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Revue de projets #10 : AlternatiVity, conseil en viticulture alternative

Sébastien Manteau conseille les viticulteurs en matière de viticulture alternative. Installé en Champagne, il a baptisé son activité AlternatiVity. Ou comment cultiver la vigne sur sol vivant.

Qui êtes-vous ?

Je suis fils de Viticulteur. J’ai toujours aimé les plantes… Je crois me souvenir que petit, je disais à mes parents que je voulais être Chercheur.

J’ai un Master 2 en Œnologie et Ampélologie (la science de la Vigne) et un Doctorat en Biochimie végétale sur les maladies de la vigne. J’ai travaillé pendant 11 ans comme Chargé de Recherche en Œnologie. Licencié, j’ai décidé de revenir à mes premières amours !

En parallèle de cela, j’ai acheté une maison. Le terrain avait été décaissé et je me suis retrouvé à jardiner dans de l’argile pur. Mettant en pratique mes connaissances scolaires, j’ai totalement échoué. Je me suis mis à chercher ce qui n’allait pas. Sur Internet, j’ai découvert la Permaculture. Les connaissances techniques et les valeurs de cette « philosophie » ont comblées tout de suite toutes mes attentes ! Les pièces du puzzle s’assemblaient dans ma tête : j‘allais faire du Conseil et de la Formation en Viticulture alternative !

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la viticulture alternative ?

C’est surtout grâce à mon père que je me suis intéressé à cela. Alors que j’étais au Lycée, je me rappelle de lui en train de remuer des produits. Il avait la tête au dessus d’un seau et il remuait avec un bâton en bois dans les mains. Il allait utiliser ce mélange pour traiter la vigne. Je regarde le bidon de ce produit et je lui dis : « Regarde ce qui est écrit ici ! Tu ne devrais pas faire ça ! Moi, quand je suis au lycée pour mélanger un tel produit, je suis avec une blouse, des lunettes de protection, des gants. Et surtout, je suis sous une hotte ou avec un masque ! » Lui de me répondre : « Penses tu ! Tu dis n’importe quoi, le technico a dit qu’il n’y a pas de problème ! ». J’ai enterré mon père l’an passé. L’espérance de vies des Français est de 79 ans et demi. Il en était très loin. Et à vrai dire, je ne connais vraiment que très très peu d’agriculteurs ou de viticulteurs qui soit arrivé à cet âge… Je veux pouvoir me promener l’été dans la nature, dans les vignes avec ma fille. Sans craindre pour sa santé parce que ça pue et qu’il y a des produits nocifs et cancérogènes tout autour de nous ! Il faut que tout cela change !!!… et le plus vite possible.

Quels sont les avantages et les limites de la viticulture alternative par rapport aux pratiques conventionnelles ?

La viticulture alternative telle que je l’entends est basée sur la Permaculture, l’Agroécologie et les sols vivants. Commençons par les limites de ces méthodes car elles sont assez simples en fait. Il y a quelques limites techniques, mécaniques et de connaissances. Celles ci sont facilement « dépassables » grâce à des formations, l’achat ou la conception de matériel adapté, une mise en réseau et de l’entraide viticole. Mais la limite la plus importante reste la limite psychologique ! La peur de l’inconnu, de ce que va dire le voisin, de rompre la loyauté vis à vis de nos parents, anciens…

Pour les avantages, c’est un peu plus complexe en fait… car nous ne les connaissons pas tous encore ! Il semble que tous les légumes cultivés en sol vivant sont plus riches en goût, minéraux, et vitamines. Les raisins et les vins semblent plus complexes et plus riches. La législation imposera bientôt de ne plus utiliser de désherbant en agriculture. Les techniques que j’utilise ont également cet avantage de ne plus en utiliser sans dégrader le sol par des labours ou en le laissant à nu. Il y également les avantages écosystèmiques qui aident à la culture grâce à la faune et la flore. Ces pratiques sont également plus en accord avec ce que demandent les consommateurs. Et enfin, l’avantage le plus important sans doute est que ces techniques permettent de capturer du carbone pour agrader les sols et participer à la limitation du réchauffement climatique.

Comment se positionnent les viticulteurs sur ces sujets ?

C’est là aussi une question complexe… Quand vous discutez avec eux, vous vous rendez compte qu’à plus de 90%, ils détestent le travail de la vigne. Ce travail est pénible, sans intérêt réel car déconnecté de la nature, avec de plus en plus de contraintes administratives… Ils sont « obligés » d’utiliser des quantités importantes de produits chimiques dangereux pour eux, leurs enfants et la nature afin d’avoir un revenu. Cette viticulture n’a aucun sens !

Mais lorsque vous discutez avec eux de faire évoluer leurs pratiques, la limite psychologique arrive tout de suite. Je ne pense pas que nous puissions faire de généralités sur « les viticulteurs ». C’est un groupe sociologique qui suit les comportements de tous les groupes humains. Il y a ceux qui vont avoir peur, être contre et toujours freiner, les suiveurs qui composent le gros du peloton et les pionniers ou les innovateurs.

Quel est le discours que vous leur tenez afin de faire évoluer leur pratique ?

Afin de faire évoluer leur pratique, je dois comprendre quel est leur point de blocage psychologique. Ensuite, je leur fais connaître et comprendre tous les avantages liés à ce type de viticulture en sol vivant.

Votre approche repose sur une très forte expertise scientifique. Comment cela sert-il votre activité ?

Cette expertise me permet de faire un tri dans toutes les infos sur ces sujets, puis de valider les plus pertinentes. Actuellement tous les scientifiques reconnus vont dans le sens de mes convictions et de ce que je propose...

Vous développez votre activité au sein de la coopérative d’entrepreneurs Synercoop. Vous vous attachez à y mettre en place un pôle de compétences autour de la transition écologique. Quel est l’intérêt d’une telle démarche ?

La encore, plus aucun scientifique ne doute de la nécessité de la transition écologique. Ayant toujours pensé que l’Entraide était une belle valeur, je ne fais que mettre en pratique mes convictions dans ce pôle de compétences autour de la transition écologique. Une telle démarche nous permettra d’aller plus loin, d’être plus efficace et plus résilient vis à vis de cette transition.

Merci et bonne continuation !

Merci à vous et belle transition à tous !

Faire changer d’échelle les alternatives : rencontre avec le Plan B Nancy

Le Plan B est une stratégie de structuration des initiatives de la transition sur le territoire nancéien. A l’occasion de son financement participatif, nous mettons un coup de projecteur sur cette action partenariale originale, en rencontrant l’une de ses instigatrices, Pauline Nowik.

Qu’est-ce que le plan B ? Quelle est l’histoire derrière cette initiative ?

Le Plan B Nancy est une stratégie qui vise à faire changer d’échelle les alternatives de l’Économie Sociale, Solidaire et Écologique. Cette stratégie repose sur trois axes : la mutualisation, la professionnalisation et la communauté. Si nous développons ces trois axes, c’est pour répondre à des besoins que nous avons repérés lors de l’organisation du village Alternatiba à Nancy en juin 2015. Plus de cent structures étaient venues sur deux jours présenter leur alternative au changement climatique. Lors de différentes discussions, ces acteurs ont constaté que nos alternatives manquaient de moyens (humains, matériels et financiers), que nous proposions une image « amateur » et que nous communiquions sur nos actions de manière limitée, dans nos cercles d’adhérents. De là, nous avons songé à répondre à ces manques par une stratégie qui se construit depuis 2016.

Ainsi, la mutualisation permettra d’avoir accès à du matériel (vidéoprojecteur, photocopieur, …), des locaux (bureaux, salles de réunions, espace de stockage) et des compétences (comptable, graphiste, …). La professionnalisation se traduira par des formations pour les bénévoles et salariés, de l’accompagnement pour obtenir des financements adaptés et la mise en relation avec des personnes qualifiées (experts en ressource humaine, en gestion financière, en marché public, …). La communauté qui se construit actuellement permettra à chaque membre du plan B de toucher l’ensemble des adhérents pour informer sur la mise en place d’une conférence, d’un atelier, ou d’une action non violente de désobéissance par exemple.

Quels en sont les créateurs ?

Au départ, une poignée de citoyens déjà engagés dans diverses associations et collectifs et aujourd’hui, nous sommes une vingtaine d’associations et une trentaine de personnes engagées à tous niveaux : du petit coup de main ponctuel à l’investissement quasi quotidien.

Quels sont les objectifs ?

L’objectif est de donner les moyens aux citoyens, associations et entrepreneurs de rendre crédibles et désirables toutes les actions, qui, d’une part, luttent pour dénoncer les fausses bonnes solutions, et, d’autre part, proposent et construisent des alternatives. Notre slogan illustre nos ambitions : « de l’alternative à la norme ».

A quoi va servir le financement participatif que vous venez de lancer ?

La campagne de financement en cours va nous permettre d’aménager notre local situé au 51, rue de la République à Jarville. Des travaux sont prévus pour permettre aux premiers utilisateurs d’avoir accès à une salle de réunion, des bureaux, et des espaces de stockage pour faciliter la logistique des associations notamment. Nous achèterons également les premiers matériels et outils à mutualiser, selon les besoins identifiés auprès des adhérents. La campagne se termine le 12 décembre et nous invitons chacun à contribuer, même avec un petit don, car ce qui est important, c’est de montrer que nous sommes nombreux à soutenir le plan B Nancy.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Le 4 décembre prochain, nous accueillons la Nef, la banque éthique, pour une soirée de présentation. Le dimanche 9 décembre, nous organisons des portes ouvertes dans notre local à Jarville afin d’accueillir les curieux et futurs engagés. Après le 12 décembre, selon le succès de la campagne de financement participatif, nous aménageons le local de Jarville et poursuivons notre développement : proposition d’un calendrier partagé des actions militantes, mise en place d’un calendrier de formation, poursuite de la communication grand public, constitution des annuaire de personnes qualifiées, …

Quelle est l’articulation du Plan B avec Képos ?

Képos est le volet économique de notre stratégie. En effet, il s’agit bien de faire bénéficier du plan B aux membres de Képos et inversement. Certains entrepreneurs pourront bénéficier des moyens mutualisé,s par exemple un bureau ou l’accès au photocopieur et de la communauté pour tester leurs idées, et à l’inverse devenir personne qualifiée pour aider au développement de nouvelles alternatives. L’enjeu est de créer un réseau d’acteurs sans concurrence, qui se nourrit des réussites et idées des uns et des autres.

Revue de projets #9 : Cécilia Gana, gérante de Day by Day Nancy

Cécilia Gana est la créatrice et la gérante du magasin Day by Day de Nancy, épicerie spécialisée dans la vente en vrac. A l’heure où de nouvelles formes de commerce apparaissent, elle nous présente son activité et la conduite de son projet.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Cécilia Gana, je suis née à Nancy, et suis aujourd’hui la gérante d’une épicerie 100 % vrac.

Comment en êtes-vous arrivée à créer une épicerie en vrac ?

Depuis toute petite, j’ai été sensibilisée à l’écologie, à la protection de l’environnement et à l’anti-gaspi (grâce à ma famille notamment). Après de longues études, orientées vers l’écologie et m’ayant mené jusqu’au doctorat, j’ai souhaité me diriger vers un métier plus concret, utile au quotidien et surtout qui ait du sens, avec un contact humain plus présent. Ayant conscience du problème de la pollution et essayant de réduire nos déchets, nous trouvions dommage, avec des amis, qu’il n’y ait pas de magasin dédié au vrac sur Nancy. Et je me suis donc lancée dans l’aventure en créant mon entreprise et en ouvrant le magasin.

Pouvez-vous nous décrire plus précisément votre activité ?

Day by day est une épicerie 100 % vrac, où les clients peuvent venir avec leurs contenants, afin de limiter les emballages (je fais la tare avant). Des contenants sont également disponibles sur place et gratuits (sacs en papier compostables et bocaux). On ne prend que la quantité dont on a besoin afin de limiter le gaspillage. Tout y est vendu au détail (les prix sont indiqués au kilo) : épicerie salée (pâtes, légumineuses, riz, gâteaux apéritifs, huiles, vinaigres,…) ; épicerie sucrée (sucres, sirops, céréales, fruits secs, farines, biscuits, chocolats, café, thé,…) mais également des produits d’entretien (vinaigre, bicarbonate, savon de Marseille, lessives, liquide vaisselle…) et d’hygiène (shampooing, déodorant et dentifrice solide)

Comment voyez-vous les attentes du grand public, et de votre clientèle en particulier, en matière de zéro déchet et de vente en vrac ?

Dans le vrac, chacun peut trouver son compte : certains viennent parce qu’ils souhaitent avant tout réduire les déchets d’emballage, d’autre plus pour le côté « je ne prend que ce dont j’ai besoin », donc pour moins gaspiller, mais aussi varier les menus. Et enfin il y a aussi le côté économique du vrac : consommer en vrac permet de faire jusqu’à 30 % d’économie si l’on compare avec des produits équivalents emballés. Ce que les gens recherchent aussi, c’est la traçabilité des produits, savoir d’où ça vient, comment c’est fait. Nous sommes donc très attentifs à cela et indiquons l’origine de chaque produit. Nous connaissons bien nos producteurs et fournisseurs, nous savons comment ils travaillent et on peut ainsi l’expliquer aux clients.

Vous avez fait le choix de créer votre activité en franchise. Quels sont les atouts et les limites de cette solution ?

Comme je n’étais pas issue d’une formation autour du commerce, je trouvais ça utile d’être accompagnée par la franchise. Pour convaincre une banque de m’octroyer un prêt, c’était aussi un petit plus de dire que j’allais être franchisée. Faire partie d’un réseau, quand on est commerçant indépendant, est aussi rassurant : on se sent moins seul, on échange souvent, on partage des astuces et bonnes pratiques entre franchisés. La franchise apporte aussi plus de visibilité, avec par exemple un site internet que je n’aurais jamais pu faire et financer en n’étant pas franchisée. L’accès également à autant de références (avec plus de 80 fournisseurs différents) aurait été impossible, je n’aurais pas pu proposer autant de produits seule. Bref, pour moi, ce ne sont que des avantages, je n’y vois aucun inconvénient ! D’autant plus que c’est un petit réseau, à taille humaine : chacun a son mot à dire, les franchiseurs sont à l’écoute de tous les gérants d’épicerie, nous travaillons ensemble. Si on veut que le vrac se développe, je pense qu’il faut aussi travailler en réseau, pour avoir plus d’impact vis à vis des fournisseurs, leur faire changer leurs modes de conditionnement, mais aussi gagner plus de visibilité vis à vis du grand public. Le bio par exemple est en plein essor et s’est fait connaître de tous grâce aux réseaux de magasins spécialisés dans les produits bio.

Les magasins de vente de vrac commencent à se multiplier : ça vous inquiète ou ça vous enthousiasme ?

C’est très encourageant, le fait que le vrac se développe. On trouve maintenant du vrac dans à peu près toutes les grandes surfaces, mais de plus en plus de magasins dédiés au vrac se développent. Je pense qu’il y a de la place pour tous et que plus on sera nombreux, plus les gens pourront facilement adopter le vrac, réduire leurs déchets, en parler autour d’eux et convaincre d’autres personnes de passer au vrac.

Quelques mots sur vos prochaines perspectives ?

Continuer à développer la gamme de produits proposés (à mon ouverture, j’avais 650 références, aujourd’hui, j’en ai quasi 850). Essayer de proposer d’avantages de produits français (aujourd’hui 60 % des références) et si possible bio (un peu plus d’1/3 des produits proposés en magasin à l’heure actuelle). Faire en sorte que le vrac se développe de plus en plus. Sensibiliser les gens à la réduction des déchets (continuer à proposer des ateliers avec des partenaires locaux autour du « mieux consommer » et « réduire ses déchets »)

Merci !

Revue de projets #8 : Félix Billey, inventeur et entrepreneur low tech

Félix Billey est un jeune ingénieur diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Techniques et Industries du Bois, basé à Besançon. Inventeur et entrepreneur, il a plusieurs cordes à son arc : conception d’un vélo amphibie, création d’une maison tractable en bicyclette, fabrication et vente de boucles d’oreille en plumes naturelles… Il nous présente ses sources d’inspiration et le sens de son travail de conception et de fabrication d’objets low tech ou inspirés de la nature, posant ainsi la question de la place des technologies dans la transition écologique.

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

J’ai 24 ans et toutes mes dents.

Quelles sont vos principales activités d’inventeur et d’entrepreneur ?

Actuellement, je conçois et fabrique une sorte de petite maison roulante tractable par un vélo. J’ambitionne de vivre quelques temps dedans. Je l’ai baptisée la BikeHouse. C’est un peu un clin d’œil aux start-up ou accélérateurs de projets en tout genre.  Non pas que je ne crois pas à tout cela, mais je suis convaincu que, pour mettre au point quelque chose de fondamentalement nouveau, ou quelque chose de fou, où l’on se dépasse, où l’on va plus loin que ce que l’on peut même imaginer, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Et si le numérique donne parfois le sentiment que l’on peut tout avoir instantanément, j’ai l’impression que c’est un leurre, qui nous rend passifs et consommateurs. Partir à la conquête ou reconquête de ma spontanéité c’est un peu l’objectif de la BikeHouse, c’est mon incubateur personnalisé, en tant qu’inventeur, qui me laissera le temps d’approfondir des choses très intimes. C’est une échappatoire, un outil me permettant de cultiver mon jardin secret.

Imaginez-vous : être un arbre… Si vous évoluez dans un incubateur ou une start-up, vous développerez majoritairement vos branches et votre feuillage : vous êtes en concurrence pour la lumière et vous devez grandir vite pour ne pas être dans l’ombre. A travers la BikeHouse, la démarche est plutôt de développer les racines de mon arbre avant le feuillage. Ma croissance est insignifiante voir presque invisible, mais la particularité, c’est que la ressource principale n’est pas donnée par le ciel, mais par la terre ! Ainsi, en cas de tempête, l’arbre évoluant en start-up sera facilement déraciné car son feuillage est trop gros par rapport  à ses racines ; en cas de sécheresse, l’arbre start-up sera beaucoup plus vulnérable car son feuillage est beaucoup plus étendu et ses racines pas assez pour puiser l’eau dans le sol. En bref, la BikeHouse a pour but de donner vie à des idées apparemment non viables dans le système actuel, c’est un peu sa vocation.

Comme quand on apprend à jouer d’un instrument de musique, le début est difficile, et une fois que ça commence à venir, ça devient satisfaisant, c’est plus simple de jouer et ça devient plaisant. Seulement il est très difficile d’arriver au point où cela devient plaisant, car tout ce qui nous entoure tend à nous divertir. Nous avons tendance à choisir la facilité. Quelque part, la BikeHouse a pour but de  me plonger dans un inconfort, ou un confort juste suffisant, pour que la pratique de quelque chose d’a priori difficile dans le confort actuel, devienne très plaisant voir nécessaire pour trouver du plaisir ou l’équilibre. En fait, quand l’on est dans le confort, on n’a pas forcément besoin de faire quelque chose, on se contente de ce que l’on a. Rien ne nous incite à sortir de notre situation. Dans l’inconfort de la BikeHouse, je serai obligé de m’activer pour sortir de l’inconfort, pour oublier l’inconfort.

Donc, plus concrètement, mon activité aujourd’hui principale est la fabrication de la BikeHouse. Une fois celle-ci terminée et viable, le temps que je passe sur la BikeHouse se déplacera sur la mise au point d’un vélo amphibie. J’ai aussi des projets de spectacle, et surtout, je veux rester ouvert à l’inconnu. En parallèle, je développe avec une cousine une activité de fabrication et vente de boucles d’oreilles en plumes naturelles. Celle-ci exploite la technique du montage des mouches de pêche. Ça, c’est un peu le feuillage de mon arbre, mais qui ne pousse pas très vite et plutôt difficilement.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Pour la BikeHouse je m’inspire de mes besoins propres. Des plus primaires aux plus spirituels. Toutes les conséquences du réchauffement climatique (catastrophes naturelles, sécheresses, disparition d’espèces etc…) sont également des faits qui me pousse à mener mon projet au bout même si il est très marginal, et que j’ai peu de moyens. Pour les boucles d’oreilles, je trouve mon inspiration directement dans la nature.

En tant qu’inventeur, comment travaillez-vous ?

Cela dépend des activités. Généralement, j’opère par cycles. Je m’explique : quand je débute une activité, je lui consacre un tout petit peu de temps, même si quelque fois la motivation est telle que je pourrais travailler presque nuit et jour. Mais je préfère procéder ainsi pour ne pas risquer de me décourager. Ensuite, je libère de plus en plus de temps pour cette activité, jusqu’à atteindre une sorte d’apogée ou elle devient mon activité principale et occupe quasiment tout mon temps. Ensuite, je relance ou reprends une autre activité, qui va relayer petit à petit la première. Mais, attention à ne pas passer d’un projet à un autre sans avancer, fuir la difficulté de l’un en passant à l’autre et vice versa. Je peux imager mes propos avec la métaphore du pied de tomate : si on le laisse pousser tout seul, il produira plein de toute petites tomates ; si on enlève les « gourmands »,  il produira plusieurs belles tomates ; et si on enlève trop de tige et qu’on ne laisse qu’une seule fleur, il ne produira qu’une seule très grosse tomate.

Pour savoir si un projet me tient à cœur, je tiens une sorte de petit journal dans lequel je mets mes idées, mes réflexions, mon humeur. J’essaie d’être le plus honnête possible. Et quand je décide de lancer une idée, un projet, je reprends ce journal pour voir si l’idée est ancienne ou récente, récurrente ou anecdotique. C’est ce qui me permet de savoir avec plus d’assurance si un projet ou une idée me sera viable ou non dans le futur. Pour revenir au pied de tomate, savoir si c’est un « gourmand » ou si c’est une vraie branche productive.

Dans le développement de la plume à l’oreille, comment abordez-vous l’acte de vente ?

Je fonctionne en allant voir directement les responsables de boutique, et en leur montrant mes produits en vrai. Cela me permet d’observer leurs réactions, leurs observations. J’ai ainsi directement leur réponse. C’est aussi plus simple pour négocier les prix, et les formalités de vente, d’exposition… Ce que j’apprécie dans cette façon de faire, c’est que même si les boutiques ne veulent pas de mes produits, les employés ou les responsables sont souvent très encourageants !

Quelle vision du monde ou de la société essayez-vous de mettre en œuvre ?

J’ai une certaine vision du monde et de la société, mais je ne peux pas dire que je cherche à la mettre en œuvre. Elle m’aide dans mes prises de décisions. Je vois la vie comme un grand jeu, fondé sur des lois instaurées par on ne sait qui ou on ne sait quoi, et où tout le monde perd à la fin.

Le monde du travail est également un jeu, un grand jeu de société où il y a des gagnants et des perdants. Dont la seule véritable importance est de meubler l’existence, la rendre moins lourde,  la rendre exaltante. Une façon de détourner son esprit sur des problèmes moins impactant, moins douloureux, que des questions existentielles sans réponses. Concrètement, cette façon de voir se traduit par plusieurs type de comportements chez moi : « puisque mon travail n’est pas important, alors au moins qu’il soit épanouissant », « puisque mon travail n’est pas important, je ne risque rien », « puisque mon travail n’est pas important, qu’il ne détruise pas ce qui l’est ».

Quelles sont les prochaines étapes pour « la plume à l’oreille » et vos diverses activités ?

Dégager un salaire pour ma cousine et moi : bref, rendre l’activité rentable. Aller le plus loin possible dans le respect de l’environnement et de nos idées.

Revue de projets #7 : le Florain, Monnaie Locale Complémentaire du bassin nancéien

Le Florain est la Monnaie Locale du bassin nancéien. Rencontre avec Samuel Colin, un de ses instigateurs, qui nous expose l’intérêt d’une telle démarche au service de la transition écologique.

Faisons connaissance : qui êtes-vous ? Comment en êtes-vous venu à participer au lancement d’une Monnaie Locale ?

Je m’appelle Samuel Colin, je fais partie de la dizaine de personnes à l’origine du Florain, et de la cinquantaine de bénévoles qui se sont impliqués tout au long du projet. Depuis mars dernier, je suis également salarié à temps partiel de l’association. Je me suis impliqué dans le Florain suite à la tenue d’Alternatiba Nancy qui a eu lieu en juin 2015.  Cet événement visait à sensibiliser le grand public aux enjeux de la lutte contre les changements climatiques et présenter les initiatives citoyennes, associatives… qui existent pour s’engager à ce sujet. A cette occasion, une conférence sur les Monnaies Locales et Citoyennes a été organisée, et cela nous a convaincu de l’intérêt d’en lancer une.

Pouvez-nous nous présenter le Florain ?

Le Florain est une Monnaie Locale qui circule depuis octobre 2017 sur le sud de la Meurthe-et-Moselle, principalement sur les agglomérations de Nancy, Toul, Lunéville et Pont-à-Mousson, ainsi que dans les campagnes environnantes. Notre monnaie existe sous forme de billets de 1, 2, 5, 10 et 20 Florains. Elle est gérée par une association spécifiquement créée à cet effet.

Quel sont le principe et l’intérêt d’une Monnaie Locale ?

Une Monnaie Locale Complémentaire (MLC) est un titre de paiement qui circule sur un territoire délimité et au sein d’un réseau d’acteurs choisis (commerces et services de proximité, artisans, producteurs, associations et PME locales), sans possibilité d’épargne ni de spéculation. Ces monnaies sont dites complémentaires car elles ne cherchent pas à remplacer la monnaie nationale mais circulent de façon complémentaire sur le territoire. La parité 1 Euro = 1 MLC est donc nécessaire. Les particuliers peuvent se rendre dans des bureaux de change, gérés par des commerces partenaires, pour adhérer à l’association puis échanger des euros contre des Florains, pour ensuite les dépenser au sein du réseau. Le principal intérêt des MLC est de dynamiser l’économie d’un territoire en incitant les acteurs économiques locaux à travailler les uns avec les autres : quand un commerçant reçoit des Florains de la part d’un client, il doit chercher à les redépenser au sein du réseau, et donc à privilégier des fournisseurs de proximité.

En quoi une telle monnaie peut concourir à des enjeux de transition écologique ?

En favorisant des logiques de coopération de proximité, les Monnaies Locales contribuent à limiter les déplacements et transports de marchandise. Au delà de ce point, la plupart des Monnaies Locales contribuent à orienter la consommation de leurs usagers vers des acteurs économiques qui partagent des valeurs de respect des êtres humains et de leur environnement. C’est notamment le cas du Florain qui dispose d’une charte de valeurs qui va dans ce sens. En outre, tous les acteurs professionnels qui intègrent le réseau du Florain s’engagent sur un défi de leur choix qui vise à améliorer leurs prises en compte de ces valeurs. Ce sont très souvent des défis qui portent sur la préservation de l’environnement.

Quelles sont les limites à ce type d’initiatives ?

Les Monnaies Locales sont un très bel outil au service de dynamiques de transition écologique et citoyennes. Mais ce sont des démarches qui demandent beaucoup d’énergie et d’engagement, de la part des bénévoles, des usagers et des professionnels.

Quels retours pouvez-vous faire sur les premiers mois de vie du Florain ?

Après 11 mois de fonctionnement, on dénombre 560 usagers du Florain, qui font circuler environ 42 000 Florains auprès de plus de 120 structures différentes. Nous avons également pu constater les premières mises en relation entre acteurs professionnels qu’a permis notre monnaie. C’est un résultat encourageant, et conforme à nos projections pour la première année de fonctionnement. Mais ce n’est qu’un début, il nous faut maintenant à la fois fidéliser les personnes membres du réseau et développer ce dernier au-delà du cercle des convaincus !

Quelles sont les perspectives à venir pour cette Monnaie Complémentaire ?

Nous réfléchissons à plusieurs axes de développement, qui ne sont pas forcément tous tranchés à ce jour. Parmi les points déjà décidés, il y a le « 1 % associatif » : à partir du 1er janvier 2019, à chaque fois que quelqu’un ira changer des euros contre des florains, cela déclenchera un don correspondant à 1 % de la somme changé pour une association locale de son choix, sans rien lui coûter (c’est le Florain qui prend en charge ce don). Une bonne raison de se motiver à régulièrement changer des euros contre des Florains !