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Le préjugé de l’impuissance

Il n’est pas rare, lorsque l’on discute avec quelqu’un des efforts à accomplir dans le sens de la transition écologique et de l’engagement que l’on est prêt à prendre, de se voir opposer un lapidaire : « C’est aux politiques de s’emparer de la question. Seul, je ne peux rien ». Et effectivement, cela peut sembler plausible : un individu seul ne pourra rien changer à des problèmes d’ampleur systémique. Les détenteurs du pouvoir ont en effet ceci de particulier que les décisions qu’ils prennent peuvent avoir des impacts beaucoup plus vastes que celles prises par un simple particulier. Autre variante « Ça ne se joue pas à mon niveau », le locuteur renvoyant alors aux multinationales, aux lobbys, aux consommateurs chinois ou américains, qui « pollueraient beaucoup plus que nous ». On a alors en face de soi un double constat d’impuissance : celle de l’individu isolé, mais aussi celle du politique, dont l’action suscite méfiance, et dont on craint soit l’inefficacité, soit la contre-productivité.

Que peut-on opposer à ce discours pour retrouver le sens de l’engagement ? Je propose trois arguments. Un premier d’ordre moral, un deuxième d’ordre politique, un troisième d’ordre historique.

Le premier a trait au concept d’Hannah Arendt de banalité du mal. Raisonner comme énoncé précédemment, c’est précisément dire « Je m’en lave les mains », ou « Je me défausse de ma part de responsabilité ». C’est l’irresponsabilité banale de celui dont tous les comportements aggravent, à leur échelle, la crise en cours. Au contraire, la situation qui est la nôtre est plutôt celle où nous sommes universellement et solidairement responsables, dans le temps et dans l’espace, de la mise en danger systémique de la vie sur terre. Dès lors, l’attitude morale serait précisément celle proposé par Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle de la nature ». Autrement dit, il convient d’agir, en permanence et en toutes circonstances, dans le sens de la préservation de la cohérence, de la résorption des contradictions introduites par l’homme dans le système terre. Moralement, chacun doit agir comme si tout dépendait de lui, car, cette attitude, élevée à l’universel, garantirait la sauvegarde de la planète. C’est là la formulation d’un impératif catégorique de l’action et de l’engagement au service de la transition écologique, qui a pour effet une extension du domaine de la responsabilité.

Le deuxième argument est politique. L’attitude paradoxale qui consiste à dire « C’est aux politiques d’agir », et en même temps « Les politiques sont pieds et poings liés par les lobbies » est une prophétie auto-réalisatrice qui aboutit à une perte de substance de l’action politique. Car fondamentalement, dans nos démocraties, le pouvoir appartient au peuple, et à personne d’autres. Se défausser sur le personnel politique pour s’en défier aussitôt, c’est précisément renoncer à notre liberté politique. C’est nier que le pouvoir appartienne au peuple. Car si nous voulons être au niveau de ce qu’il convient de faire face à la crise écologique, nous devons chacun nous sentir politiquement investi de changer les choses. Face au dessaisissement de ce qui nous appartient, il nous faut nous ressaisir, et nous réinvestir dans ce qui fait notre vie politique comme peuple souverain. Autrement dit, la politique n’est pas leur affaire (aux politiciens), elle est notre affaire, à tous. Si nous nous plaignons des politiques, c’est précisément parce que nous en tant que citoyens, avons abandonné la place. Nous devons tous revenir politiquement dans le jeu, et la transition écologique est précisément le terrain sur lequel le faire. C’est le sens de l’engagement du collectif Kèpos.

Enfin, le troisième argument que l’on peut opposer aux discours habituels de l’impuissance, concerne le rôle des éclaireurs dans l’histoire. Celle-ci fourmille d’individus qui ont expérimenté des manières d’être, de faire ou de penser totalement nouvelles qui ont, dans la longue durée, tout changé. C’est le cas par exemple pour les religions : le fait qu’en Palestine il y a 2000 ans un homme se soit proclamé Fils de Dieu a changé du tout au tout l’histoire humaine. C’est la même chose dans les sciences, avec Galilée ou Einstein par exemple, dont les découvertes ont fait bifurquer les sciences, mais aussi l’histoire technique, économique ou sociale, dans des directions radicalement nouvelles. On pourrait trouver le même type d’exemple dans l’histoire des arts, ou encore l’histoire politique ou militaire. Je me faisais ce type de réflexion en assistant dernièrement à une conférence de Jérémie Pichon, créateur du blog de la Famille zéro déchet. Voilà un homme qui décide il y a trois ans, avec femme et enfants, d’ouvrir sa poubelle pour voir ce qu’il y a dedans et comment en réduire le volume, et qui aujourd’hui sillonne la France en réunissant des foules prêtes à suivre son exemple. Cette engagement personnel, familial, le projette trois ans plus tard à l’avant-garde d’un mouvement très profond de déconsommation et de refus de ce que d’aucun nomme la « culture du déchet ». Aussi bien, nous sommes chacun appelés à devenir des expérimentateurs, des éclaireurs, de nouveaux modes d’action ou d’être au monde dans le sens de la transition écologique. Car fondamentalement, personne ne peut présumer des fruits qui pourront, dans le temps, en résulter.

Revue de projets #8 : Félix Billey, inventeur et entrepreneur low tech

Félix Billey est un jeune ingénieur diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Techniques et Industries du Bois, basé à Besançon. Inventeur et entrepreneur, il a plusieurs cordes à son arc : conception d’un vélo amphibie, création d’une maison tractable en bicyclette, fabrication et vente de boucles d’oreille en plumes naturelles… Il nous présente ses sources d’inspiration et le sens de son travail de conception et de fabrication d’objets low tech ou inspirés de la nature, posant ainsi la question de la place des technologies dans la transition écologique.

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

J’ai 24 ans et toutes mes dents.

Quelles sont vos principales activités d’inventeur et d’entrepreneur ?

Actuellement, je conçois et fabrique une sorte de petite maison roulante tractable par un vélo. J’ambitionne de vivre quelques temps dedans. Je l’ai baptisée la BikeHouse. C’est un peu un clin d’œil aux start-up ou accélérateurs de projets en tout genre.  Non pas que je ne crois pas à tout cela, mais je suis convaincu que, pour mettre au point quelque chose de fondamentalement nouveau, ou quelque chose de fou, où l’on se dépasse, où l’on va plus loin que ce que l’on peut même imaginer, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Et si le numérique donne parfois le sentiment que l’on peut tout avoir instantanément, j’ai l’impression que c’est un leurre, qui nous rend passifs et consommateurs. Partir à la conquête ou reconquête de ma spontanéité c’est un peu l’objectif de la BikeHouse, c’est mon incubateur personnalisé, en tant qu’inventeur, qui me laissera le temps d’approfondir des choses très intimes. C’est une échappatoire, un outil me permettant de cultiver mon jardin secret.

Imaginez-vous : être un arbre… Si vous évoluez dans un incubateur ou une start-up, vous développerez majoritairement vos branches et votre feuillage : vous êtes en concurrence pour la lumière et vous devez grandir vite pour ne pas être dans l’ombre. A travers la BikeHouse, la démarche est plutôt de développer les racines de mon arbre avant le feuillage. Ma croissance est insignifiante voir presque invisible, mais la particularité, c’est que la ressource principale n’est pas donnée par le ciel, mais par la terre ! Ainsi, en cas de tempête, l’arbre évoluant en start-up sera facilement déraciné car son feuillage est trop gros par rapport  à ses racines ; en cas de sécheresse, l’arbre start-up sera beaucoup plus vulnérable car son feuillage est beaucoup plus étendu et ses racines pas assez pour puiser l’eau dans le sol. En bref, la BikeHouse a pour but de donner vie à des idées apparemment non viables dans le système actuel, c’est un peu sa vocation.

Comme quand on apprend à jouer d’un instrument de musique, le début est difficile, et une fois que ça commence à venir, ça devient satisfaisant, c’est plus simple de jouer et ça devient plaisant. Seulement il est très difficile d’arriver au point où cela devient plaisant, car tout ce qui nous entoure tend à nous divertir. Nous avons tendance à choisir la facilité. Quelque part, la BikeHouse a pour but de  me plonger dans un inconfort, ou un confort juste suffisant, pour que la pratique de quelque chose d’a priori difficile dans le confort actuel, devienne très plaisant voir nécessaire pour trouver du plaisir ou l’équilibre. En fait, quand l’on est dans le confort, on n’a pas forcément besoin de faire quelque chose, on se contente de ce que l’on a. Rien ne nous incite à sortir de notre situation. Dans l’inconfort de la BikeHouse, je serai obligé de m’activer pour sortir de l’inconfort, pour oublier l’inconfort.

Donc, plus concrètement, mon activité aujourd’hui principale est la fabrication de la BikeHouse. Une fois celle-ci terminée et viable, le temps que je passe sur la BikeHouse se déplacera sur la mise au point d’un vélo amphibie. J’ai aussi des projets de spectacle, et surtout, je veux rester ouvert à l’inconnu. En parallèle, je développe avec une cousine une activité de fabrication et vente de boucles d’oreilles en plumes naturelles. Celle-ci exploite la technique du montage des mouches de pêche. Ça, c’est un peu le feuillage de mon arbre, mais qui ne pousse pas très vite et plutôt difficilement.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Pour la BikeHouse je m’inspire de mes besoins propres. Des plus primaires aux plus spirituels. Toutes les conséquences du réchauffement climatique (catastrophes naturelles, sécheresses, disparition d’espèces etc…) sont également des faits qui me pousse à mener mon projet au bout même si il est très marginal, et que j’ai peu de moyens. Pour les boucles d’oreilles, je trouve mon inspiration directement dans la nature.

En tant qu’inventeur, comment travaillez-vous ?

Cela dépend des activités. Généralement, j’opère par cycles. Je m’explique : quand je débute une activité, je lui consacre un tout petit peu de temps, même si quelque fois la motivation est telle que je pourrais travailler presque nuit et jour. Mais je préfère procéder ainsi pour ne pas risquer de me décourager. Ensuite, je libère de plus en plus de temps pour cette activité, jusqu’à atteindre une sorte d’apogée ou elle devient mon activité principale et occupe quasiment tout mon temps. Ensuite, je relance ou reprends une autre activité, qui va relayer petit à petit la première. Mais, attention à ne pas passer d’un projet à un autre sans avancer, fuir la difficulté de l’un en passant à l’autre et vice versa. Je peux imager mes propos avec la métaphore du pied de tomate : si on le laisse pousser tout seul, il produira plein de toute petites tomates ; si on enlève les « gourmands »,  il produira plusieurs belles tomates ; et si on enlève trop de tige et qu’on ne laisse qu’une seule fleur, il ne produira qu’une seule très grosse tomate.

Pour savoir si un projet me tient à cœur, je tiens une sorte de petit journal dans lequel je mets mes idées, mes réflexions, mon humeur. J’essaie d’être le plus honnête possible. Et quand je décide de lancer une idée, un projet, je reprends ce journal pour voir si l’idée est ancienne ou récente, récurrente ou anecdotique. C’est ce qui me permet de savoir avec plus d’assurance si un projet ou une idée me sera viable ou non dans le futur. Pour revenir au pied de tomate, savoir si c’est un « gourmand » ou si c’est une vraie branche productive.

Dans le développement de la plume à l’oreille, comment abordez-vous l’acte de vente ?

Je fonctionne en allant voir directement les responsables de boutique, et en leur montrant mes produits en vrai. Cela me permet d’observer leurs réactions, leurs observations. J’ai ainsi directement leur réponse. C’est aussi plus simple pour négocier les prix, et les formalités de vente, d’exposition… Ce que j’apprécie dans cette façon de faire, c’est que même si les boutiques ne veulent pas de mes produits, les employés ou les responsables sont souvent très encourageants !

Quelle vision du monde ou de la société essayez-vous de mettre en œuvre ?

J’ai une certaine vision du monde et de la société, mais je ne peux pas dire que je cherche à la mettre en œuvre. Elle m’aide dans mes prises de décisions. Je vois la vie comme un grand jeu, fondé sur des lois instaurées par on ne sait qui ou on ne sait quoi, et où tout le monde perd à la fin.

Le monde du travail est également un jeu, un grand jeu de société où il y a des gagnants et des perdants. Dont la seule véritable importance est de meubler l’existence, la rendre moins lourde,  la rendre exaltante. Une façon de détourner son esprit sur des problèmes moins impactant, moins douloureux, que des questions existentielles sans réponses. Concrètement, cette façon de voir se traduit par plusieurs type de comportements chez moi : « puisque mon travail n’est pas important, alors au moins qu’il soit épanouissant », « puisque mon travail n’est pas important, je ne risque rien », « puisque mon travail n’est pas important, qu’il ne détruise pas ce qui l’est ».

Quelles sont les prochaines étapes pour « la plume à l’oreille » et vos diverses activités ?

Dégager un salaire pour ma cousine et moi : bref, rendre l’activité rentable. Aller le plus loin possible dans le respect de l’environnement et de nos idées.

Géopolitique de la transition écologique

La transition écologique, en tant que transformation radicale et multi-dimensionnelle de nos modes de vie, est un chantier titanesque pour l’humanité. Mais force est de constater que sa conduite va devoir s’opérer dans un contexte géopolitique qui va en compromettre l’épanouissement. La crise écologique se nourrit de désordres géopolitiques graves qui vont handicaper notre capacité collective d’action.

Le travail des historiens, et de ce que l’on nomme aujourd’hui l’histoire environnementale (cf par exemple Cataclysmes, de Laurent Testot), montre la très grande plasticité réciproque de l’action de l’homme avec son environnement. L’homme modifie son environnement, l’environnement modifie l’homme. La vie sur terre en général, et l’histoire humaine en particulier, est pleine de ces boucles de rétroaction que décrit admirablement Bruno Latour dans Face à Gaia. Dès lors, quel est l’avenir géopolitique de l’humanité dans un contexte de perturbation environnementale majeure ? Il en sera à coup sûr le miroir.

Et c’est vrai que sur le terrain, les rapports de force se tendent singulièrement, et qu’en France, nous ne pourrons certainement pas mener notre transition dans notre coin, tranquillement, comme à l’écart des conflits qui poignent. Sommairement, on voit plusieurs lignes de fractures mondiales se renforcer rapidement. Il s’agit d’abord d’un antagonisme Etats-Unis/Chine : le conflit est pour l’instant commercial et technologique, puis politique. Il peut devenir militaire, structurant des blocs et des zones d’influence. Celles de la Chine s’étendent, à mesure que l’Etat chinois approfondit son pouvoir chez lui. On voit arriver en Chine un avenir à la George Orwell, à force de caméras et d’intelligence artificielle. Le rapport à la puissance a en tous cas singulièrement changé en Chine depuis les années 80 : de cachée, celle-ci devient affirmée. Les chinois se voient à présent au centre du jeu géopolitique et économique.

Une deuxième ligne de fracture géopolitique apparaît autour de l’antinomie démocraties libérales post-modernes (pays occidentaux) et régimes autoritaires, sous l’impulsion de la Russie. Celle-ci joue le jeu de la déstabilisation systématique des démocraties occidentales, alliant cyber attaques, manipulation des opinions publiques occidentales et démonstration de puissance militaire. Dans cette confrontation, force est de constater que l’Europe se délite, revenant sur ses principes fondateurs, divisée et gangrénée par le populisme, incapable de forger une véritable puissance politique. Il y avait d’ailleurs quelque chose de terrifiant à constater lors de la présidentielle française de 2017 les partis pris russophiles de trois des principaux candidats (Fillon, Mélenchon, Le Pen). Il faut dire que dans le même temps, la relation transatlantique souffre fortement, sous l’effet des atermoiements de Trump et de la fragilisation de la démocratie américaine

Enfin, une dernière ligne de fracture (parmi d’autres) est celle qui se structure autour de la rivalité entre Israël et Arabie Saoudite d’une part, et Iran d’autre part. Ce dernier est le véritable vainqueur du conflit syrien. Celui-ci, de civil, est devenu au fil du temps international. D’asymétrique, il peut évoluer vers un conflit symétrique entre Etats. En ce sens, la double déstabilisation de l’Iran par le retour des sanctions américaines d’une part, et le réchauffement climatique et ses conséquences sur la ressource en eau d’autre part, place toute la région sur un volcan. A ceci s’ajoute un antagonisme chiites/sunnites qui vient donner une dimension religieuse à la rivalité politique.

Ce ne sont là que quelques éléments d’analyse géopolitique brossés à gros traits, mais ils ont le mérite de mettre en lumière la dangerosité de la situation. Face à cela, les tactiques individuelles de changement de vie propre à la transition écologique ne suffisent pas. Il faut affronter politiquement la situation, en tant que nation. C’est tout le sens des réflexions de Bruno Latour dans l’ouvrage cité précédemment : l’anthropocène nous fait entrer dans une situation de guerre : il faut refaire de la politique, loin des consensus de gestion qui ont prévalu en Europe depuis au moins les années 80.

Le temps des forêts : guerre et espérance

Le temps des forêts est un documentaire français de François-Xavier Drouet sorti en septembre 2018. Il nous propose une balade au cœur des forêts françaises, et nous fait découvrir une sylviculture en état de guerre. La guerre, c’est l’image qui vient quand on voit le travail des abatteuses, énormes engins tractés capables de raser une parcelle de forêt en quelques heures. Les châssis monstrueux de ces machines n’ont rien à envier à du matériel militaire. Après leur passage, il ne reste rien, pas même une couche d’humus, savamment raclée pour éliminer toutes traces de vie. Rasée, la parcelle peut alors être replantée d’une essence unique (souvent du douglas, ou du pin maritime dans les Landes), selon des rangs qui faciliteront le prochain passage des débroussailleuses. Pour éviter l’implantation de tout arbre non souhaité, on utilisera des produits phytosanitaires. Et enfin, on cherchera à installer des rotations de plus en plus courtes entre les différentes coupes, permettant un retour sur investissement plus rapide. La forêt est entrée dans un nouvel âge industriel. De lieu de vie, elle est devenue, en quittant le monde naturel, un sanctuaire de la mort.

C’est que, comme le confie un gros industriel du secteur, nous sommes en « guerre économique » avec les Scandinaves. Ceux-ci, plus pragmatiques que nous, n’ont plus que 3 essences dans leurs forêts, alors qu’il en demeure encore une cinquantaine chez nous. Tout dès lors est normé, mesuré, standardisé, afin de produire au meilleur prix les équipements ou matériaux qui sont dans nos magasins de bricolage. Au final, ce sont les consommateurs lambda, vous, moi, qui sont la mesure de tout cela : tout le système est conçu et géré pour les satisfaire au moindre prix. C’est la « banalité du mal », notre irresponsabilité collective.

Au cœur de cette entreprise de destruction, le temps. Une forêt met du temps à pousser, beaucoup de temps, des décennies, des siècles. Tout l’enjeu est de rendre cela compatible avec notre impatience contemporaine. Ainsi, on ne sera plus intéressé par les grands arbres, qui ont poussé très longtemps. Notre outil industriel n’est plus équipé pour eux. On choisira des essences qui croissent vite, scientifiquement sélectionnées. La forêt est alors le symptôme de notre rapport altéré au temps : nous sommes drogués à l’immédiateté. Notre système industriel est calibré pour gérer à haute fréquence une production uniformisée.

« La guerre, c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens » disait Clausewitz. Quelle est donc cette politique ? Elle est benoîtement énoncée par le Président du Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, Alain Rousset : la surenchère technologique, la course à l’innovation, l’augmentation de la rentabilité… La politique forestière est ordonnée à cette fuite en avant, à cette devise « Plus ultra » dont parle Bruno Latour. Cette politique, elle se traduit par une marchandisation du commun : les agents de l’Office National des Fôrets sont là aujourd’hui pour valoriser économiquement le domaine public, ils n’ont plus l’impression de « pérenniser » la ressource forestière : le temps leur échappe. Leurs collectif se dissolvent et le découragement point : « ce que vous semez, c’est de la désespérance » dit l’un deux à ses directeurs. Ou comment apparaît la déliquescence du politique : on ne fait plus de politique, on gère, on manage.

Au milieu de ce champ de bataille, comment bâtir une espérance ? Par une attention renouvelé au temps : laisser pousser l’arbre, abattre au meilleur moment de grands arbres pour des usages nobles, laisser la diversité s’épanouir dans les forêts, refaisant place à la vie animale et végétale dans toute sa richesse… De nombreuses initiatives sont conduites ici et là, comme un retour aux savoir-faire de nos ancêtres. Un chemin de résistance en quelque sorte. Un itinéraire de dépossession également : accepter qu’un arbre, un être vivant, ne rentre pas totalement dans nos logiques de domination.

L’entreprise à l’école de la permaculture

Le collectif Kèpos recevait dernièrement, à l’occasion d’une de ses réunions, Stéphan Rambour, permaculteur et membre de l’association Brin de Paille 54. L’occasion d’une discussion très riche autour des possibles croisements entre les principes de la permaculture et la vie d’une entreprise, dont nous faisons ici un bref compte-rendu.

Les échos entre la permaculture et notre démarche d’entrepreneuriat responsable sont potentiellement très nombreux. Par exemple, une application des principes permacoles à la vie de l’entreprise invite très vite à faire en sorte que les ressources financières d’une entité viennent de plusieurs sources. Un principe clé de la permaculture est en effet qu’un élément doit avoir plusieurs fonctions. Ainsi, un commercial ne devra pas s’arrêter à la demande du client. Il pourra au contraire se mettre en situation d’emmagasiner un maximum d’informations pour les dispatcher aux autres membres de son organisation. Irriguant ainsi celle-ci de connaissances, il va la fertiliser en mutualisant ses ressources. Il est donc essentiel de sortir d’une logique de court terme de satisfaction immédiate du client : en agissant ainsi, le commercial travaille sur le long terme en posant des jalons pour le développement futur de toute la structure.

Autre exemple : une approche permacole fondamentale consiste à ne pas produire de déchets : tout doit être inséré dans des cycles qu’il faut boucler totalement. On rentre dans un cercle vertueux où toute énergie mise dans un système est valorisée de la manière la plus efficiente possible. Les cycles d’énergie et de matières qui se créent alors renforcent l’autonomie et la résilience de l’organisation mise en place.

Une démarche intéressante concernant toute entreprise ou groupe d’entreprises serait donc de balayer toutes les principes de la permaculture, et de voir comment ils peuvent s’y appliquer. Mais les principes éthiques sont également essentiels : ils permettent de mettre en cohérence les différents aspects d’une pratique. Dans le cas de la permaculture, ces principes éthiques sont :

  • Prendre soin de la terre.
  • Prendre soin des hommes.
  • Partager les surplus de l’abondance.

Ce dernier point est très important et est sans doute le plus difficile à intégrer. Les systèmes permacoles sont souvent si productifs qu’ils invitent au partage avec les hommes, mais aussi avec l’ensemble des vivants, qui en retour fourniront d’autres services. Il est donc essentiel de ne pas trop vite monétiser cette abondance. Il faut porter humainement cette notion du partage, et la voir dans une configuration cyclique qui finira par se boucler. Stéphan Rambour cite alors le « Jardin des fraternités ouvrières », à Mouscron, en Belgique, dont les promoteurs laissent volontairement une partie des fruits de leur forêt jardin se perdre pour les insectes, les oiseaux, qui en retour vont délivrer tout un ensemble de services écosystémiques favorables. La question de l’abondance invite donc à ne plus penser en opposition, c’est-à-dire à sortir de la prédation. Le principe de base de tout écosystème est en effet une coopération massive. Ainsi, d’une certaine manière, notre économie non coopérative est une non intelligence qui débouche sur une dissipation extraordinaire d’énergie.

Un autre principe essentiel est de savoir commencer petit : ceci permet d’avoir de petites réussites dont on peut se féliciter, et de petits échecs sans dommage, dont on peut comprendre les raisons. C’est là quelque chose d’essentiel pour réussir sur le moyen long terme. On saura alors travailler avec l’échec, en faire une source d’apprentissage. Chacun pourra se découvrir en tant qu’homme à travers son activité : on saura tirer le bilan humain de son activité, et pas seulement celui financier. Chacun est ainsi invité à s’observer soi-même agissant dans son environnement. Plus largement, il est essentiel de regarder, pour comprendre et tirer partie.

Le design est un principe bien connu de la permaculture. Il implique que 80 % de l’effort mis dans une activité réside dans la phase de conception et de mise en place, contre 20 % pour la conduite proprement dite. Il importe dès lors de coucher le système projeté sur le papier, en cherchant un maximum à boucler les cycles. Chaque élément aura alors plusieurs fonctions. Cela permettra une efficience très importante qui permettra de préserver et d’économiser l’énergie (l’époque a ceci de paradoxal que nous sommes dans une situation où nous dissipons énormément d’énergie, mais que cela prépare une situation de descente énergétique globale). Un autre point important du travail de conception consistera à toujours relier son système aux écosystèmes environnants qui apporteront des services essentiels. Par exemple, une parcelle de maraîchage relativement petite (1000 m²) sera environnée d’écosystèmes naturels qui amélioreront son rendement.

En permaculture, la matière organique apportée au début de l’activité va permettre d’enclencher un cycle, et ne doit pas aboutir à une dispersion du capital. Cela peut inaugurer la mise en place d’un cycle d’accumulation de matière organique dans l’humus. Tout ceci  ouvrira à la création de systèmes productifs adaptés aux scénarios du Club de Rome. Dans un contexte de ressources décroissantes et de descente énergétique, on peut alors espérer aboutir à des ressources supplémentaires. L’écosystème de référence qui réalise cela est la forêt, ce qui explique qu’une forme importante de permaculture soit la forêt jardinée. L’humus d’une entreprise pourrait être l’information, ou les compétences et la qualité des personnels. Quoiqu’il en soit, l’humus est à mettre du côté de l’humain, et de l’humilité. La logique du vivant est de créer de l’humus.

La permaculture va chercher à trouver les bons appuis, les bonnes incitations : de petites choses qui peuvent avoir des impacts colossaux. On pourra alors aboutir à une situation où on va chercher ce qu’on peut ne pas faire, et laisser faire par les écosystèmes naturels, beaucoup plus efficaces. Pour cela, il est encore une fois essentiel d’observer. C’est le sens de l’ouvrage de Masanobu Fukuoka La révolution d’un seul brin de paille. Dans la vie d’une entreprise, on pourrait prendre l’exemple de la recommandation : comment faire pour que ce ne soit pas moi qui aille chercher les clients, mais que ce soit le bouche à oreille qui fasse venir les clients à moi.

Les systèmes permaculturels sont aussi des systèmes esthétiques, qui sont beaux. Ils satisfont ainsi un besoin essentiel de l’homme. Ce sont aussi à chaque fois des systèmes originaux. Il est important en permaculture de ne pas stéréotyper les solutions, de ne pas dupliquer les modèles. Il faut au contraire cherche l’adaptation. Ce souci de la singularité aboutit à la nécessité de ne jamais s’arrêter. On ne peut pas se reposer sur ses lauriers en permaculture.

Enfin, le permaculteur cherche l’inspiration dans le jardin. Il y trouve concentration et silence, débouchant sur de belles idées. La régularité dans la vie de tous les jours permet une telle émergence d’idées nouvelles. En un sens, c’est une manière de perdre du temps pour en gagner. La permaculture est aussi une invitation à faire, à montrer sa pratique, ses réalisations : cela ouvre aux fertilisations croisées avec autrui.

Qu’on le veuille ou non, l’homme va être obligé d’aller vers des solutions de type permaculturel ou biomimétique, du fait de l’épuisement des ressources. Le critère premier de l’action est alors le caractère recyclable des choses : tout ce que fait la nature est recyclable. Au niveau humain, la crise écologique est une invitation à refaire solidarité entre nous tous. Dans le même esprit et appliqué à la vie de l’entreprise, on cherchera alors à mettre en place des activités autonomes financièrement, mais bénéficiant des services écosystémiques des autres. Sur ce sujet, on consultera avec profit l’exemple de la ferme Polyface.