Revue de projets #12 : L’assembleuse

L’assembleuse est un collectif de développeurs web engagés dans la transition écologique.  Kèpos lui a confié la réalisation de son site Internet. Son initiatrice, Claire Zuliani, nous présente sa démarche au service de la sobriété numérique.

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Claire, bretonne de naissance, myope, trentenaire, jeune mère et professionnelle du web engagée. Après avoir travaillé dans l’associatif, je me suis reconvertie il y a quelques années dans le développement web, en cherchant à insuffler à ma pratique du code un supplément d’âme.

Qu’est-ce que l’Assembleuse ?

L’assembleuse, c’est une agence informelle, un collectif de professionnel·les du web qui a pour ambition d’outiller les projets issus des mouvements de transition (écologique, sociale, solidaire…). Pour l’expliquer rapidement : la plupart des sociétés capitalistes et destructrices ont les moyens de s’équiper d’outils, notamment numériques, de haute volée. Elles peuvent communiquer à large échelle, automatiser leurs processus, faire développer les outils qui leur permettent d’être encore plus efficaces. Ce n’est généralement pas le cas des alternatives, plus petites, plus fragiles ou plus soucieuses d’éthique, qui sont pourtant les projets que je souhaite voir gagner en ampleur. Alors, à son échelle, l’assembleuse accompagne et outille ces initiatives pour les rendre plus fortes. L’assembleuse, c’est en quelque sorte le vaisseau à partir duquel se déploie le projet politique (au sens large du terme) que je souhaite allier à ma pratique professionnelle !

Comment définiriez-vous votre approche du développement informatique ?

En quête de sobriété et de responsabilité ! Pour moi, les outils informatiques doivent rendre autonome et non dépendant, tout en étant le moins néfaste possible pour la planète et le vivant. Cela passe par ne développer que les briques logicielles strictement nécessaires, faire en sorte que les sites développés soient accessibles sur un maximum de terminaux (pour lutter contre l’obsolescence programmée), construire des services web aussi léger que possible (se passer de serveur quand c’est possible, minimiser le nombre de requêtes, être vigilant sur le poids des images, etc), éviter autant que possible de recourir aux services de Google, Amazon, Facebook et consorts et publier du code ouvert !

Comment en êtes-vous arrivée à vous poser la question de la sobriété numérique ?

Avant de travailler dans le web, j’ai passé quelques années dans le secteur associatif et culturel, et j’ai gardé pendant ma reconversion la fibre engagée qui m’avait fait aller initialement vers l’associatif. Une fibre écologiste s’est ajoutée au fil des ans, face à des perspectives d’effondrement de plus en plus palpables. Il se trouve que je ne suis pas très forte pour faire pousser des arbres, par contre je sais créer des sites et des applications web;) Alors pour le moment, je continue à le faire, mais en faisant en sorte de minimiser autant que possible l’impact négatif de mon activité numérique. La question de la sobriété numérique est donc venue assez naturellement ; et j’ai pu m’appuyer pour améliorer mes pratiques sur les travaux que mènent depuis déjà plusieurs années des professionnels réunis autour de l’écoconception web (voir le collectif numérique responsable Green It ou la veille faite par le même Green It, par exemple). Merci à ces communautés d’exister !

Quels sont de votre point de vue les grands enjeux écologiques du numérique ?

Ne pas se tromper de combat ! Améliorer la performance des sites, minimiser le poids des images, mettre en cache un maximum de contenus… c’est bien. Mais en fait, c’est l’extraction des matières premières nécessaires à la fabrication des ordinateurs et téléphones qui est la plus destructrice écologiquement (voir les conclusions du rapport du Shift Project à ce sujet) ! La priorité pour moi est de contribuer à réduire la fabrication des terminaux, en améliorant leur durée de vie (ne pas mettre en ligne un site qui nécessite la puissance du tout dernier smartphone pour être utilisable par exemple) et en les rendant moins indispensables.

Gardons en tête que l’outil numérique le plus sobre est encore celui qu’on ne créée pas:) A mon sens, il faut avant tout lutter contre le solutionnisme technologique, cette croyance qu’il suffit d’un site web, un service en ligne, des robots ou des fusées, pour résoudre tous les problèmes de la terre. C’est en travaillant à changer les mentalités et les usages qu’on arrivera petit à petit à se défaire du numérique, et c’est là que son empreinte sera la plus minime.

Dès lors, quelles sont les pratiques à privilégier ?

Il y a des pratiques qui sont de bonnes pratiques numériques individuelles, tout comme couper le robinet quand on se brosse les dents est une bonne pratique. Plutôt transmettre par mail un lien vers une pièce jointe que la pièce jointe (surtout si le mail est adressé à de nombreux destinataires), privilégier quand c’est possible l’écrit sur l’image et la vidéo pour économiser la bande passante… Pour les professionnels du numérique, le livre Ecoconception Web est une bonne référence pour les bonnes pratiques.

Je crois que ce qui aura plus d’impact, c’est une action à un niveau plus collectif, plus systémique, tout ce qui nous permet d’utiliser moins et/ou plus intelligemment le numérique : limiter son usage des GAFAM, soutenir les alternatives numériques (logiciels libres, Framasoft, Chatons, fournisseurs d’accès associatifs…)… Soutenir toutes les initiatives qui visent à promouvoir un autre modèle de société, où les stratégies numériques de captations et revente des données des utilisateurs, de tracking de leur activité, de monétisation du temps passé devant un écran seront rendues caduques.

Pouvez-vous nous préciser les grands partis pris qui ont été retenus pour le développement du site de Kèpos ?

Pour le site de Kèpos, c’est Jekyll, un générateur de site statique historique, qui a été utilisé. Le site est statique, c’est à dire uniquement constitué de pages html qui ne sont pas générées dynamiquement au fur et à mesure qu’un utilisateur visite le site, mais une bonne fois pour toutes au moment où le site est déployé sur un serveur. C’est un retour au web des origines ! Il n’y a pas de base de données, pas de requêtes incessantes à un serveur web, ce qui améliore la performance et la sécurité du site, mais aussi son empreinte écologique. Un système de gestion de contenu, Forestry, y a été adjoint pour faciliter la rédaction des pages.

Merci !

Merci à vous:)

Du travail au capital, et inversement

Du 20 au 22 mai dernier se tenait à l’UNESCO, à Paris, un colloque organisé par le Centre de recherche et d’action sociales (CERAS) sur le thème « Quel travail pour une transition écologique solidaire ? ». L’occasion d’une réflexion de fond sur les conditions de possibilité d’un travail qui respecterait à la fois la dignité des hommes et la dignité de la planète. Car comme le rappelait Eloi Laurent, économiste à Sciences Po au deuxième jour de cette rencontre, ce qui est en cause dans la crise écologique, c’est bien la manière dont le travail humain a altéré irrémédiablement son environnement. Dès lors, il n’y aura pas de transition écologique sans une remise en cause profonde de nos manières de travailler.

Les maux du travail sont connus, que ce soit dans nos sociétés occidentales ou dans les pays en développement : perte de sens, aliénation, fragmentation des tâches… Dès lors, l’idée force du colloque est qu’un travail digne sera un travail qui œuvrera à la transition, car fondamentalement, comme l’explique laudado Si, l’exploitation de l’homme et l’exploitation de la nature sont un seule et même chose. On pourra objecter qu’il serait sans doute possible de trouver son épanouissement au travail dans des missions délétères pour la planète : ne trouvera-t-on aucun personnel de Total, de Monsanto ou d’Areva qui vive son travail sur le mode de la mission, en toute bonne foi, avec l’impression de l’utilité commune ?

Mais cette idée de la convergence entre travail digne et respect de la planète ne doit pas être compris seulement comme une description possible de la réalité, mais comme une boussole pour la transition. En effet, la tâche à accomplir est tellement vaste, urgente et bouleversante, qu’elle ne saurait être conduite si elle n’est pas accomplie par chacun, dans son travail, sur le mode de la réalisation de soi. Ceci renvoie donc à leur responsabilité les régulateurs du travail (Office International du Travail (OIT), Etats, organismes pariraites…), et les entreprises et leurs dirigeants. D’où la publication à l’issue de ce colloque d’un manifeste rédigé au terme d’un travail de recherche de deux ans, nommé « Manifeste pour un travail décent et durable ».

Mais l’idée la plus originale de la rencontre a été amenée par Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence Française de Développement (AFD), qui interroge l’intensité en travail des activités économiques actuelles. Reprenant les travaux d’un de ses collègues anglo-saxons, il questionne l’intensité en travail d’une économie fondée sur le charbon, puis d’une économie fondée sur le pétrole. L’exploitation du charbon demande une main d’œuvre très abondante. A l’inverse, l’exploitation du pétrole est essentiellement capitalistique. Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont encore plus capitalistiques que le pétrole : une éolienne en fonctionnement ne demande quasiment pas d’intervention humaine. A l’inverse, les sociétés pré-industrielles peuvent apparaître comme essentiellement travaillistiques.

Dès lors, la transition nous amène-t-elle vers un monde travaillistique ou capitalistique ? A travers l’exemple des énergies renouvelables, on pourrait penser que nous allons vers un renforcement du rôle du capital. Mais peut-être n’est-ce là qu’un leurre, et qu’au contraire, il faudrait aller vers des solutions technologiques et des modes de produire hyper-intensifs en travail. Car qu’est-ce que le capital ? Une forme de précipité d’énergie, de technologie et de travail. C’est justement ce qui permet d’effectuer des gains de productivité gigantesque dans la destruction de la nature : un homme dans une forêt coupera moins d’arbre avec une hache qu’avec une tronçonneuse. Dès lors, la feuille de route de la transition pourrait impliquer de rechercher toujours les modes de faire les moins intensifs en capital. C’est précisément l’idée des low tech, telle que présentée par Philippe Bihouix. C’est sans doute également un moyen de remédier à la question des inégalités, en reprenant une idée de Thomas Piketty dans le Capital au XXIème siècle : le rendement du capital étant supérieur à la croissance, l’accumulation de richesses se fait toujours au profit des détenteurs de capital. Peut-être est-ce aussi là un moyen de redonner sens au travail, en le sortant de l’ornière des bullshit jobs décrits par David Graeber, pour le réancrer dans la transformation concrète des choses et des êtres. Et cette approche donne la meilleure clé de lecture de la question d’un revenu universel : celui-ci serait tout simplement une aberration écologique, consacrant l’idée du capital productif au détriment du travail productif de proximité, qui est précisément ce que nous devons viser.

Les enjeux santé-environnement

Kèpos a consacré une de ses dernières réunions à la problématique de la santé environnementale, avec l’intervention de Fariborz Livardjani, toxicologue au Centre Albert Jaeger et membre de notre projet. L’occasion de prendre conscience des interactions entre santé et environnement, pour mieux penser la responsabilité de nos entreprises.

Le métier de médecin peut prendre trois formes : celle de thérapeute, qui soigne : celle de préventeur (par exemple les médecins du travail), celle de toxicologue, qui évalue. Traditionnellement, les toxicologues interviennent lors de la délivrance des autorisations de mise sur le marché de médicaments. Aujourd’hui, leur rôle s’est diversifié : ils travaillent entre autres sur les pathologies liées à l’environnement. Cela a pu donner lieu au concept de « médecine environnementale », qui reste très controversé. Il est préférable de parler de « santé environnementale ». Cela pose bien sûr la question de comment on définit l’environnement, et comment on définit la santé.

Une première approche serait de parler des risques qui se manifestent, dans le cadre de vie, sur les organismes vivant. L’environnement est alors appréhendé à travers trois dimensions : l’eau, l’air, et le sol. Il y a une très forte interdépendance de l’homme avec ces trois milieux. Dès lors, quel que soit le type de produit introduit par l’homme, il y a un impact sur nos milieux. Or, on constate à l’heure actuelle une explosion des volumes concernés. On est ainsi passé d’un million de tonnes de produits chimiques par an en 1930 dans le monde, à 500 millions aujourd’hui. 143000 substances chimiques sont sur le marché, dont seulement 3000 réellement évaluées. On peut distinguer les substances pures et les mélanges : les premières sont au nombre de 10000, les secondes offrent des possibilités quasi infinies.

La santé de son côté se définit, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), comme un état complet de bien-être physique, mental et social. Bien plus tôt dans l’histoire, Avicenne affirmait que l’homme doit toujours être pris dans son environnement. Dans le même ordre idée, l’OMS définit la santé environnementale comme l’ensemble des interactions entre la santé et l’environnement. L’hygiène des milieux devient alors la gestion de l’environnement pour la santé. Depuis la conférence de Rio en 1992, la santé est devenue un élément essentiel du développement durable.

Prenons maintenant quelques chiffres pour illustrer la problématique. Entre 1994 et 2010, le nombre de cas de pathologies cardiovasculaires, de diabète ou de cancers a augmenté de 118% en France, alors que dans le même temps, la population n’augmentait que de 19%. 5 millions de tonnes de produits CMR (Cancérogènes, Mutagènes, Reprotoxiques) sont utilisés chaque année en France. 2,3 millions de travailleurs sont exposés aux CMR. Les maladies professionnelles liées aux produits CMR représentent un coût de 650 millions d’euros pour la Sécurité Sociale. On observe une très forte hausse des maladies professionnelles, de l’ordre de 9% par an. Les Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) sont également en augmentation rapide et continue. On recense 1000 nouveaux cas de cancers diagnostiqués par jour en France. On estime que 47% des hommes développeront un jour un cancer, et 37% des femmes.  Selon le National Cancer Intistute aux Etats-Unis, 35% des cancers pourraient être d’origine professionnelle. On observe 149500 décès par cancer chaque année en France. En outre, on assiste à une explosion des maladies invisibles (hypersensibilité, fybromialgie…). Au final, 88% des décès en Europe sont liés aux maladies chroniques. Selon le Professeur Belpomme, trois quarts des cancers seraient ainsi évitables, car dus à la dégradation de notre environnement.

Les pesticides sont une question clé. Par exemple, 11% des vins contiennent des phtalates. Les pesticides peuvent avoir plusieurs effets. Beaucoup d’études sont en cours sur le sujet, mais les liens de cause à effet sont difficiles à démontrer. Les pesticides peuvent aussi être des perturbateurs endocriniens, avec des effets sur le système hormonal. Ils semblent avoir un effet sur la différenciation sexuelle, et seraient impliqués dans une baisse générale de la fertilité (en 70 ans, la concentration de spermatozoïdes à diminué de 50%). Des effets neurologiques sont aussi à envisager. Les tribunaux commencent à condamner les producteurs de pesticides, en France aussi bien qu’aux Etats-Unis. On observe également des dysfonctionnements du système immunitaire, ainsi qu’un fort développement des allergies. Ce sont tous des produits marqués par une très forte dispersion : on parle de mobilité éco-toxicologique. Selon l’Institut Français de l’Environnement (IFEN), 87% des cours d’eau sont pollués. Les pommes contiennent en moyenne 27 traitements par des pesticides en résidus. La pollution par les pesticides est présente dans tous les aliments végétaux et animaux. L’espèce humaine est dès lors elle-même contaminée, l’homme devenant en quelque sorte une « éponge à polluants ». En outre, tous ces polluants se combinent et donnent lieu à des « effets cocktail », sur lesquels peu de données sont disponibles pour l’évaluation, du fait précisément de leur dispersion. On parle, dans le cas des toxicités aigües, de DES (Dose Sans Effet) et de DJA (Dose Journalière Admissible). Mais cela ne tient pas compte du potentiel toxique des associations de produits, de même que de la répétition des doses, mêmes faibles.

Enfin, on peut faire un focus sur la question de l’habitat, où de nombreuses pathologies peuvent être liées aux Composés Organiques Volatils (COV), à l’amiante, au NO2, au monoxyde de carbone, à la poussière de bois… On observe par exemple une multiplication par deux des cas d’asthme en 20 ans. Dans le même ordre idée, on estime à une fourchette entre 300 et 3000 le nombre de substances comprises dans la fumée du tabac. Tout cela est d’autant plus complexe que parfois, ce n’est pas le produit qui est toxique, mais sa métabolite (le produit de sa métabolisation par l’organisme).

Au final, nous sommes donc arrivés à un seuil dans la contamination globale de notre environnement. Si bien qu’aujourd’hui, l’espérance de vie en bonne santé est en train de chuter. La mort se vit également dans beaucoup plus de souffrances qu’auparavant. Il est donc essentiel d’avoir une vision holistique de son environnement. La conscience des entreprises sur ces sujets est extrêmement faible, et ce même si des outils existent et sont imposés par la loi. Citons ainsi le Document Unique de Prévention des Risques, qui est un outil clé qu’il est indispensable de mobiliser à son juste niveau.

Revue de projets #11 : Sol & Co

Anne Blanchart, docteure spécialiste des sciences du sol et de l’urbanisme, est sur le point de lancer un cabinet de conseil, nommé Sol & Co, qui vise à faire intégrer la question de la préservation des sols et de leur biodiversité dans les politiques d’aménagement du territoire. Elle nous présente sa démarche.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

J’ai obtenu mon baccalauréat scientifique option Sciences de la Vie et de la Terre en 2008. Ensuite, j’ai effectué une première année de classe préparatoire aux grandes écoles spécialité Biologie, Chimie, Physique et Sciences de la Terre puis me suis réorientée dans un cursus universitaire dès l’année suivante. En 2012 j’ai ainsi obtenu une Licence de Génie Géologique et Génie Civil, décernée par la faculté de Bordeaux 1. Passionnée par l’aménagement du territoire, j’ai choisi de réorienter mon cursus universitaire en suivant un Master en Urbanisme, spécialité Villes Durables, à l’Institut Français de l’Urbanisme à Champs-sur-Marne. Suite à ce parcours universitaire, j’avais pour ambition de travailler au sein d’un bureau d’études de conseil en environnement pour l’aménagement du territoire. J’ai ainsi occupé un poste de chargée de mission au sein d’un bureau de paysage pendant un an. En 2015, j’ai postulé à une thèse interdisciplinaire sur le sujet des sols et de l’aménagement du territoire, proposé par l’Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Energie (Ademe) et la Région Grand Est (anciennement Région Lorraine). J’ai eu la chance d’effectuer ce travail de doctorat de 2015 à 2018 au sein du Laboratoire Sols et Environnement (Université de Lorraine – Inra) et de l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional (Aix-Marseille Université). Ce travail de recherche interdisciplinaire m’a permis de conjuguer les intérêts que je portais pour le domaine des sciences du sol et de l’urbanisme, me permettant logiquement de faire le lien entre ma Licence, mon Master et mon expérience professionnelle dans l’aménagement du territoire.

Vous créez un cabinet conseil sur la question des sols : quelle en sera la mission ?

Effectivement, peu de temps après avoir débuté mes travaux de recherche en doctorat, j’ai très vite perçu l’intérêt sur le marché que pourrait présenter un cabinet de conseil sur la question du fonctionnement et de la qualité des sols en milieu urbain, dans le but d’aiguiller les prises de décisions des professionnels de l’aménagement du territoire quant à l’usage à donner aux sols des villes de demain, qui se veulent durables et résilientes. Depuis quelques mois maintenant, je porte un projet de création d’une entreprise spécialisée sur la thématique des sols et de leur biodiversité en milieu urbain. Ce projet est actuellement en incubation (Incubateur Lorrain, Pôle entrepreneuriat étudiant de Lorraine) et devrait voir le jour courant juin 2019.

La philosophie de l’entreprise est intimement liée à la transition écologique et aux respects des valeurs durables et de protection des ressources naturelles lors de l’aménagement d’un territoire. Le message principal est le suivant : les sols sont des systèmes en trois dimensions (volume) et dynamiques (vivants) qu’il faut veiller à préserver compte tenu des bienfaits qu’ils sont aptes à fournir pour le bien-être des habitants mais également pour les réponses qu’ils apportent à un nombre élevé d’enjeux environnementaux. Par exemple, les sols, y compris en milieu urbain, et si leur usage est compatible avec leurs propriétés physiques, chimiques et biologiques, sont aptes à participer à la régulation des inondations (infiltration de l’eau), du changement climatique (stockage de carbone) ou encore de la biodiversité (les sols urbains sont un formidable réservoir de biodiversité !).

Concrètement, quelles en seront les activités ?

L’entreprise sera spécialisée sur l’intégration de la qualité des sols et de leur biodiversité dans la définition de leurs usages en milieu urbain. Plus précisément, il est convenu que l’entreprise propose trois prestations :

  • Une prestation de conseil auprès des collectivités territoriales, élus, et professionnels de l’aménagement du territoire : grâce à des interventions sur des sites de projets urbains, l’entreprise sera en mesure de développer un plan d’échantillonnage représentatif de l’hétérogénéité des sols en place, d’ouvrir des fosses pédologiques, de décrire et d’échantillonner des profils de sols, de réaliser des analyses biologiques, physiques et chimiques sur les échantillons prélevés et de donner en retour des recommandations aux acteurs de l’aménagement quant à l’usage optimal que peut accueillir le sol sans avoir à l’amender fortement ou bien également quant à la manière dont le sol doit être travaillé pour fournir ses bienfaits sur le long terme. Cette prestation peut s’adapter à un public de particuliers, souhaitant recueillir des informations sur le fonctionnement et la qualité des sols de jardins ;
  • Une prestation de formation auprès des agents de collectivités territoriales, d’associations ou encore d’acteurs de l’aménagement du territoire (aménageur, bureaux d’études, agences d’urbanisme et de paysage) : à travers des ateliers de formation d’une durée adaptée, des informations et compétences pourront être données quant au fonctionnement et aux besoins (paillage, amendements, tonte, etc.) des sols urbains (jardins, parcs, pieds d’arbres, espaces verts, etc.) en fonction de leurs caractéristiques biologiques, physiques et chimiques. Des formations seront également proposées quant à la manière dont il est possible de travailler les sols en place pour qu’ils répondent aux besoins des sociétés humaines, tout en préservant voire améliorant leurs caractéristiques biologiques, physiques et chimiques ;
  • Une prestation d’animation et de médiation scientifique à l’attention du grand public en général, mais également des acteurs de l’aménagement et des élus : conférences, tenues de stand et animations de « sciences participatives ». Ces évènements contribueront à l’accompagnement et plus fortement à l’implication des citoyens, des professionnels et des élus dans la préservation des sols et de leur biodiversité. Ils participeront également à lutter contre l’isolement de certaines populations du territoire en situation de défaveur sociale et offriront un accompagnement à l’éducation des plus jeunes -la biodiversité étant aujourd’hui une thématique intégrée dans leur programme scolaire. Par exemple, plusieurs ateliers pourront être proposés : évaluer la qualité physique de son sol (texture, structure, infiltration de l’eau) ou bien connaitre la biodiversité qui se cache sous son sol (prélever et analyser les différents organismes qui vivent dans son sol selon le protocole de Jardibiodiv). Ces ateliers permettront d’une part la sensibilisation du citoyen à une thématique particulière ainsi que l’élargissement de ses connaissances, mais également à l’apport d’informations à la recherche pour compléter notamment les bases de données issues des sols urbains, qui comportent encore aujourd’hui trop peu de données pour établir des référentiels robustes.

Votre activité a un très fort ancrage scientifique. Pouvez-vous nous préciser selon quelles modalités ?

Ce projet de création d’entreprise est dès le départ en fort lien avec le monde de la recherche scientifique. L’idée même de la création de cette entreprise provient de mon travail de recherche effectué au cours du doctorat, ainsi que de celui de Quentin Vincent, effectué également au cours de son doctorat mené au sein de l’Université de Lorraine. Pour renforcer ce lien, il est à noter que l’entreprise bénéficie de l’appui scientifique de trois enseignants chercheurs issus du Laboratoire Sols et Environnement et de l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional (Aix-Marseille Université). Cet ancrage avec le monde de la recherche scientifique permet aujourd’hui au projet de bénéficier d’un accompagnement de l’Incubateur Lorrain (Université de Lorraine).

De cette manière, l’entreprise continuera de garder durablement un fort lien avec le Laboratoire Sols et Environnement. Cela permettra d’une part de reverser l’intégralité des données (sous accord du client) au Laboratoire et donc à la recherche, afin d’alimenter les bases de données nationales sur les sols urbains et la biodiversité ; et d’autre part de permettre à l’entreprise de disposer d’un atout incontestable sur le marché, celui de proposer des méthodologies et technologies sans cesse innovantes, issues des avancées directes de la recherche en sciences du sol et en urbanisme.

Pourquoi la question des sols est-elle cruciale dans la perspective de la transition écologique ?

Les sols sont une ressource naturelle non renouvelable. Ce sont des systèmes hétérogènes certes, mais vivants et offrant de nombreuses réponses aux enjeux environnementaux d’aujourd’hui et de demain : ils sont capables d’infiltrer l’eau, de produire de la biomasse à vocation alimentaire et d’être un formidable lieu d’habitat pour une riche biodiversité. Puisque les sols rendent un panel de bienfaits aux sociétés humaines… pourquoi ne pas en prendre soin à notre tour ?

Aujourd’hui, l’eau et l’air disposent de mesures réglementaires qui permettent leur « protection » sur le territoire national. Ce n’est actuellement pas le cas des sols. Si leurs paramètres géotechniques et leur niveau de pollution doivent être pris en compte pour le développement d’un projet urbain, la considération des sols s’arrête là dans l’aménagement du territoire. Prendre en compte les caractéristiques biologiques, physiques et chimiques des sols urbains dans la définition de leurs usages permettrait alors d’optimiser les bienfaits qu’ils peuvent effectivement rendre (en mettant le bon usage sur le bon sol) et donc d’optimiser les réponses que ces systèmes naturels apportent aux enjeux environnementaux et plus largement durables. De la même manière, adapter l’usage aux sols et non plus l’inverse permettra de réaliser une économie de gestion de cette ressource lors de la phase chantier (limitation des apports de terres issues des milieux plus naturels) mais également sur le long terme (gestion des espaces verts notamment).

Quels sont les enjeux en matière de préservation des sols urbains ?

Ils sont nombreux ! Il est essentiel de se rendre compte que les sols urbains ne sont pas des systèmes illimités et que c’est une ressource dont la qualité tend peu à peu à s’affaiblir. Le besoin de construction de nos villes et la protection accrue réservée aux sols agricoles et forestiers, jugés plus naturels, font que les sols des villes se trouvent de plus en plus malmenés. Et pourtant, un sol en ville peut tout à fait être fertile, à l’instar, voire plus, qu’un sol agricole. Cela dépend de son histoire et de la constitution de la roche mère. Puisque les sols sont une ressource non renouvelable, il s’avère essentiel aujourd’hui de les protéger et de limiter la dégradation de leur qualité. Pour cela, il faut prendre conscience qu’un sol, y compris urbain, fonctionne bien et sur le long terme à condition que l’usage qui lui est réservé soit adapté à ses caractéristiques biologiques, physiques et chimiques.

Compte tenu du fait qu’il n’existe pas encore aujourd’hui de réglementation sur la prise en compte de la qualité des sols dans la définition de leurs usages, l’enjeu primordial est de sensibiliser les élus et décideurs sur cette thématique, afin de pouvoir tendre, un jour, à l’élaboration d’un cadre national sur la protection des « sols », au même titre que l’eau et l’air.

Le deuxième enjeu principal est l’accompagnement des acteurs de l’aménagement à la prise en compte de la qualité des sols. En effet, ces acteurs ne sont pas des professionnels des sciences du sol et il est donc essentiel que la recherche, mais également des entreprises de conseils, se développent pour œuvrer à la constitution d’outils d’aide à la décision permettant de faciliter l’intégration de cette nouvelle information dans les processus de décision qui guident le développement d’un projet urbain ou encore la rédaction d’un document d’urbanisme.

Enfin, un troisième enjeu principal qui pourrait être énuméré est la sensibilisation du grand public en général, notamment sur des thématiques en lien avec la santé, telle que par exemple l’alimentation. A l’heure du « boom » des jardins partagés et familiaux, il serait nécessaire avant tout aménagement d’un potager à l’arrière de nos jardins, que des analyses de sols soient fournies par la collectivité ou soient effectuées, afin de s’assurer de la non présence de polluants dans les sols qui pourraient se retrouver dans les parties aériennes de la biomasse cultivée et consommée par les citadins.

Pouvez-vous nous citer quelques bonnes pratiques de gestion des sols urbains ?

Les bonnes pratiques de gestion des sols urbains sont intrinsèquement liées à la composition même du sol urbain, à son fonctionnement et à son usage. Je dirai donc qu’il y a autant de bonnes pratiques de gestion qu’il n’y a de sols en milieu urbain !

Le message principal à retenir serait selon moi le fait que les sols ne sont pas seulement des supports sur lesquels nous pouvons vivre, mais sont également des systèmes en trois dimensions qui participent à notre survie. En milieu urbain, les sols sont hétérogènes et pour garantir leur bon fonctionnement, leur protection mais également la qualité des bienfaits qu’ils sont aptes à fournir, il apparait nécessaire de réaliser de manière systématique des évaluations de leurs propriétés biologiques, physiques et chimiques avant d’en déterminer leurs usages.

 Merci et à bientôt

La transition écologique comme projet de territoire

Pour un territoire, la transition écologique ne peut pas juste donner lieu à des ajustements  paramètriques des politiques publiques. Au contraire, une redéfinition systémique de ces mêmes politiques est indispensable. Cela implique un renouvellement radical des termes du débat. Les questions à poser pourraient être les suivantes :

  • Quelle politique de mobilité doit être mise en place à l’heure de la descente énergétique ?
  • Quelle politique d’aménagement sont souhaitables dans un contexte d’effondrement de la biodiversité ?
  • Quelle politique foncière définir alors que les sols sont en train de s’épuiser à vitesse accélérée ?
  • Quelle politique d’habitat promouvoir alors que les scenarii de transition énergétique impliquent une diminution de 50% de la demande d’énergie ?
  • Quel développement économique mettre en œuvre, alors que la limitation du réchauffement climatique vient radicalement interroger les logiques de développement qui ont prévalu ces 200 dernières années ?
  • Comment refaire de la politique ensemble à l’échelle d’un territoire alors que les choix qui doivent être faits sont les plus engageants que l’humanité ait jamais été mise en demeure de faire ?

On le voit, les enjeux sont majeurs et les risques de perte de cohésion sociale ou économique sont très importants pour un territoire. Il est donc essentiel de sortir de la gestion “as usual” et d’enrichir le questionnement politique. Or, la transition écologique concerne l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre sur un territoire. En ce sens, elle ne relève pas d’un enfermement sectoriel, mais est éminemment transversale. Elle met en premier la notion de cohérence : ne pas effacer les gains réalisés quelque part à travers d’autres décisions connexes.

Dès lors, quelle pourraient être les méthodologies à mettre en œuvre pour faire de la transition écologique le projet majeur et structurant d’un territoire ?  En première approche, on pourrait imaginer le process suivant :

  • La mise en perspective des tendances à l’œuvre, internes ou externes, sur le territoire : ce travail prospectif doit aller au-delà du simple diagnostic de territoire. Il en modifie les enjeux en resituant la trajectoire territoriale dans un contexte systémique bien plus vaste (énergétique, écologique, économique, social, géopolitique…).
  • La définition du projet de territoire : la transition écologique est d’abord un projet de territoire qui nécessite un partage des enjeux systémiques qui se posent à toute communauté humaine, une mise en récit d’un futur désirable dans un contexte en plein bouleversement, et la définition d’objectifs partagés à la fois très ambitieux, réalistes et rassembleurs. C’est là où s’incarne la volonté politique qui impulse une démarche de transition.
  • La mise en route démocratique de la transition écologique. Celle-ci implique, pour un territoire et ses acteurs, de savoir refaire société pour décider ensemble d’une transformation complète et globale. En ce sens, la simple consultation des citoyens est insuffisante : il importe de mettre en œuvre une véritable démocratie de construction et de contribution. Il s’agit certes là d’un processus au long cours, mais indispensable pour que la transition soit véritablement inclusive.
  • L’élaboration des politiques sectorielles (urbanisme, développement économique, habitat, mobilité, cohésion sociale…). Les principes de la transition doivent irriguer l’ensemble de ces décisions. Ces politiques doivent pouvoir faire système, en gagnant en cohérence, et relever d’une véritable ambition transformatrice, et pas seulement de simple choix gestionnaires.

Sur tous ces aspects, la démarche consisterait à faire dialoguer les spécificités territoriales avec les grands enjeux systémiques. L’objectif est que chaque territoire puisse s’adapter à des conditions de vie en changement rapide et proposer à ses habitants et forces vives un cadre humain et soutenable à la construction duquel ils puissent contribuer. Car quelque part, il s’agit de tout changer totalement !