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La transition écologique comme projet de territoire

Pour un territoire, la transition écologique ne peut pas juste donner lieu à des ajustements  paramètriques des politiques publiques. Au contraire, une redéfinition systémique de ces mêmes politiques est indispensable. Cela implique un renouvellement radical des termes du débat. Les questions à poser pourraient être les suivantes :

  • Quelle politique de mobilité doit être mise en place à l’heure de la descente énergétique ?
  • Quelle politique d’aménagement sont souhaitables dans un contexte d’effondrement de la biodiversité ?
  • Quelle politique foncière définir alors que les sols sont en train de s’épuiser à vitesse accélérée ?
  • Quelle politique d’habitat promouvoir alors que les scenarii de transition énergétique impliquent une diminution de 50% de la demande d’énergie ?
  • Quel développement économique mettre en œuvre, alors que la limitation du réchauffement climatique vient radicalement interroger les logiques de développement qui ont prévalu ces 200 dernières années ?
  • Comment refaire de la politique ensemble à l’échelle d’un territoire alors que les choix qui doivent être faits sont les plus engageants que l’humanité ait jamais été mise en demeure de faire ?

On le voit, les enjeux sont majeurs et les risques de perte de cohésion sociale ou économique sont très importants pour un territoire. Il est donc essentiel de sortir de la gestion “as usual” et d’enrichir le questionnement politique. Or, la transition écologique concerne l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre sur un territoire. En ce sens, elle ne relève pas d’un enfermement sectoriel, mais est éminemment transversale. Elle met en premier la notion de cohérence : ne pas effacer les gains réalisés quelque part à travers d’autres décisions connexes.

Dès lors, quelle pourraient être les méthodologies à mettre en œuvre pour faire de la transition écologique le projet majeur et structurant d’un territoire ?  En première approche, on pourrait imaginer le process suivant :

  • La mise en perspective des tendances à l’œuvre, internes ou externes, sur le territoire : ce travail prospectif doit aller au-delà du simple diagnostic de territoire. Il en modifie les enjeux en resituant la trajectoire territoriale dans un contexte systémique bien plus vaste (énergétique, écologique, économique, social, géopolitique…).
  • La définition du projet de territoire : la transition écologique est d’abord un projet de territoire qui nécessite un partage des enjeux systémiques qui se posent à toute communauté humaine, une mise en récit d’un futur désirable dans un contexte en plein bouleversement, et la définition d’objectifs partagés à la fois très ambitieux, réalistes et rassembleurs. C’est là où s’incarne la volonté politique qui impulse une démarche de transition.
  • La mise en route démocratique de la transition écologique. Celle-ci implique, pour un territoire et ses acteurs, de savoir refaire société pour décider ensemble d’une transformation complète et globale. En ce sens, la simple consultation des citoyens est insuffisante : il importe de mettre en œuvre une véritable démocratie de construction et de contribution. Il s’agit certes là d’un processus au long cours, mais indispensable pour que la transition soit véritablement inclusive.
  • L’élaboration des politiques sectorielles (urbanisme, développement économique, habitat, mobilité, cohésion sociale…). Les principes de la transition doivent irriguer l’ensemble de ces décisions. Ces politiques doivent pouvoir faire système, en gagnant en cohérence, et relever d’une véritable ambition transformatrice, et pas seulement de simple choix gestionnaires.

Sur tous ces aspects, la démarche consisterait à faire dialoguer les spécificités territoriales avec les grands enjeux systémiques. L’objectif est que chaque territoire puisse s’adapter à des conditions de vie en changement rapide et proposer à ses habitants et forces vives un cadre humain et soutenable à la construction duquel ils puissent contribuer. Car quelque part, il s’agit de tout changer totalement !

Quelques outils de financement pour les projets engagés dans la transition écologique

Le collectif Kèpos a consacré sa dernière réunion à la question du financement des initiatives de la transition. Samuel Colin, membre du Plan B, d’une CIGALES de la région Grand Est, et salarié du Florain, nous a présenté différents outils. Les réflexions ici présentées sont nées d’une prise de conscience, au Plan B et ailleurs, de la difficulté que certains projets atypiques et très engagés peuvent avoir à se financer, en particulier devant la frilosité des banques. Les outils suivants sont donc pertinents dans la sphère de la transition écologique. Ils peuvent être mobilisés en complément des dispositifs usuels de la chaîne d’accompagnement classique.

Une banque pas comme les autres : la Nef

Commençons par une banque qui ne réfléchit pas comme les autres, la Nef. Ce n’est d’ailleurs pas (encore) une banque, mais une société financière. Il s’agit d’un établissement véritablement coopératif, qui ne finance que des projets avec une charte de valeurs proche de celle de Kèpos. Dès lors, elle rend publique la liste de la totalité de ses prêts, ce qu’elle est la seule à faire. Elle n’a pas d’agence, et fonctionne avec des banquiers itinérants. Ceux-ci sont donc à même de se rendre compte de la réalité des projets qu’ils soutiennent. Cela leur permet une finesse d’analyse qui donne des arguments pour financer des projets sur lesquels d’autres banques ne vont pas. La Nef a également la particularité de ne pas se financer sur les marchés financiers. Les fonds prêtés proviennent donc directement des épargnants. La banque a ainsi passé sans dommage la grande crise de 2008. La Nef commence à proposer ses services aux particuliers, sous forme de livrets d’épargne. Elle est en attente d’avoir l’agrément bancaire complet avant de se lancer complètement sur ce marché. Elle doit pour ce faire satisfaire à la réglementation prudentielle issue de la crise de 2008, très complexe et contraignante, et peut-être pas tout à fait adaptée à ce type d’établissement. Pour des épargnants ou des porteur de projets, le recours à la Nef peut s’expliquer par le souhait de vouloir sortir de l’argent des marchés financiers. Or, l’épargne d’un ménage constitue souvent la plus grande part de son impact carbone, car, dans un établissement bancaire lambda, elle peut servir à financer des projets climaticides. C’est donc une démarche éminemment responsable que d’épargner dans un établissement comme la Nef. En revanche, ses services sont souvent plus chers, du fait d’un accès moindre à l’argent très peu cher des banques centrales.

Le financement collectif citoyen

La solution suivante qui peut être mobilisée est le financement collectif citoyen par la prise de parts, à travers plusieurs possibilités :

  • La première pratique peut être de proposer à des proches de souscrire. C’est une pratique tout à fait adaptée dans le cas de SCIC ou SCOP, et qui permet, par le jeu des collèges, que les fondateurs ne perdent pas la main sur la gouvernance de l’entreprise. Ce peut être mené via le bouche à oreille, à l’image de la levée de fonds coopérative menée en ce moment par Mobicoop (l’Enercoop de la mobilité). C’est aussi possible en passant par des plate-formes de crowdfunding dédiées, proposant la prise de part dans un projet.

  • La deuxième possibilité est de passer par le réseau des CIGALES (Clubs d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire). Une CIGALES est un groupe de particuliers de 6 à 20 personnes qui mettent chaque mois une somme au pot commun, et qui avec prennent des parts minoritaires dans des entreprises en création ou en développement. L’intérêt principal est de faire entrer les entreprises en question dans un réseau. Il existe 8 CIGALES en Lorraine. Pour l’investisseur, c’est un moyen d’être sûr que son argent ne travaille pas contre soi. Ca permet également au banquier de voir que le porteur de projet n’est pas tout seul : il rentre dans un réseau d’appui qui le sort de l’isolement. Il peut arriver que des CIGALES s’endorment, peinant à faire fonctionner leur activité. Mais elles ont dans ce cas d’autant plus de sous : il ne faut pas les oublier ! Une CIGALES ne prend pas plus de 20 % du capital d’un projet. Elle ne recherche pas la lucrativité. Sauf en cas de gros succès, la culbute est extrêmement rare. Chaque investissement se fait pour une durée limitée, permettant que l’argent soit ensuite réinvesti dans un autre projet. Une CIGALES a une durée de vie de 5 ans, renouvelable. Chaque cigalier est engagé à minima sur cette durée. La charte de valeur de tel club est très proche de celle de Kèpos. Leur intervention est beaucoup plus souple que celle de Business Angels, qui peuvent être très intrusifs dans la gestion des entreprises où ils prennent des parts. Il s’agit également de montants plus faibles, qui ont pour objectif de faire levier sur d’autres financements. On est aux alentours de 3000 euros par ticket. Les CIGALES vont sur les projets en lesquels elles croient : il y a donc un vrai filtre, et des refus sont possibles. Le côte collectif de l’investissement permet au porteur de projet de bénéficier d’une vraie prise de recul, et d’un réseau qui peut débloquer des situations. Finalement, l’aspect financier n’est pas forcément le plus important. Cela prouve que l’ouverture du capital d’une entreprise est, pour elle, factrice de succès. Cela doit être anticipé dès la création de l’entreprise, car une augmentation de capital ultérieure coûte cher. Des apports en compte courant sont aussi possible, même si cela est moins souple : il y a plus de latitude d’usage pour du capital que pour de la dette. Les CIGALES sont hélas peu développées en Grand Est : il en existe seulement 12, contre plus de 200 en Bretagne. Cela permet aux Bretons des interventions sur des gros projets, de parcs éoliens par exemple. Il est donc essentiel chez nous que les CIGALES changent d’échelle.

  • Pour les gros projets, il est possible de mobiliser une sorte d’énorme CIGALES, nommée Garrigue. Celle-ci investit ou prête pour des montants de minimum 50000 €. C’est un dispositif national qui compte pas moins de 4,8 millions d’euros d’en cours. Il fonctionne via une épargne collective. Il est à mobiliser en cas de gros besoins.

Vertus et limites du financement participatif

La troisième solution à explorer est le financement participatif par chiffre d’affaires, avec des contreparties plus ou moins symboliques, voir carrément des pré-ventes. Il existe de nombreuses plate-formes proposant ce service. Côté associatif, on peut noter Helloasso, qui est gratuit et se rémunère via un système de pourboire. Côté entreprise, les plate-forme prennent généralement une commission de 8 % des montants collectés. La plate-forme Zeste, opérée par la Nef, est à signaler : elle fonctionne avec une charte de valeur proche de la nôtre. Elle est de ce fait très sélective sur les projets à financer. Le point clé à retenir est que beaucoup de projets ne savent pas mener leur campagne. Ce type d’opération peut, de ce fait, être très décevant. Alors que si elle est bien menée, elle génère de la trésorerie quasiment immédiatement, et, dans le cas des pré-ventes, du chiffre d’affaires dès le lancement de l’activité. Enfin, elle constitue une très bonne campagne de communication. Quelques points importants sont à retenir :

  • Il est essentiel, avant toute chose, de se renseigner et se former, en rencontrant des gens qui savent faire ou ont fait. Il existe pour cela un Mooc bien fait sur la plate-forme Helloasso.

  • Kèpos et le Plan B sont des ressources à mobiliser : ils peuvent à eux deux fournir une assistance, moyennant le paiement d’une quote-part sur les montants collectés.

  • Il faut maîtriser sa communication : ne pas communiquer sur le financement participatif en cours tant que 10 % de la somme n’a pas été levée, et ne pas parler aux médias tant que 50 % du total n’a pas été atteint : il faut diffuser quand la campagne est déjà en train de marcher.

  • Il existe des choses qui ne se financent pas par crowdfunding.

  • Il convient d’être rigoureux dans la gestion de l’après : les contreparties doivent être prêtes avant le lancement de l’opération.

  • Les contreparties doivent inciter les financeurs à s’impliquer dans la suite du projet.

  • Il faut être vigilant quant à la saisonnalité.

Le rôle des monnaies locales complémentaires

Cet exposé sur les modes de financement alternatifs est l’occasion de faire un focus sur la monnaie locale complémentaire nancéienne : le Florain. Actuellement, 80000 Florains sont en circulation. Les principes d’une telle monnaie sont les suivants :

  • Orienter la consommation vers certains acteurs, ayant souscrit une charte de valeur.

  • Orienter la production vers certaines pratiques ou fournisseurs,

L’objectif est ainsi de mettre en place des cercles vertueux, liés au circuit local de l’argent. Cela fonctionne plus ou moins bien selon les filières.

La Loi ESS de 2014 fixe une parité entre une unité de monnaie locale (ici le Florain) et un euro. De ce fait, tout euro changé en Florain est ensuite mis dans un fonds de réserve dans une banque, en l’occurrence, pour le Florain, la Nef. Celle-ci s’est engagée à prêter un montant égal à deux fois ce fonds de réserve à l’économie locale. Une convention a été signée en ce sens en décembre 2018 entre la banque et l’association du Florain. A l’heure actuelle, le Florain compte 126 adhérents professionnels, et plus de 600 adhérents particuliers. L’objectif est de 1000 adhérents en 2019. Un projet de dématérialisation est à l’étude pour les pros. Le lancement de cette monnaie locale est un succès, et il y a actuellement plus de Florains en circulation à Nancy que de Stücks à Strasbourg. Le benchmark de toutes les monnaies locales françaises est l’Eusko, au Pays basque : l’équivalent d’un million d’Eusko est en circulation, et des entreprises ont pu se pérenniser grâce à cela. Le Florain fonctionne avec un permanent à temps partiel, et des bénévoles. Cela crée une organisation très résiliente, peu dépendante des subsides publics. Une monnaie locale a pour objet de créer du lien, et est toujours liée à un territoire. Pour le Florain, il s’agit du Sud Meurthe-et-Moselle. Il existe donc des groupes locaux en création à Toul, Pont-à-Mousson et Lunéville. Les perspectives sont les suivantes : sortir des subventions, et changer d’échelle pour avoir des impacts sur le territoire (objectif : 1 % des habitants du territoire utilisateurs d’ici 4 ans).

En quoi une monnaie locale est factrice de résilience ? Deux niveaux de lecture sont possibles :

  • Le fonds de réserve ne va pas au secteur spéculatif. Ceci est théoriquement vrai, mais empiriquement très limité.

  • En cas de crise grave liée à un effondrement financier global, impliquant une panique bancaire avec une paralysie de la monnaie, une monnaie complémentaire peut paraître être un outil de résilience, à condition qu’elle soit désindexée de l’euro. On n’en est clairement pas là, et il ne faut pas le souhaiter !

Quoi qu’il en soit, et même si une monnaie locale complémentaire n’a pas fonction d’épargne (elle est complémentaire, et pas substituable), ces réflexions doivent introduire à une véritable prise de conscience des impacts écologiques des investissements faits avec l’épargne de chacun : l’argent épargné peut avoir un impact carbone désastreux en fonction de ce qu’il sert à financer !

« Fins de mois, fin du monde : même combat ! » Vraiment ?

A l’occasion de la crise dite des « Gilets jaunes », on a pu voir fleurir le rapprochement entre « fins de mois » et « fin du monde », qu’il faudrait réconcilier, et ce de la bouche présidentielle elle-même. Ainsi, la justice sociale et la transition écologique seraient deux approches convergentes. Au centre de ces discours se trouve la question de la résorption des inégalités. Et en effet, les arguments ne manquent pas. Par exemple, Gaël Giraud, de passage pour une conférence à Nancy le 20 mars 2019, affirme que le décile de revenus le plus élevé contribue pour 50% des émissions de Gaz à Effets de Serre (GES). A l’inverse, les 50% de revenus les plus modestes n’émettent que l’équivalent de 10% des GES. Dans le même ordre d’idée, une étude récente du Crédoc affirme que ce n’est pas la sensibilité environnementale des individus qui explique leur empreinte écologique, mas bien leur niveau de vie. Autrement dit, en dépit de ses comportements vertueux ou non, un individu émettra d’autant plus qu’il a des revenus élevés. De ce point de vue, fins de mois difficiles signifient fin du monde éloignée, fins de mois faciles signifient fin du monde accélérée.

Dès lors, est-ce que des inégalités nivelées par le centre signifieraient une meilleure situation écologique ? C’est la thèse de tous ceux qui affirment que les désordres écologiques et les injustices sociales ont la même origine. Celle-ci peut se situer, au choix, dans une certaine anthropologie (cf l’encyclique du Pape François, Laudato Si, qui parle à ce propos de « culture du déchet » comme une caractéristique de notre modernité), ou dans notre système économique capitaliste (d’où les références permanentes au système thermo-industriel que font certains écologistes). Dès lors, apaiser le système en mettant à bas la modernité ou le capitalisme devrait permettre de retrouver à la fois prospérité et planète préservée.

Mais sans aller jusque là, il n’est pas certain du tout que réduire les inégalités favorisent la transition écologique : Gaël Giraud l’affirme : un pays développé strictement égalitaire ne sera pas moins émetteur de GES. Au contraire, l’histoire récente montre que les périodes de très fortes réductions des inégalités sont aussi des périodes de très forte croissance économique, et cela, toujours au dépend des écosystèmes. C’est ce qu’explique par exemple Paul Krugman dans un livre d’économie politique, l’Amérique que nous voulons, paru avant l’élection de Barack Obama. Le Prix Nobel d’économie y explique comment l’après-guerre a été marquée aux Etats-Unis par une très forte compression de la distribution des revenus, liée à un boom économique historique. C’est ce qui s’est passé également en Chine sur les trois dernières décennies : la sortie de centaines de millions de personnes de la pauvreté, et une croissance exceptionnelle. A contrario, la situation mondiale actuelle est une explosion des inégalités, et une croissance anémique, à tel pont que certains économistes parlent de stagnation séculaire.

Que retenir de tout cela ? Le premier point pourrait être que la transition écologique dot être visée en première intention, avant la justice sociale, car les enjeux sont beaucoup plus importants. Le deuxième est qu’il ne faut pas viser un nivellement par le centre des inégalités, mais bien un nivellement par le bas, qui signifie en fait une ascèse généralisée et désirée comme telle. Et c’est bien là ce qui est insupportable à première vue dans l’idée de transition écologique : il faut désirer le moins, et cela pour tous. Car si nous ne le désirons pas, nous l’aurons, c’est certain (nous l’avons déjà un peu), mais en plus au prix de désordres massifs et mortifères pour notre espèce (nous sommes en train de les obtenir). La transition écologique doit être factrice de cohésion sociale : c’est une condition de réussite. Mais, et c’est le troisième point, elle doit déplacer le sens du mot justice sociale: celui-ci ne doit pas être compris comme une égalisation monétaire à la hausse des niveaux de vie, mais bien comme la recherche de la reconnaissance de l’égale dignité de tous dans le fonctionnement de la société, ce qui est tout à fait différent.

Changer de comportement dans la perspective de la transition écologique

Kèpos recevait dernièrement Thibaud Diehl, chargé de mission à l’ALEC (Agence Locale de l’Energie et du Climat) de Nancy, pour discuter des changements de comportement dans la perspective de la transition écologique. Voici quelques éléments fruits de nos échanges,.

« Tout consomme de l’énergie, et donc émet des gaz à effet de serre (GES) » : telle est la prise de conscience à opérer avant tout changement de modes de vie. Les émissions de GES se mesurent en tonnes équivalent CO2. Il est donc essentiel, à titre personnel, de savoir et de suivre où l’on en est. Quatre postes d’émissions sont à prioriser : l’habitat, le transport, l’alimentation, et les déchets. Il importe également de bien comprendre que l’électricité n’est pas une énergie, mais un vecteur d’énergie, produit à partir d’un combustible, ou de sources renouvelables (en France, essentiellement l’hydraulique). Le numérique est très consommateur de ressources, aussi bien à la production, qu’à l’usage et au recyclage. Il est symptomatique de l’enjeu lié à la récupération d’énergie (par exemple dans les data centers), pour produire soit de l’électricité, soit de la chaleur. Mais quoi qu’il en soit, le domaine le plus consommateur d’énergie est l’habitat.

Le bâtiment est donc plus émetteur de GES que les transports. Or, sur ce sujet, la simple modification de son comportement permet d’atteindre des résultats considérables (jusqu’à 40 à 50 % d’économies d’énergie). Le premier poste de consommation énergétique dans l’habitat est le chauffage : de 2/3 à 3/4 de la facture énergétique d’un logement en Lorraine. Pour ajuster ses usages à ses besoins, ce qui va compter est le temps de sollicitation des appareils. Il faut donc utiliser l’énergie là où j’en ai besoin, quand j’en ai besoin. Cela aboutit à une forme de bien-être : on se sent mieux, car on est en accord avec ce dont on a réellement besoin. La situation dépend également du type de logement que l’on occupe : une grande maison ancienne va plus consommer qu’une petite maison récente, mais il existe toujours des marges de manœuvre pour faire évoluer ses comportements.

Le deuxième poste de consommation dans un logement concerne l’eau chaude sanitaire. Celle-ci va dépendre du nombre de personnes utilisatrices, et du temps d’utilisation. L’efficacité du système va être très liée au débit des points d’eau. Le limiter est l’action prioritaire. Pour avancer, il est essentiel de suivre ses consommations, et de se comparer. A partir de là, on peut agir sur ce que l’on peut, en fonction de sa situation. L’eau chaude représente 900 kWh/pers/an, l’électricité jusqu’à 3000 kWh/pers/an. Sur ce dernier point, la question clé est de savoir si j’ai besoin de tant d’appareils pour vivre. Il est alors possible de changer son comportement et ses modes de vie avant de changer ses appareils, en faisant toujours ce que l’on est prêt à faire. Bien sûr, le potentiel de gains diminue avec le temps. Tout cela revient finalement à hiérarchiser le confort, le financier et les économies d’énergie. Ce changement est rendu aisé par le fait que suivre ses compteurs, chez soi, est relativement simple (beaucoup plus que de mesurer sa consommation d’essence par exemple). Le collectif, le partage de bonnes pratiques avec d’autres, est un très bon moyen d’avancer. C’est le propos du Défi Familles à Energie Positive. L’interface Internet de ce concours est ouverte à tous, et permet d’évaluer ses consommations corrigées du climat.

Le changement de comportement doit venir de soi : imposer aux autres de l’extérieur n’est d’aucune utilité. Mais globalement, on constate que la motivation est avant tout financière plutôt qu’environnementale. Changer est souvent vu comme une contrainte et comme une perte de temps. A tort, le statu quo peut être perçu comme un élément de bien-être. Mais quelque part, il s’agit aussi d’être réaliste, en prenant en compte une réalité non immédiatement accessible, mais qui est en train de remettre en cause notre qualité de vie de manière définitive : des limites physiques propres au système terre ont été franchies, et ce que l’on ne fait pas maintenant va se traduire à terme par un retour du refoulé encore plus catastrophique. Il faut donc être très clair sur ce que va être le monde de demain. Mais il est vrai qu’un discours que l’on rencontre peut être résumé à cette expression : « Changer, c’est dur ». C’est là un trait fort de l’être humain, et cela se justifie même pour des petits gestes. Dans le même temps, le marketing et la publicité savent faire évoluer un comportement. Peut-être y a-t-il là une source d’inspiration. En la matière, tout est question de budget : le budget de la plus grosse ONG environnementale en France, à savoir Greenpeace, est de 20 millions d’euros, là où le budget publicité de Renault, toujours en France, est de 400 millions d’euros. Il est essentiel de savoir travailler sur l’horizon de nos actions. On peut craindre que dans la plupart des cas, l’horizon temporel de chacun soit réduit à quelques semaines, alors que justement, nous devons tous, dans la situation présente, voir plus loin, notamment via ce que nous dit la science. La question est donc de savoir comment porter une argumentation sur une perte à court terme, et ce hors de toutes violences.

Le deuxième domaine d’émissions de GES concerne les mobilités : en la matière, les comportements sont encore plus difficiles à changer que pour l’habitat. Car ici, une personne doit tout changer : son budget, sa gestion du temps, son organisation. Certes, la question des transports est étroitement liée aux politiques publiques mises en place. Mais il ne faut pas chercher le coupable idéal qui nous permettra de trouver une raison de ne pas changer de comportement. Il reste cependant vrai que tout le monde n’est pas capable de faire des économies facilement sur les transports. Les logiques dominantes dans la société ne sont pas vertueuses, que ce soit sur ces questions ou en général, avec des approches très individualistes, mais quelque part, il s’agit de ne pas être la goutte d’eau qui va faire déborder le vase. La contrainte peut être contreproductive sur ces sujets, avec des retours de bâtons sociaux importants, comme le montre l’exemple récent des « gilets jaunes ». Cependant, des effets de seuils peuvent être profitables au changement de comportement : par exemple, la multiplication des cyclistes en ville habitue les automobilistes à partager la rue, et incite d’autres conversions au vélo. Quand l’usage des vélos devient vraiment plus important, la piste cyclable n’est plus utile. L’exemple de l’autre est toujours très incitatif. Et bien sûr, le vélo, qui est la vraie mobilité durable, est facteur d’un grand bien-être. A noter d’ailleurs que l’air est toujours plus pollué dans l’habitacle d’une voiture que sur un vélo à l’air libre, même pris dans le flux de la circulation.

La mobilité est l’exemple type de l’intérêt d’avoir une vision « cycle de vie » dans les choix que l’on fait. Ainsi, la mobilité électrique pose la question de la fabrication et du recyclage des batteries, et de la manière dont l’électricité est produite et transportée. L’électricité est typique également du caractère « dissonant » des choix que l’on peut faire : les énergies renouvelables sont par exemple très ambivalentes en termes environnementaux. L’énergie grise, c’est-à-dire l’énergie nécessaire à la construction, l’opération et le recyclage de l’infrastructure, est compensée, mais quand est-il des autres critères, par exemple de respect de la biodiversité, de limitation de la pollution, etc… ? La méthanisation, qui se fait de plus en plus à partir de cultures dédiées, est un cas d’école. Il importe en tous cas de toujours voir le bilan énergétique global.

Au final, les pistes d’actions sont nombreuses, et laisse une large part à l’initiative individuelle dans un cadre collectif. En la matière, les turpitudes d’autrui ne peuvent justifier l’inaction personnelle.

Kèpos : construire une résilience collective

La résilience est un concept popularisé par le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik. Elle désigne la capacité, pour un être vivant, à revivre après un traumatisme. En ce sens, c’est un concept clé des théories de l’effondrement, telle que l’on peut par exemple les rencontrer dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer.

Ce livre fait en effet le constat d’un effondrement civilisationnel déjà en cours, à travers au moins trois dimensions :

  • Le dépassement par l’humanité de limites physiques liées à la disponibilité de ses ressources, par exemple les énergies fossiles. Ceci met nos sociétés en situation de sursis, car ne disposant pas des ressources indispensables à leur survie, et ce sans doute à court terme.
  • Le franchissement de frontières écologiques : l’humanité a fait franchir au système terre des frontières, ce qui met en cause la pérennité de ce dernier dans son état actuel. Deux phénomènes clés sont à retenir : les émissions de gaz à effet de serre ont fait rentrer la terre dans un processus accéléré de réchauffement climatique, et l’occupation humaine de l’espace entraîne un effondrement de la biodiversité, traduisant un épuisement des écosystèmes dont nous dépendons pour vivre.
  • La montée rapide de nos sociétés dans une complexité de plus en plus grande, qui se traduit par une très grande vulnérabilité à tout choc interne ou externe. En ce sens, il est probable que nous ayons franchi des seuils pouvant entraîner un effondrement systémique très rapide, par la conjugaison de réactions en chaîne.

Comment bâtir une résilience collective dans ce contexte ? Nous avons déjà posé quelques jalons sur ce blog en insistant sur le rôle de la conversion personnelle. Mais une idée clé de la transition, que l’on retrouve fréquemment, est celle de petites communautés humaines vivant de manière quasi-autonome. C’est celle que l’on constate dans le mouvement des Oasis, et dans une certaine mesure dans la permaculture. Ce que l’on rencontre dans les Oasis par exemple, c’est un mouvement de retrait du monde pour bâtir de petites sociétés bienveillantes, en une sorte de dialectique isolement/regroupement.

Ce que nous essayons de construire à travers Kèpos est un peu différent, car notre démarche ne procède pas d’un mouvement de retrait, mais plutôt d’une volonté de réappropriation de nos conditions de vie dans le cadre des sociétés existantes. L’idée qui nous anime relève de plusieurs dimensions :

  • La dissidence: le premier choix que nous opérons est celui de faire un pas de côté pour penser le monde, sa trajectoire et ses perspectives, dans une logique de sortie du flux main stream d’informations, d’images ou d’idées. A l’invitation des grands penseurs des Lumières, nous voulons penser par nous-mêmes pour sortir de l’aliénation. Ce mouvement est un mouvement de libération, qui nous invite à ne rien céder aux modes ou aux théories du complot, pour penser dans la durée, la lenteur et le dialogue avec les grands créateurs de concepts et les scientifiques. Ce blog est un essai de travail de réflexion « en dissidence ».
  • La résistance: le deuxième choix que nous posons est de rentrer en résistance, non pas forcément par l’activisme, mais par la profonde transformation de nos décisions à l’aune des concepts de sobriété et de limitation de nos impacts. Notre éthique est celle d’une extension du domaine de la responsabilité, et dès lors, nous voulons, par notre pratique, transformer l’ensemble de nos comportements et de nos vies. Cette attitude de résistance à un mouvement global de consumation accélérée des personnes et des écosystèmes, suppose d’agir en réseau, pour ensemble mener des actions qui luttent, par l’exemple, contre le modèle dominant. Ceci fait écho aux propos de Bruno Latour, dans la lignée de Carl Schmitt,  dans Face à Gaia : l’anthropocène est un état de guerre, où les terrestres, ceux qui ont pris le parti de la terre, doivent engager le rapport de force contre ceux qui la détruisent.
  • L’assistance: former un réseau de résistance, c’est faire le choix de l’assistance mutuelle dans un contexte de mutations écologiques, économiques, sociales et (géo)politiques très rapides. Notre parti pris est un parti pris de solidarité, qui se traduit par le souci de l’autre dans la communauté, car fondamentalement, personne n’est remplaçable. Ce principe, c’est la garantie que le groupe peut prospérer dans l’adversité.
  • La subsistance: Il importe dès lors de créer un espace de subsistance, dans la lignée des affirmations de Bruno Latour : un territoire est ce dont l’on tire sa subsistance. C’est pourquoi Kèpos est pensé pour regrouper des compétences différentes permettant de répondre collectivement à des besoins de base. Ces compétences ne sont pas hyperspécialisées : elles cherchent plutôt à être des généralistes de leur domaine, car c’est justement là un point clé de la résilience de l’ensemble : chaque entité a plusieurs fonctions, chaque fonction est assumée par plusieurs entités. Le fait qu’elles se rapportent à des besoins de base est lié à un choix assumé de sobriété, qui cherche à faire le tri entre les faux et les vrais besoins. Cette sobriété, pour choisie qu’elle soit aujourd’hui pour quelques uns, peut très bien devenir subie à terme pour tous.
  • La résilience: celle-ci se construit à travers les quatre dimensions précédentes, par une indépendance intellectuelle par rapport au modèle dominant, par la capacité à faire des choix engagés, par un principe de solidarité qui tient le collectif ensemble, et par une capacité à subvenir à ses besoins sur un territoire donné. Cela donne lieu alors à un système qui soit simple et souple, capable d’adaptation et d’imagination. Celui-ci s’ancre inévitablement dans la durée, car celle-ci permet l’approfondissement des relations entre les éléments et avec l’environnement. Elle repose sur « l’observation et l’interaction », à l’image d’un principe clé de la permaculture tel que décrit par David Holmgren dans son ouvrage Permaculture. La résilience qu’il nous faut collectivement construire repose donc sur une réduction volontaire de la complexité, et sur le choix fondamental de l’efficience : ne pas gaspiller les ressources, mais au contraire tirer le parti le plus équilibré de chacune d’entre elles.

Ce projet collectif ne sera bien sûr possible que si l’espérance et le souci de l’homme nous sont chevillés au corps.