière de le capter pour le transformer en maquettes, cartes, croquis, textes… J’ai particulièrement apprécié le travail de groupe avec des architectes, des écologues et des artistes, qui m’a permis de développer ma capacité à prendre la parole en public pour défendre mes projets avec ma propre sensibilité. A ma sortie de l’école en 2013, j’ai cherché à entrer dans des agences de paysage afin d’y mettre en pratique mes savoirs et mes compétences.

J’ai travaillé comme free-lance pour des agences d’urbanisme et de paysages à Angers et Paris mais je ne m’y suis pas reconnue. Il était souvent plus question de rentabilité que de créativité. Je ne souhaitais pas participer à la construction de paysages standardisés. J’ai rapidement eu besoin de revenir sur une pratique artistique plus personnelle. J’ai fait mes premières interventions artistiques dans des classes car mon désir de transmettre ma sensibilité au paysage était forte. Durant ces années j’ai également participé à des stages d’initiation à la permaculture qui m’ont profondément épanouie. J’y ai retrouvé les grands principes de mon école d’architecte paysagiste, favorisant l’analyse de l’existant, et la créativité de mon école d’art, mettant en avant la sensibilité au lieu, l’interdisciplinarité, le travail de groupe dans la bienveillance, l’attention aux besoins de chacun.

Comment est née votre sensibilité aux enjeux écologiques ?

Depuis l’enfance, j’ai besoin de la nature. Marcher dans le jardin, toucher les arbres, prendre le temps d’observer la croissance des plantes, font partie de mon équilibre. Mais c’est à Paris que j’ai découvert le mouvement des villes en transition et la philosophie de Pierre Rabhi. La vision du monde de ce dernier m’a enchantée car j’y ai vu une belle perspective d’avenir dans le respect, la bienveillance et le dialogue. En 2015, je me suis installée à Nancy et tout naturellement je me suis dirigée vers le groupe local des Colibris. Depuis 2016, je propose  ponctuellement des ateliers de pratiques artistiques pour l’association Alternatives Citoyennes de Champigneulles, le club Arlequin de Vandœuvre ainsi que pour l’oasis urbaine de la ferme du plateau de Maxéville.

Comment la transition écologique vient-elle nourrir votre travail d’artiste ?

Ma pratique artistique parle de territoire et d’écosystème. Dans mes dessins et sérigraphies,  humains animaux et végétaux interagissent ensemble dans le même élan de vie. Dans mes sculptures et installations aussi, je m’intéresse aux liens , à la façon dont les êtres et les choses se rencontrent et se transforment les uns les autres. Mes textes poétiques parlent d’intériorité et de cette familiarité à une nature originelle.  Le mouvement, la couleur, la matière vivante habitent mon travail et cherchent à transformer – à mon échelle – le monde qui nous entoure en le rendant un peu plus humain et soutenable. Il est question d’espoir et de fécondité.

Comment voyez-vous les questions de sensibilisation et d’éducation à la transition ?

Je pense que la transition ne peut réellement être effective qu’en proposant de nouveaux outils de communication développant l’empathie, la pensée personnelle et la sensibilité. Il s’agit de nourrir nos besoins pour mieux accompagner un changement sociétal inévitable.

La philosophie dès l’école maternelle (développée par la Fondation SEVE) , la communication non violente (enseignée par le MAN – Mouvement pour une alternative non-violente), la pratique d’une parole poétique personnelle libre et inter-générationelle (encouragée par les cafés SLAM) ainsi que la pratique de la méditation sont, de mon point de vue, des outils de premier ordre pour cette transition, qui est avant tout une formidable aventure humaine.

Après un temps de dialogue et d’écoute, l’acte peut alors se faire de chercher à s’engager dans une des multiples associations qui changent nos habitudes en profondeur par la pratique du compostage, des jardins collectifs, des permis de végétaliser, des habitats partagés, des espaces de co-working, des associations de consommateurs , AMAP et j’en oublie.

En quoi l’art est un moyen utile pour sensibiliser à la transition ?

Il ne s’agit pas autant de sensibiliser à la transition que de chercher à provoquer la rencontre, la confiance en soi et à favoriser l’expérience sensible du monde et de ses beautés, diversités, fécondités, potentialités. Les participant sont invités à devenir acteurs, sujet pensants et agissants.

Dans le cadre de mes interventions artistiques, la rencontre s’expérimente avec soi-même, les autres et son environnement par des exercices de dessins cartographiques, de journaux intimes poétiques, de sculptures en matériaux naturels récoltés et de maquettes d’espaces réels ou fictifs. Ces ateliers sont conçus comme des lieux de liberté créative et bienveillante basée sur l’expérience de l’espace vécu et du faire ensemble. Ainsi des expérimentations sensorielles de mise en lien sont souvent proposées telles que des jeux coopératifs  et des promenades.

Comment serait-il possible d’aller plus loin ?

Je pense qu’il serait intéressant de créer des structures collectives créatrices d’emplois, comme des Coopératives d’Activités et d’Emploi, spécialement dédiées à la transition (sous forme de SCIC, Société Coopérative d’Intérêt Collectif) pour faire corps et apporter un soutien aux multiples talents qui se retrouvent seuls et qui auraient besoin de conseils et de soutien. Les artistes sont des acteurs importants de cette transition et je serais heureuse de voir se développer à Nancy des «AMAP» culturelles comme à Toulouse, Paris et Lyon où sont nées les associations :  «Comme un poisson dans l’art », « Ça va commencer » et « le panier Zam ».

Illustration : Caroline Antoine, Jardin d’union (élément), 2015, galet, graminées, cire d’abeille