Banalité du mal

La situation actuelle a ceci de paradoxal que ce sont les actes les plus simples et les plus courants de la vie quotidienne qui renforcent chaque jour davantage la crise écologique et sociale contemporaine. Ceci donne corps à l’idée émise par Hannah Arendt de « banalité du mal » dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal . Celle-ci repose sur l’idée que le mal dans le monde n’advient pas par l’extraordinaire, mais est le fait d’actes quotidiens routiniers commis sans y penser par des êtres basiques ayant abandonné toute conscience morale des conséquences de leurs actions. Quelques exemples peuvent être donnés de cela en ce qui concerne la crise écologique et sociale.

Le premier est illustré par le dernier film de Ken Loach « Sorry, we missed you ». Celui-ci fait la chronique de la vie d’une famille anglaise vivant dans des conditions très simples, dont le père vient d’embrasser la profession de chauffeur-livreur pour les entreprises de e-commerce. Celui-ci, comme les cyclistes de Deliveroo ou les conducteurs d’Uber, n’est pas salarié. Il est entrepreneur individuel, et possède sa camionnette qu’il a acquise à prix d’or. Avec une logique implacable, le film montre comment ce système fait reposer tous les risques sur ce type de travailleurs, alors que les donneurs d’ordre sont royalement protégés. Ainsi, quand le chauffeur se fait agressé et que son terminal de suivi de commandes est détruit, il se retrouve dans une spirale d’endettement et d’asservissement dont il ne peut plus sortir. Le système lui dit, en quelque sorte : « Pile, je gagne, face, tu perds! »

Le moment le plus saisissant du film est une conversation entre le chauffeur et son donneur d’ordres, où celui-ci explique que, quelle que soit la réalité que vivent les livreurs, les clients n’en ont rien à faire : ce qui compte pour eux est de recevoir leurs téléphones ou leurs vêtements dans les meilleurs délais possibles, au coût le plus faible possible. Ainsi sont désignés les premiers responsables du délitement humain dont est porteur cette nouvelle économie : nous, les clients, et ici, ceux du e-commerce.

Le deuxième exemple de cette banalité du mal est celui du streaming. Selon un rapport récent du Shift project, celle-ci représente 60 % des flux de données mondiaux, impliquant l’émission annuelle de plus de 300 millions de tonnes de CO2. Ces chiffres sont en outre en croissance très rapide. Le visionnage de vidéos en ligne implique le stockage et le transport d’une quantité vertigineuse de données. Ainsi, 10h de film en haute définition implique plus de données que tous les articles de Wikipedia en format texte. Cela engendre une consommation d’énergie colossale. Et cela est d’autant plus désolant quand on pense au poids de la pornographie dans ce streaming vidéo (27%). Cela revient en quelque sorte à faire tourner des centrales nucléaires ou à charbon pour de la masturbation. Au-delà de ça, regarder la moindre vidéo est complètement irresponsable par rapport aux enjeux écologiques que nous avons à affronter.

Il en va de même pour les réseaux sociaux, et singulièrement de Facebook. Celui-ci sape les fondements de notre société, par l’ampleur de son implantation dans la vie de chacun, et son mépris du droit. Preuve en est ce jugement du 9 avril 2019 du Tribunal de Grande Instance de Paris, saisi par l’UFC Que choisir. Celui-ci indique que 493 clauses des Conditions Générales d’Utilisation de la plate-forme sont abusives et illicites. Parmi les dimensions relevées par le juge, notons que« Le réseau social ne respecte pas les droits fondamentaux de la loi Informatique et libertés notamment sur le consentement, l’information de la personne concernée, la conservation des données supprimées, la finalité de la collecte de données, la communication des données personnelles à des tiers ou la collecte de données par des tiers à l’insu des personnes, l’interdiction du traitement des données sensibles, l’effacement des données, la sécurité, etc. ». Ce qui advient avec Facebook, comme avec Google et Amazon, c’est la préparation d’une société totalitaire à la George Orwell par la maîtrise des informations personnelles des citoyens. C’est précisément ce que décrit 1984 : les personnes sont dans le livre en permanence sous le regard d’un « télécran » qui relève et rapporte au pouvoir leurs moindres et faits et gestes. Le pire est que cela est en train d’advenir au profit d’entités privées et sans aucune contrainte, à force de likes et de partages de photos de chats et de vidéos virales. Ceci explique pourquoi Kèpos a fait le choix de sortir de ces plate-formes.

On le voit, les comportements les plus répandus sont aussi ceux qui nous promettent l’avenir le plus noir. S’en affranchir est une ascèse nécessaire, qui est la seule voie de la liberté et de la responsabilité.

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