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Profitons de la crise du Covid-19 pour engager résolument la transition écologique de l’économie régionale !

Ce texte sur la transition écologique de l’économie régionale est une contribution à la consultation lancée par la Région Grand Est dans la perspective de la rédaction d’un Business Act Regional, en même temps qu’une tribune, signée par deux professionnels du développement territorial :

  • Emmanuel Paul, président de la SCIC Kèpos, qui réunit à Nancy une vingtaine de jeunes entreprises engagées dans la transition écologique
  • Stéphane Gonzalez, chargé de développement économique pour une collectivité territoriale de la région.

Il est publié simultanément sur le blog « Projets pour la transition écologique« , et le site Notre Plan.net. Il a été envoyé à tous les élus du Conseil régional Grand Est.

L’Etat et le Conseil régional Grand-Est viennent de lancer un “Business Act”visant à élaborer un plan de relance ambitieux, suite à la crise sanitaire du Covid-19. La démarche paraît salutaire : selon la note de conjoncture de l’INSEE du 7 mai 2020, la région a enregistré une baisse d’activité de près d’un tiers, et selon la Dares (Ministère du travail), le nombre de demandeurs d’emploi (catégorie A, n’ayant pas du tout travaillé au cours du mois précédent) y a progressé de plus de 22% entre mars et avril, soit la plus forte hausse mensuelle jamais enregistrée. En France, on comptait fin avril plus de 4,5 millions de demandeurs d’emploi (catégorie A), soit 30% de plus depuis fin janvier.

La crise du Covid-19 révèle nos fragilités

Mais s’il s’avère aujourd’hui indispensable de réviser les stratégies et les modalités du développement économique régional, c’est aussi et surtout parce que la crise sanitaire a révélé de grandes fragilités.

Fragilité d’abord de notre système de soins. La logique comptable des dernières années a profondément affaibli l’hôpital public, malgré les alertes constantes des personnels soignants. Ainsi, au début de la pandémie, la France comptait un nombre de lits et de places en soins intensifs bien plus faible que l’Allemagne, par exemple. Mais c’est surtout sur la disponibilité des masques et des tests que la différence a été la plus tangible. Alors que l’Allemagne, ou la Corée du sud, ont pu procéder massivement à des tests pour isoler rapidement les malades, en France, comme ailleurs, leur absence a conduit à la seule stratégie possible, celle du confinement généralisé, au détriment de l’activité économique.

La pandémie a aussi mis au premier plan la fragilité d’un certain modèle de développement, marquant ce qui serait, au yeux de nombreux observateurs, la fin de la mondialisation telle que nous l’avons connue jusqu’à présent. Notre très forte dépendance industrielle vis à vis de la Chine a ainsi conduit, dans un pays aussi développé et avancé technologiquement que le nôtre, à la pénurie d’un produit aussi simple à réaliser qu’un masque chirurgical !

Nous sommes dans un moment historique :  la “crise” est étymologiquement le moment de la décision, du tri.  Or, comme l’exprime si bien Bruno Latour, cette crise sanitaire est comme “enchâssée dans ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible. Si nous avons de bonne chance de « sortir » de la première, nous n’en avons aucune de   « sortir » de la seconde. Les deux situations ne sont pas à la même échelle, mais il est très éclairant de les articuler l’une sur l’autre.”

Faire face à la mutation écologique

Si de puissants intérêts économiques et financiers cherchent aujourd’hui à différer ou faire annuler des normes environnementales estimées trop contraignantes, la réalité matérielle, physique, du globe, se rappellera toujours à nous. Rappelons ici brièvement quelques unes de ces “données de base”. Le changement climatique est bien entamé, et nous en voyons régulièrement les manifestations. Si les émissions mondiales de Gaz à Effet de Serre (GES) se poursuivent au rythme actuel, nous atteindrons les +1,5 °C entre 2030 et 2050 (pour atteindre au moins +4 °C d’ici la fin du siècle) c’est à dire que nous entrerions, d’ici 20 ou 30 ans à peine, dans un monde totalement différent de celui que nous avons connu jusqu’alors, celui-là même qui a permis la formidable croissance économique des 70 dernières années : multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes (inondations, vagues de chaleur), qui deviendront des menaces permanentes ; baisse des rendements agricoles et de la pêche, partout sur la planète, sous l’effet conjugué du réchauffement et des atteintes diverses à la biodiversité (urbanisation, usage des pesticides et insecticides, pollutions des terres et des mers). Augmentation de la mortalité directe due aux pics de chaleurs, problèmes d’accès à l’eau (notre région connaît depuis plusieurs années déjà des situations de sécheresse structurelles), et augmentation de la propagation de maladie portées par les insectes, notamment. Rappelons ici au passage que de nombreux scientifiques établissent un lien au moins indirect entre les atteintes à la biodiversité (braconnage, déforestation) et l’apparition de nouveaux virus engendrés par zoonose comme le Sars-Cov-2.

La société civile est de plus en plus consciente de ces enjeux. Les marches pour le climat, les mouvements de jeunesse, les associations et ONG ont contribué à faire connaître et affirmer la priorité de ces questions (plus de deux millions de signataires pour la pétition “L’Affaire du siècle”, par exemple). Les étudiants ne sont pas en reste, en “refusant de contribuer par leur travail à l’accélération des crises environnementales et sociales et souhaitant mener une activité professionnelle cohérente avec l’urgence écologique” (l’Appel pour un réveil écologique compte déjà plus de 32 000 signataires et concerne 400 établissements en Europe). Les consommateurs eux-même se déclarent beaucoup plus sensibilisés, affirmant de plus en plus leurs préférences pour l’alimentation bio, les produits issus de circuits courts, les marques les plus respectueuses de l’environnement. Les entreprises de notre territoire doivent donc aussi prendre en compte ces tendances de fond !

Réinvestir la Planification 

C’est le propre des entreprises d’appréhender et de trouver des réponses à ce type de contrainte, et même de s’en saisir pour les transformer en opportunités, et de le faire mieux que leurs concurrents ! Mais ces mêmes entreprises ont besoin de visibilité, d’une stratégie claire, globale et cohérente, de long terme pour pouvoir y inscrire leurs propres stratégies de développement, programmer leurs investissements. Or, et c’est tout le paradoxe de notre situation, les entreprises et les banques les plus éclairées et conscientes de ces enjeux appellent justement les autorités publiques à de nouvelles formes de régulation ! Elles le savent, le “business as usual” est incapable d’appréhender les défis du changement climatique, les “externalités négatives” comme les pollutions diverses ou les émissions de CO2 n’entrant pas dans leur champ comptable. En la matière, il revient donc à la force publique d’agir et d’affirmer des orientations fermes et contraignantes, et surtout de réduire les incertitudes pour faciliter la bonne marche des acteurs économiques.

L’Histoire est riche d’enseignements à cet égard. Dans un papier récent, le grand historien Patrick Weil rappelle que lors de la première guerre mondiale, jusqu’à l’issue de la seconde, l’Etat a su mettre en place une forme de planification : “dans l’administration, il y avait encore beaucoup d’ingénieurs et au sein du gouvernement, des personnalités qui surent prendre des tournants immédiats et radicaux. La réquisition puis la planification ne leur firent pas peur, pas plus qu’au patronat, à qui elle signifiait que l’entreprise devait songer, au-delà de la satisfaction de ses actionnaires, à sa responsabilité sociale. (…) Aujourd’hui, le chômage de masse n’attend même pas la victoire contre la pandémie pour exploser, tandis que se profile à l’horizon une nouvelle guerre de l’humanité contre un ennemi commun, le réchauffement climatique. La planification doit redevenir non le cadre de toute l’action économique mais, selon la méthode de Monnet, une coopération dans des secteurs-clés, décisifs aujourd’hui pour l’emploi et le climat.”

Vers une nouvelle économie industrielle

S’agissant par exemple de l’industrie, un consensus semble se dégager, à l’occasion de l’épidémie de Covid-19, pour affirmer que la relocalisation des activités productives est une nécessité pour notre pays et pour l’Europe. En ce sens, nous vivons maintenant une fenêtre d’opportunité exceptionnelle, qui peut permettre dans le même temps à cette industrie nationale et européenne d’opérer sa transition écologique. Cela étant, il va nous falloir gérer cette mutation dans un contexte de ressources énergétiques, matérielles et financières anémiées. C’est toute la difficulté de la phase qui s’ouvre. Comment donc l’appréhender ?

Trois séries de causes peuvent être évoquées pour expliquer la déshérence industrielle de la France. La première est liée à la dynamique des gains de productivité dans l’industrie : ceux-ci font que l’on produit la même valeur ajoutée avec des ressources humaines moindres. C’est ce qu’explique le prix Nobel d’économie Paul Krugman : la destruction d’emploi dans l’industrie vient du fait que l’on produit autant avec moins d’hommes. La deuxième série de causes a trait à la non-soutenabilité en France et en Europe des activités productives intenses en travail. En effet, dès que l’on parle de production de masse à faible valeur ajoutée, les coûts salariaux des pays d’Europe occidentale ne sont pas compétitifs par rapport à ceux de l’atelier du monde qu’est devenu la Chine. Enfin, la troisième série de causes concerne les trajectoires économiques divergentes des pays de la Zone Euro. Celle-ci n’est pas suffisamment intégrée, notamment en termes budgétaires, et immanquablement se font jour des pays du Sud qui consomment et accueillent des touristes, et des pays du Nord qui produisent cher des biens pour l’exportation qui valent chers. C’est trois séries de facteurs ont décimé l’industrie française.

Mais cette dernière fait aujourd’hui face à un enjeu encore plus crucial, existentiel pour l’avenir de nos sociétés : le verdissement de ses process. La situation actuelle se caractérise par une sous-traitance de l’activité industrielle à la Chine et aux pays à bas coûts, et donc une externalisation de nos émissions de gaz à effet de serre. Il nous faut donc rapatrier ces activités chez nous, et les verdir dans le même temps. Par ailleurs, l’explosion du chômage qui suit l’épidémie de Covid va impliquer une réorientation de l’offre de travail vers les secteurs clés de la transition écologique, par exemple la rénovation thermique des bâtiments, ou encore l’agriculture. Pour piloter cette transformation, rien ne se fera sans un effort conséquent de planification, dans la tradition du Commissariat Général au Plan. Tout cela devra s’opérer avec une demande dépréciée qui va se traduire par des débouchés moindres pour l’industrie. En même temps, cela est une chance, un aiguillon pour réorienter la consommation dans une logique de sobriété en phase avec ce que nos écosystèmes peuvent supporter.

Nos propositions pour la transition écologique régionale

C’est donc bien à une nouvelle forme de planification et à de nouvelles régulations que nous appelons aujourd’hui. Elles doivent prendre forme dans le cadre d’un développement économique décentralisé qui, depuis la loi Notre, s’appuie sur les deux piliers que sont la Région et les Métropoles. Nous sommes convaincus que la crise du Covid-19, qui appelle un soutien nécessaire de la collectivité auprès des branches et des entreprises les plus touchées, offre justement l’opportunité de mettre en place de nouvelles orientations capables de prendre en charge les enjeux écologiques, qui représentent la plus forte menace pour nos société, à moyen terme. 

Pour cela, plusieurs leviers devraient être actionnés, simultanément : 

Dans le domaine de la formation et des ressources humaines : 

  • Réorienter le Plan de formation régional en investissant massivement dans la formation professionnelle des personnes qui vont perdre leur emploi, pour réorienter cette force de travail vers les secteurs de la transition écologique. La bonne nouvelle étant que la transition écologique devrait se solder par une création nette d’emploi, via la relocalisation d’activités et le développement de nouvelles filières (recyclage, réemploi, travaux d’économie d’énergie dans les bâtiments existants, etc.). On pourrait par exemple s’inspirer du programme ECECLI qui, a recensé, qualifié et quantifié les nouveaux métiers de la transition écologique ainsi que l’évolution des métiers existants, par grands secteurs, pour la région Ile-de-France. Mené en collaboration avec les branches professionnelles, ce travail permettrait de dégager une stratégie partagée des enjeux des grandes secteurs d’activité.
  • Assumer les pertes d’emploi dans les secteurs les plus émetteurs de Gaz à Effet de Serre. Ceci est clairement le cas dans l’automobile : l’électrification du parc n’aura qu’un impact limité en matière d’émissions de GES si la taille du parc n’est pas revue à la baisse. La diminution du poids des voitures et une diminution de moitié du parc de voitures disponibles doivent être un objectif politique. A ce sujet, le pôle “Véhicule du futur” a un rôle essentiel à jouer, mais il devra intégrer beaucoup plus fortement les objectifs de neutralité carbone et de sobriété. Il est par exemple inutile de développer le véhicule autonome aujourd’hui si son modèle économique ne prévoit pas, dès l’origine, que ce sera un véhicule partagé (risque d’effet rebond).
  • Créer une filière de formation initiale et continue de haut niveau pour les cadres industriels sur le management de la transition écologique dans l’industrie.

Dans le domaine réglementaire :

  • Renforcer les contrôles liées aux normes et règles environnementales actuelles. Cela est  vertueux pour l’environnement, et dans le même temps protège le marché intérieur : les produits manufacturés issus de Chine ou d’Asie du Sud-Est, pour peu qu’on les contrôle vraiment, ne sont la plupart du temps pas au niveau des standards demandés. 
  • Renforcer le champ et les obligations liées à la Responsabilité Elargie des Producteurs (REP) pour renchérir de façon considérable l’usage des produits low-cost importés, et rendre plus accessible les produits à durée de vie longue ou réparables. Cela solvabiliserait immédiatement les filières de réemploi.

Dans le domaine de la planification industrielle du territoire :

  • Augmenter sensiblement, à travers un effort de planification, les investissements productifs publics bas carbone, en créant une société d’équipement régionale qui s’appuie résolument sur les outils financiers mis à disposition par l’Union Européenne. La transition écologique nécessite des investissements publics et privés importants. Or, ces dernières décennies, les plans d’ajustement structurels ont justement conduit à réduire l’investissement public. Dans une logique de planification, il est au contraire indispensable de programmer ces investissements bas carbone, via par exemple une société mixte permettant de conjuguer capitaux publics et privés.
  • Prise de participation directe du Conseil régional et des métropoles dans les entreprises clés de la transition écologique du territoire, pour peu qu’elles aient leur centre de décision sur la région. Cela est essentiel pour orienter les stratégies industrielles et économiques vers la transition bas carbone, de manière cohérente et organisée.
  • Orienter la commande publique en renforçant la pondération des critères environnementaux dans les appels d’offres.

Dans le domaine du financement :

  • Ne plus soutenir avec de l’argent public aucun projet d’innovation ou d’investissement qui ne soit pas, sur la base d’une évaluation ex-ante, compatible avec l’objectif de la neutralité carbone en 2050. Faire de même avec les Prêts Garantis par l’État (PGE) et autres outils financiers spécifiques à la période Covid. Comme l’affirme la Convention citoyenne pour le Climat, il faut  cesser de soutenir “l’innovation pour l’innovation”. Il ne s’agit pas de contrôler ex-ante toute innovation : simplement, une innovation ou un investissement industriel qui ne répondra pas aux objectifs de neutralité carbone ne pourra dorénavant plus bénéficier du soutien financier public (fonds régionaux, appui des dispositifs territoriaux comme les incubateurs, BPI). Nous affirmons ainsi le rôle indispensable de la collectivité d’orienter le développement économique en faveur de la transition, ce que le marché est aujourd’hui incapable de faire, seul.
  • Cette approche sélective des projets bénéficiant d’un soutien public devra être étendue à tous les leviers d’action en faveur des entreprises, en particulier à l’échelle locale. Les commissions départementales d’aménagement commercial (CDAC) devront par exemple intégrer l’impératif de neutralité carbone dans l’évaluation des projets proposés, y compris en aval, au niveau du consommateur (par exemple : le nouveau commerce implanté devra proposer une solution de réemploi / réparation / recyclage et intégrer une chaîne régionale dédiée).
  • Œuvrer au circuit local de l’argent en multipliant les véhicules d’investissements de proximité (fonds, CIGALES, sociétés de capital-risque régionales). Les monnaies locales complémentaires devront également être beaucoup plus soutenues qu’elle ne le sont aujourd’hui : elles sont des leviers décentralisés très efficaces pour favoriser des chaînes d’approvisionnement et de distributions locales. 

Les questions fiscales sont essentielles pour réorienter l’économie. Même si elles ne sont pas du ressort de la Région, nous ajoutons deux actions supplémentaires dans ce domaine :  

  • Relancer la taxe carbone, en la ciblant uniquement sur les entreprises, pour que les solutions de sobriété deviennent plus rentables que les solutions carbonées, et en affecter les produits à l’accès des ménages modestes aux modes de vie bas carbones.
  • Réorienter la fiscalité afin de renforcer le coût du capital, et diminuer le coût du travail, pour rendre plus compétitives les solutions peu intenses en capital mais intenses en main d’œuvre. C’est la voie pour modérer l’innovation technologique qui cherche à substituer la main d’œuvre humaine par des solutions techniques : une piste essentielle vers la sobriété et de création d’emplois.

Les échelons européens, nationaux et régionaux sont étroitement imbriqués. On ne peut parler de l’un sans faire appel à l’autre. Nos propositions pour la région ont donc nécessairement des résonances nationales ou européennes.

Ces quelques propositions méritent d’être affinées, précisées, chiffrées. Il nous semblait important, à ce stade, de répondre à l’appel à contributions lancé par l’Etat et le Conseil Régional Grand-Est à l’occasion du Business Act, en posant les quelques jalons de ce que devrait être, selon nous, un développement économique régional pleinement orienté en faveur de la transition écologique. 

La crise du Covid-19, qui hélas en présage d’autres, nous offre justement l’opportunité de sortir d’un modèle de développement délétère et de mettre en place les bases d’une société bas-carbone. Ce choix de société doit d’abord être un choix démocratique, qui dépasse largement les cercles entrepreneuriaux, pour engager ensemble entreprises, collectivités, et associations, chefs d’entreprises et syndicats, consommateurs et citoyens, vers un avenir viable et désirable.

L’action collective dans la transition écologique

Xénophon Ténézakis est agrégé de philosophie et membre de la Cantoche, projet de restaurant associatif écologique et solidaire à Nancy, soutenu par Kèpos. Nous lui ouvrons notre blog pour approfondir notre réflexion sur l’action au service de la transition écologique.

Quelle action collective pour faire face à l’anthropocène, aux changements que les humains imposent à la planète ? Face à la dégradation généralisée de l’environnement, nul mouvement collectif n’a encore commencé à émerger de façon décisive. L’actualité française le démontre bien : l’impuissance de Nicolas Hulot au gouvernement français fut en effet due aussi à l’absence d’un mouvement social structuré pour soutenir ses initiatives. Certes une minorité active, faite d’associations, d’ONG, d’activistes et de personnes tentant de changer leurs modes de vie pour réduire leur impact environnemental, joue la mouche de coche de la majorité. Mais celle-ci demeure passive, à cause de la difficulté qu’il y a à coordonner des perspectives très différentes et éloignées dans l’espace. C’est ce que Sartre appelait la sérialité dans la Critique de la Raison dialectique. La sérialité, c’est l’état d’un ensemble d’individus qui ont un impact les uns sur les autres par leurs actions, mais que leur état de séparation empêche de se coordonner afin de rendre cet impact positif. Dans cette situation, chacun envisage les actions d’autrui comme quelque chose qu’il ne peut changer. Il ne change alors pas lui-même son comportement puisqu’un tel changement n’aura pas d’impact global. Ainsi, les individus qui aujourd’hui sont concernés par le problème ont bien du mal à envisager que les autres et eux-mêmes transforment suffisamment leur mode de vie pour que le problème entre en voie de résolution. Seuls ceux qui portent un attachement viscéral au projet écologique se lancent dans l’action. Mais les luttes de cette minorité agissante font face aussi à un contre-mouvement principalement mené par les acteurs économiques dont les profits sont menacés par les projets de l’écologie politique. Cependant, ce n’est pas là les seules difficultés ; celles que l’on vient de citer sont propres à tout mouvement social d’ampleur. D’autres sont plutôt d’ordre conceptuel et sont liées spécifiquement à la cause écologique.

Reconsidérer l’homme et la nature

C’est que cette cause nous impose de reconsidérer l’idée que nous nous faisons du collectif. Un collectif, n’est-ce pas, me dira-t-on, des humains concernés par une même situation problématique qui tentent d’y trouver une solution, de façon plus ou moins conflictuelle? Certes ; c’est en cela que consistent par exemple les élections, qui canalisent, non sans machinations et manipulations diverses, les oppositions qui traversent la société, via le choix d’un ensemble de personnes qui décideront des règles à respecter et faire respecter. Or les dommages que nous infligeons actuellement à notre habitat supposent de transformer notre conception des êtres qui ont potentiellement droit à la parole. Si la révolution de 1789 supposait de prendre en compte la voix des bourgeois, et la révolution de 1848 et la Commune de Paris la prise en compte des voix des prolétaires, notre situation appelle une prise en compte d’autres sans-voix. En effet, la grande absente de notre débat public reste encore en grande partie la nature, les autres êtres vivants ; animaux, plantes et écosystèmes n’ont pas suffisamment voix au chapitre dans nos décisions. Il y a effectivement de bonnes raisons à cela : ils ne peuvent pas parler et à ce titre ne peuvent exprimer leur propre vision du bien et du mal, condition de la société politique selon Aristote. Certes, ils ne parlent pas, mais peuvent communiquer. Encore imprégnés d’une conception anthropocentrique qui réduit la nature à une servante humaine, nous essayons mais avons du mal à accepter que les animaux et la nature plus généralement aient quelque chose à nous apprendre et puissent émettre des signes qu’il nous appartient de déchiffrer. C’est la dégradation de l’environnement qui nous force déjà à le faire. On s’aperçoit qu’en polluant notre environnement et en détruisant la biodiversité, c’est à nous mêmes qu’on nuit : les produits chimiques rejetés dans nos rivières nous reviennent sous forme de cancer, et les néonicotinoïdes que nous dispersons dans nos cultures détruisent les abeilles, insectes pollinisateurs, qui garantissent leur pérennité.

Or, s’il semble raisonnable de dire que l’homme n’est pas un “empire dans un empire”, comme dit Spinoza, mais vit en relation d’interdépendance avec tous les êtres vivants qu’il rencontre dans son existence, il convient d’entrer dans une relation moins déséquilibrée avec eux. Les préserver pour nous préserver. On m’objectera qu’il y a des animaux qui sont des prédateurs, comme les loups, qui s’attaquent à l’activité humaine, et avec qui par conséquent on ne peut pas cohabiter. On peut répondre qu’il existe des moyens d’établir cette coexistence, du moment que des outils de communication adaptés existent. C’est déjà ce que préconise Baptiste Morizot dans son ouvrage Les diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Puisque nous partageons avec le loup un territoire, et que le loup a un comportement compréhensible et peut réagir aux signes que nous lui envoyons, on peut envisager, plutôt que de rayer le loup de nos habitats, d’établir un mode de vie commun et durable pour chacun. Par exemple, en utilisant des répulsifs chimiques et des signaux susceptibles de faire peur au loup plutôt qu’une violence indiscriminée qui ne s’attaque pas aux sources du problème. C’est là une façon de faire “collectif” avec l’animal, au sens de l’établissement d’accords implicites qui produisent de l’unité. Cependant, c’est justement cette coexistence qui impose une transformation profonde des nos catégories de pensée. S’il faut établir une forme de vivre-ensemble avec les autres animaux dont le loup, c’est que celui-ci ne forme pas une catégorie radicalement différente d’êtres. C’est ce qu’explique Philippe Descola dans Par delà nature et culture : pour accepter un type de résolution des problèmes par laquelle nous établissons un mode de vie particulier et équilibré avec les autres animaux, il faut transformer les catégories même qui régissent la façon dont on interagit avec le monde. Nature : c’est, dans nos  catégories occidentales, l’ensemble des êtres inertes, existant spontanément (qui naissent), gouvernés par des lois et dont on peut se servir pour satisfaire nos besoins. Culture : c’est ce qui vaut d’être soigné et préservé comme tel (colere en latin), et qui est propre de l’homme, et qui comprend le langage, la technique, la rationalité, tout ce dont la nature et les animaux en particulier se montreraient a priori incapables. Notre pensée sépare ainsi l’humain et le nature , tout  comme notre droit des biens désigne tout ce qui n’est pas humain comme étant quelque chose d’inerte et de potentiellement appropriable. On sait d’ailleurs ce qu’il en est du droit de propriété : c’est le droit d’user et d’abuser d’une chose. Mais on sait aujourd’hui que les animaux ne sont pas des êtres purement mécaniques et dépourvus de rationalité. Les découvertes des éthologues nous montrent aujourd’hui que les baleines ont un langage plus complexe que nous le croyons ; que d’autres primates que les humains peuvent fabriquer des outils ; que les loups peuvent élaborer des stratégies complexes et vivent dans ce qu’on peut appeler des collectivités réduites. En bref, que la distance qui sépare l’être humain et l’animal (voire la plante) est au fond une question d’échelle et non une différence d’essence. Les humains ont développé à un degré plus complexe des capacités dont les animaux non-humains disposent déjà. Il convient donc selon Philippe Descola de rompre avec cette catégorisation binaire du monde et s’inspirer de celle d’autres sociétés, qui n’opposent plus homme et animal mais les repartissent sur une échelle continue. La société Achuar d’Amazonie voit ainsi dans les animaux qu’elle chasse des personnes avec qui on peut entrer en lien de parenté et qu’il faut respecter. Ils prennent ainsi en charge la nature relationnelle de l’existence humaine : l’être humain ne peut vivre qu’en relation avec ce qui n’est pas lui et cette relation suppose d’assurer la préservation des deux parties, qui dépendent l’une de l’autre. Cet exemple montre comment concevoir le rapport aux autres êtres vivants (et non-vivants) non pas comme un rapport d’extériorité et de différence radicale mais comme un rapport de co-dépendance.

Redonner la parole aux sans-voix

Assurer l’existence de l’autre suppose de connaître ses besoins, et pour cela il faut lui porter attention. Si la nature ne peut venir en personne plaider sa cause devant nos tribunaux et nos Parlements, c’est nous-mêmes qui devons le faire, et c’est là une façon de faire collectif avec elle. Le problème écologique nous appelle donc à inclure les non-humains dans la collectivité qu’on forme, et ce en leur portant attention et en laissant une place à toutes les voix, certes humaines, qui ont porté attention à la nature et mettent en avant ses intérêts spécifiques. On me répondra alors que l’environnement est déjà pris en compte par le droit. On me parlera de la charte de l’environnement de 2004, intégrée dans le bloc de constitutionnalité et relevant aussi de la légalité administrative ; on invoquera les différents traités qui existent, depuis les traités de régulation de la chasse à la baleine (1946) jusqu’à l’accord de Paris (2017) en passant par les conventions de Rio de 1992. Tous ces textes juridiques ont établi des modalités diverses de prise en compte des nécessités environnementales. En d’autres circonstances, on pourrait se réjouir des acquis qu’ils constituent. Mais ce n’est pas assez aujourd’hui. Ce droit demeure en grande partie inscrit dans une forme de pensée selon laquelle la nature est quelque chose d’externe à l’homme qu’il faut protéger ; et la situation de dégradation avancée de l’environnement qui caractérise notre présent montre que ces protections sont dérisoires. Au contraire, il faut accepter que la nature n’existe pas en dehors de nous mais c’est un tout, ou en d’autres termes constitue une collectivité, une relation que nous entretenons avec tous les existants vivants et non vivants, selon des normes et des habitudes plus ou moins déséquilibrées d’un côté ou de l’autre. Déséquilibrée du point de vue du pouvoir d’agir, mais aussi en ce que nous avons une compréhension des intérêts animaux qui dépasse pour partie celle qu’ils ont eux-mêmes. Mais, peut-on arguer, c’est cette compréhension elle-même qui justifie la responsabilité que nous avons de la prendre en compte. Il peut y avoir une « gouvernementalité » (Foucault) des autres êtres vivants et non-vivants, comme les fleuves,, une façon d’agir sur eux pour établir des rapports mutuellement profitables, sans que cette relation dérive en domination. C’est en ce point que les  pensées socialistes sont capables de rejoindre l’écologie (et non l’inverse). L’écologie, pour reprendre le sens étymologique du terme, n’est rien d’autre que la rationalité (logos) de l’habitation (oikos) en grec. Le socialisme, pourrait-on dire à la façon de Felix Guattari, est une écologie de l’humain, la recherche d’une façon rationnelle d’organiser l’habitation collective, dépassant la rationalité individuelle qui est la seule valable pour le libéralisme. Dès lors, peut-on avancer, l’écologie au sens contemporain est la recherche d’une façon rationnelle d’organiser un « habiter » qui dépasse l’humain et s’élargit au non-humain, d’une rationalité qui tente d’établir des relations mutuellement bénéfiques entre les différentes façons d’habiter qui caractérisent les êtres existants de ce monde.

Une issue hors de l’action violente ?

Pour autant, peut-on atteindre cet objectif sans contredire les principes mêmes qu’on veut respecter ? C’est là un problème récurrent en philosophie politique : on veut créer une société plus libre, mais les seuls moyens qu’on trouve pour cela, c’est la violence révolutionnaire. Peut-on transformer la société en ce sens sans créer cette « dictature verte » que d’aucuns dénoncent et entrevoient dans la possibilité qu’un parti écologiste arrive au pouvoir ? A cette question il n’est pas de réponse simple. Toutefois, on peut remarquer qu’au cours de conflits sociaux la violence n’est en général pas univoque mais provient des deux parties et de la peur qu’elles ont de l’autre. Souvent, on réagit avec violence parce qu’on pense que l’autre va faire usage de violence contre nous et que notre action est le seul moyen de prévenir un futur menaçant. La prise (violente) de la Bastille, comme le montre très bien Sartre dans la Critique de la Raison Dialectique, a eu lieu à cause de la peur des habitants du quartier Saint-Antoine, proche de la Bastille, d’être encerclés par les troupes royales. Dans ce cas, la violence intervient à la suite d’un déséquilibre du rapport de pouvoir (la monarchie s’effraie de tendances révolutionnaires effectives, et sa menace de réaction crée la réaction). Certes, il y a une autre possibilité ; celle par exemple de la violence liée à l’impuissance. Dépourvus face à un objectif à réaliser nous choisissons, en l’absence d’autres solutions, la violence. C’est le cas des violences politiques en l’absence d’insurrection ou de révolte : face à l’absence d’une issue possible, on choisit l’action violente parce qu’on se sent incapable d’accepter une certaine réalité, et qu’on se sent incapable de faire valoir nos fins pacifiquement. Mais ce cas est très différent du premier : car la violence y intervient non pas à la suite d’une transformation réelle du rapport de pouvoir entre deux parties mais du fait de l’impossibilité de le transformer réellement.  La violence en cause est par sa nature minoritaire et condamnée à échouer dans ses buts premiers ; ce n’est pas celle concernée. C’est la première qui est en jeu ; la violence d’un conflit social où les ressources naturelles se raréfieraient et où on assisterait à une course à l’échalote pour atteindre une position protégée. Dans ce cas, les pressions qui s’exerceraient sur les différentes parties en cause, possédants, non possédants etc pourraient conduire, à travers un processus difficilement définissable à l’avance, aux violences dont on dessine actuellement la menace pour refuser justement toute perspective politique à l’écologie. Dans ces circonstances, des décisions bien plus drastiques que celles que nous entrevoyons aujourd’hui s’imposeraient. En somme, dans un climat comme le notre, lorsqu’il y a encore le temps de prendre les décisions nécessaires sans les imposer par la force et en prenant le temps de la délibération, on peut espérer que des moyens légaux, appuyés par un mouvement social puissant, puissent conduire à une organisation sociale qui prenne en compte la nature. Mais plus nous attendons, plus la pression pour le changement se fera forte, mais augmenteront aussi, dans la même mesure, les probabilités qu’elle s’opère de façon violente. L’action collective en anthropocène doit s’ouvrir aux non-humains et, ce faisant, se saisir de la pression existante comme d’une occasion décisive d’action. Au risque de n’avoir par la suite que des choix encore plus dramatiques à faire.