Archives de catégorie : Réflexions

Le préjugé de l’impuissance

Il n’est pas rare, lorsque l’on discute avec quelqu’un des efforts à accomplir dans le sens de la transition écologique et de l’engagement que l’on est prêt à prendre, de se voir opposer un lapidaire : « C’est aux politiques de s’emparer de la question. Seul, je ne peux rien ». Et effectivement, cela peut sembler plausible : un individu seul ne pourra rien changer à des problèmes d’ampleur systémique. Les détenteurs du pouvoir ont en effet ceci de particulier que les décisions qu’ils prennent peuvent avoir des impacts beaucoup plus vastes que celles prises par un simple particulier. Autre variante « Ça ne se joue pas à mon niveau », le locuteur renvoyant alors aux multinationales, aux lobbys, aux consommateurs chinois ou américains, qui « pollueraient beaucoup plus que nous ». On a alors en face de soi un double constat d’impuissance : celle de l’individu isolé, mais aussi celle du politique, dont l’action suscite méfiance, et dont on craint soit l’inefficacité, soit la contre-productivité.

Que peut-on opposer à ce discours pour retrouver le sens de l’engagement ? Je propose trois arguments. Un premier d’ordre moral, un deuxième d’ordre politique, un troisième d’ordre historique.

Le premier a trait au concept d’Hannah Arendt de banalité du mal. Raisonner comme énoncé précédemment, c’est précisément dire « Je m’en lave les mains », ou « Je me défausse de ma part de responsabilité ». C’est l’irresponsabilité banale de celui dont tous les comportements aggravent, à leur échelle, la crise en cours. Au contraire, la situation qui est la nôtre est plutôt celle où nous sommes universellement et solidairement responsables, dans le temps et dans l’espace, de la mise en danger systémique de la vie sur terre. Dès lors, l’attitude morale serait précisément celle proposé par Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle de la nature ». Autrement dit, il convient d’agir, en permanence et en toutes circonstances, dans le sens de la préservation de la cohérence, de la résorption des contradictions introduites par l’homme dans le système terre. Moralement, chacun doit agir comme si tout dépendait de lui, car, cette attitude, élevée à l’universel, garantirait la sauvegarde de la planète. C’est là la formulation d’un impératif catégorique de l’action et de l’engagement au service de la transition écologique, qui a pour effet une extension du domaine de la responsabilité.

Le deuxième argument est politique. L’attitude paradoxale qui consiste à dire « C’est aux politiques d’agir », et en même temps « Les politiques sont pieds et poings liés par les lobbies » est une prophétie auto-réalisatrice qui aboutit à une perte de substance de l’action politique. Car fondamentalement, dans nos démocraties, le pouvoir appartient au peuple, et à personne d’autres. Se défausser sur le personnel politique pour s’en défier aussitôt, c’est précisément renoncer à notre liberté politique. C’est nier que le pouvoir appartienne au peuple. Car si nous voulons être au niveau de ce qu’il convient de faire face à la crise écologique, nous devons chacun nous sentir politiquement investi de changer les choses. Face au dessaisissement de ce qui nous appartient, il nous faut nous ressaisir, et nous réinvestir dans ce qui fait notre vie politique comme peuple souverain. Autrement dit, la politique n’est pas leur affaire (aux politiciens), elle est notre affaire, à tous. Si nous nous plaignons des politiques, c’est précisément parce que nous en tant que citoyens, avons abandonné la place. Nous devons tous revenir politiquement dans le jeu, et la transition écologique est précisément le terrain sur lequel le faire. C’est le sens de l’engagement du collectif Kèpos.

Enfin, le troisième argument que l’on peut opposer aux discours habituels de l’impuissance, concerne le rôle des éclaireurs dans l’histoire. Celle-ci fourmille d’individus qui ont expérimenté des manières d’être, de faire ou de penser totalement nouvelles qui ont, dans la longue durée, tout changé. C’est le cas par exemple pour les religions : le fait qu’en Palestine il y a 2000 ans un homme se soit proclamé Fils de Dieu a changé du tout au tout l’histoire humaine. C’est la même chose dans les sciences, avec Galilée ou Einstein par exemple, dont les découvertes ont fait bifurquer les sciences, mais aussi l’histoire technique, économique ou sociale, dans des directions radicalement nouvelles. On pourrait trouver le même type d’exemple dans l’histoire des arts, ou encore l’histoire politique ou militaire. Je me faisais ce type de réflexion en assistant dernièrement à une conférence de Jérémie Pichon, créateur du blog de la Famille zéro déchet. Voilà un homme qui décide il y a trois ans, avec femme et enfants, d’ouvrir sa poubelle pour voir ce qu’il y a dedans et comment en réduire le volume, et qui aujourd’hui sillonne la France en réunissant des foules prêtes à suivre son exemple. Cette engagement personnel, familial, le projette trois ans plus tard à l’avant-garde d’un mouvement très profond de déconsommation et de refus de ce que d’aucun nomme la « culture du déchet ». Aussi bien, nous sommes chacun appelés à devenir des expérimentateurs, des éclaireurs, de nouveaux modes d’action ou d’être au monde dans le sens de la transition écologique. Car fondamentalement, personne ne peut présumer des fruits qui pourront, dans le temps, en résulter.

Géopolitique de la transition écologique

La transition écologique, en tant que transformation radicale et multi-dimensionnelle de nos modes de vie, est un chantier titanesque pour l’humanité. Mais force est de constater que sa conduite va devoir s’opérer dans un contexte géopolitique qui va en compromettre l’épanouissement. La crise écologique se nourrit de désordres géopolitiques graves qui vont handicaper notre capacité collective d’action.

Le travail des historiens, et de ce que l’on nomme aujourd’hui l’histoire environnementale (cf par exemple Cataclysmes, de Laurent Testot), montre la très grande plasticité réciproque de l’action de l’homme avec son environnement. L’homme modifie son environnement, l’environnement modifie l’homme. La vie sur terre en général, et l’histoire humaine en particulier, est pleine de ces boucles de rétroaction que décrit admirablement Bruno Latour dans Face à Gaia. Dès lors, quel est l’avenir géopolitique de l’humanité dans un contexte de perturbation environnementale majeure ? Il en sera à coup sûr le miroir.

Et c’est vrai que sur le terrain, les rapports de force se tendent singulièrement, et qu’en France, nous ne pourrons certainement pas mener notre transition dans notre coin, tranquillement, comme à l’écart des conflits qui poignent. Sommairement, on voit plusieurs lignes de fractures mondiales se renforcer rapidement. Il s’agit d’abord d’un antagonisme Etats-Unis/Chine : le conflit est pour l’instant commercial et technologique, puis politique. Il peut devenir militaire, structurant des blocs et des zones d’influence. Celles de la Chine s’étendent, à mesure que l’Etat chinois approfondit son pouvoir chez lui. On voit arriver en Chine un avenir à la George Orwell, à force de caméras et d’intelligence artificielle. Le rapport à la puissance a en tous cas singulièrement changé en Chine depuis les années 80 : de cachée, celle-ci devient affirmée. Les chinois se voient à présent au centre du jeu géopolitique et économique.

Une deuxième ligne de fracture géopolitique apparaît autour de l’antinomie démocraties libérales post-modernes (pays occidentaux) et régimes autoritaires, sous l’impulsion de la Russie. Celle-ci joue le jeu de la déstabilisation systématique des démocraties occidentales, alliant cyber attaques, manipulation des opinions publiques occidentales et démonstration de puissance militaire. Dans cette confrontation, force est de constater que l’Europe se délite, revenant sur ses principes fondateurs, divisée et gangrénée par le populisme, incapable de forger une véritable puissance politique. Il y avait d’ailleurs quelque chose de terrifiant à constater lors de la présidentielle française de 2017 les partis pris russophiles de trois des principaux candidats (Fillon, Mélenchon, Le Pen). Il faut dire que dans le même temps, la relation transatlantique souffre fortement, sous l’effet des atermoiements de Trump et de la fragilisation de la démocratie américaine

Enfin, une dernière ligne de fracture (parmi d’autres) est celle qui se structure autour de la rivalité entre Israël et Arabie Saoudite d’une part, et Iran d’autre part. Ce dernier est le véritable vainqueur du conflit syrien. Celui-ci, de civil, est devenu au fil du temps international. D’asymétrique, il peut évoluer vers un conflit symétrique entre Etats. En ce sens, la double déstabilisation de l’Iran par le retour des sanctions américaines d’une part, et le réchauffement climatique et ses conséquences sur la ressource en eau d’autre part, place toute la région sur un volcan. A ceci s’ajoute un antagonisme chiites/sunnites qui vient donner une dimension religieuse à la rivalité politique.

Ce ne sont là que quelques éléments d’analyse géopolitique brossés à gros traits, mais ils ont le mérite de mettre en lumière la dangerosité de la situation. Face à cela, les tactiques individuelles de changement de vie propre à la transition écologique ne suffisent pas. Il faut affronter politiquement la situation, en tant que nation. C’est tout le sens des réflexions de Bruno Latour dans l’ouvrage cité précédemment : l’anthropocène nous fait entrer dans une situation de guerre : il faut refaire de la politique, loin des consensus de gestion qui ont prévalu en Europe depuis au moins les années 80.

L’entreprise à l’école de la permaculture

Le collectif Kèpos recevait dernièrement, à l’occasion d’une de ses réunions, Stéphan Rambour, permaculteur et membre de l’association Brin de Paille 54. L’occasion d’une discussion très riche autour des possibles croisements entre les principes de la permaculture et la vie d’une entreprise, dont nous faisons ici un bref compte-rendu.

Les échos entre la permaculture et notre démarche d’entrepreneuriat responsable sont potentiellement très nombreux. Par exemple, une application des principes permacoles à la vie de l’entreprise invite très vite à faire en sorte que les ressources financières d’une entité viennent de plusieurs sources. Un principe clé de la permaculture est en effet qu’un élément doit avoir plusieurs fonctions. Ainsi, un commercial ne devra pas s’arrêter à la demande du client. Il pourra au contraire se mettre en situation d’emmagasiner un maximum d’informations pour les dispatcher aux autres membres de son organisation. Irriguant ainsi celle-ci de connaissances, il va la fertiliser en mutualisant ses ressources. Il est donc essentiel de sortir d’une logique de court terme de satisfaction immédiate du client : en agissant ainsi, le commercial travaille sur le long terme en posant des jalons pour le développement futur de toute la structure.

Autre exemple : une approche permacole fondamentale consiste à ne pas produire de déchets : tout doit être inséré dans des cycles qu’il faut boucler totalement. On rentre dans un cercle vertueux où toute énergie mise dans un système est valorisée de la manière la plus efficiente possible. Les cycles d’énergie et de matières qui se créent alors renforcent l’autonomie et la résilience de l’organisation mise en place.

Une démarche intéressante concernant toute entreprise ou groupe d’entreprises serait donc de balayer toutes les principes de la permaculture, et de voir comment ils peuvent s’y appliquer. Mais les principes éthiques sont également essentiels : ils permettent de mettre en cohérence les différents aspects d’une pratique. Dans le cas de la permaculture, ces principes éthiques sont :

  • Prendre soin de la terre.
  • Prendre soin des hommes.
  • Partager les surplus de l’abondance.

Ce dernier point est très important et est sans doute le plus difficile à intégrer. Les systèmes permacoles sont souvent si productifs qu’ils invitent au partage avec les hommes, mais aussi avec l’ensemble des vivants, qui en retour fourniront d’autres services. Il est donc essentiel de ne pas trop vite monétiser cette abondance. Il faut porter humainement cette notion du partage, et la voir dans une configuration cyclique qui finira par se boucler. Stéphan Rambour cite alors le « Jardin des fraternités ouvrières », à Mouscron, en Belgique, dont les promoteurs laissent volontairement une partie des fruits de leur forêt jardin se perdre pour les insectes, les oiseaux, qui en retour vont délivrer tout un ensemble de services écosystémiques favorables. La question de l’abondance invite donc à ne plus penser en opposition, c’est-à-dire à sortir de la prédation. Le principe de base de tout écosystème est en effet une coopération massive. Ainsi, d’une certaine manière, notre économie non coopérative est une non intelligence qui débouche sur une dissipation extraordinaire d’énergie.

Un autre principe essentiel est de savoir commencer petit : ceci permet d’avoir de petites réussites dont on peut se féliciter, et de petits échecs sans dommage, dont on peut comprendre les raisons. C’est là quelque chose d’essentiel pour réussir sur le moyen long terme. On saura alors travailler avec l’échec, en faire une source d’apprentissage. Chacun pourra se découvrir en tant qu’homme à travers son activité : on saura tirer le bilan humain de son activité, et pas seulement celui financier. Chacun est ainsi invité à s’observer soi-même agissant dans son environnement. Plus largement, il est essentiel de regarder, pour comprendre et tirer partie.

Le design est un principe bien connu de la permaculture. Il implique que 80 % de l’effort mis dans une activité réside dans la phase de conception et de mise en place, contre 20 % pour la conduite proprement dite. Il importe dès lors de coucher le système projeté sur le papier, en cherchant un maximum à boucler les cycles. Chaque élément aura alors plusieurs fonctions. Cela permettra une efficience très importante qui permettra de préserver et d’économiser l’énergie (l’époque a ceci de paradoxal que nous sommes dans une situation où nous dissipons énormément d’énergie, mais que cela prépare une situation de descente énergétique globale). Un autre point important du travail de conception consistera à toujours relier son système aux écosystèmes environnants qui apporteront des services essentiels. Par exemple, une parcelle de maraîchage relativement petite (1000 m²) sera environnée d’écosystèmes naturels qui amélioreront son rendement.

En permaculture, la matière organique apportée au début de l’activité va permettre d’enclencher un cycle, et ne doit pas aboutir à une dispersion du capital. Cela peut inaugurer la mise en place d’un cycle d’accumulation de matière organique dans l’humus. Tout ceci  ouvrira à la création de systèmes productifs adaptés aux scénarios du Club de Rome. Dans un contexte de ressources décroissantes et de descente énergétique, on peut alors espérer aboutir à des ressources supplémentaires. L’écosystème de référence qui réalise cela est la forêt, ce qui explique qu’une forme importante de permaculture soit la forêt jardinée. L’humus d’une entreprise pourrait être l’information, ou les compétences et la qualité des personnels. Quoiqu’il en soit, l’humus est à mettre du côté de l’humain, et de l’humilité. La logique du vivant est de créer de l’humus.

La permaculture va chercher à trouver les bons appuis, les bonnes incitations : de petites choses qui peuvent avoir des impacts colossaux. On pourra alors aboutir à une situation où on va chercher ce qu’on peut ne pas faire, et laisser faire par les écosystèmes naturels, beaucoup plus efficaces. Pour cela, il est encore une fois essentiel d’observer. C’est le sens de l’ouvrage de Masanobu Fukuoka La révolution d’un seul brin de paille. Dans la vie d’une entreprise, on pourrait prendre l’exemple de la recommandation : comment faire pour que ce ne soit pas moi qui aille chercher les clients, mais que ce soit le bouche à oreille qui fasse venir les clients à moi.

Les systèmes permaculturels sont aussi des systèmes esthétiques, qui sont beaux. Ils satisfont ainsi un besoin essentiel de l’homme. Ce sont aussi à chaque fois des systèmes originaux. Il est important en permaculture de ne pas stéréotyper les solutions, de ne pas dupliquer les modèles. Il faut au contraire cherche l’adaptation. Ce souci de la singularité aboutit à la nécessité de ne jamais s’arrêter. On ne peut pas se reposer sur ses lauriers en permaculture.

Enfin, le permaculteur cherche l’inspiration dans le jardin. Il y trouve concentration et silence, débouchant sur de belles idées. La régularité dans la vie de tous les jours permet une telle émergence d’idées nouvelles. En un sens, c’est une manière de perdre du temps pour en gagner. La permaculture est aussi une invitation à faire, à montrer sa pratique, ses réalisations : cela ouvre aux fertilisations croisées avec autrui.

Qu’on le veuille ou non, l’homme va être obligé d’aller vers des solutions de type permaculturel ou biomimétique, du fait de l’épuisement des ressources. Le critère premier de l’action est alors le caractère recyclable des choses : tout ce que fait la nature est recyclable. Au niveau humain, la crise écologique est une invitation à refaire solidarité entre nous tous. Dans le même esprit et appliqué à la vie de l’entreprise, on cherchera alors à mettre en place des activités autonomes financièrement, mais bénéficiant des services écosystémiques des autres. Sur ce sujet, on consultera avec profit l’exemple de la ferme Polyface.

Transition écologique, territoire et entreprises : changer les termes de la délibération

La ville de Nancy, sur laquelle Kepos est situé, vient de lancer ce qui est annoncé comme structurant ses politiques publiques pour les 10 prochaines années : sa transition écologique territoriale. Cela est l’occasion de réfléchir sur ce blog à ce que pourrait donner, sur un territoire, une politique publique d’intégration des impératifs de la transition écologique par les entreprises. Car si nous voulons rendre cette transition effective, il est essentiel que les modalités de création de richesses sur un territoire soient reconfigurées. Nous lançons ici quelques pistes en ce sens.

   Définir les termes

De notre point de vue, un premier travail très important à mener est de définir les termes et les enjeux. Qu’est-ce donc que la transition écologique ? A coup sûr, cela va bien au-delà des politiques publiques usuelles de développement durable. Ce concept implique la prise de conscience que l’homme a introduit dans le système terre des déséquilibres, des contradictions qui menacent sa pérennité. C’est précisément la définition du concept d’anthropocène : l’homme a perturbé l’ensemble des cycles qui permettent à la terre d’héberger la vie. En ce sens, la transition écologique est une transformation radicale et multi-dimensionnelle des modes de la vie humaine, de manière à résorber ces déséquilibres et apaiser ces contradictions. Il ne s’agit bien sûr pas seulement d’avoir des activités « plus durables » ou « plus responsables » : ceci n’est pas suffisant. Il faut tout transformer dans nos manières de vivre ! Ceci ouvre la voie à des mutations qui ne sont pas seulement technologiques, économiques, sociales ou politiques… mais qui interroge la manière dont nous percevons notre humanité. On peut à juste titre parler de conversion écologique, et de passage d’une anthropologie de domination de l’homme et de la nature, à une anthropologie du partage, de la lenteur et de la relation.

Transformer cela en politique de territoire

Le premier point par lequel entrer est bien celui du territoire. Bruno Latour, dans une interview au Monde du 22 juillet 2018, présente le territoire comme ce dont une communauté humaine tire sa subsistance. Ce qui explique qu’à l’heure de la globalisation, le territoire se soit évaporé. On pourrait alors affirmer qu’opérer la transition écologique à Nancy et refaire territoire est une seule et même chose : il s’agit de passer, pour les acteurs territoriaux, d’une logique de développement basée sur l’exploitation de ressources exogènes à une logique de subsistance relocalisée s’appuyant sur des ressources endogènes. Ceci est bien sûr très difficile à assumer politiquement, mais c’est la voie pour à la fois refaire société, réancrer territorialement nos activités, et opérer la transition de nos modes de vie.

En deçà de ce changement de logique, la conception de l’action collective doit également évoluer. Outre la représentation et la participation, la démocratie doit être une démocratie de construction, où la responsabilité des décisions et des actions est l’affaire de tous. C’est essentiel car dans cette transition écologique à opérer, la ville de Nancy n’a la main que sur un domaine très réduit : une grande partie des décisions publiques lui échappent, de même que celles privées. Ceci nécessite une appropriation par tous les acteurs de la responsabilité qui est la leur : la transition écologique est un tel processus systémique, qu’elle doit être l’armature de l’agenda de tous les acteurs : puissance publique, université, entreprises, associations, particuliers…

On le comprend, tous les acteurs doivent être impliqués totalement dans un changement de logique radical. Mais avec quelle méthodologie ? C’est bien là précisément le problème, car il n’y en a à proprement parler pas. Nous devons constater que nous sommes condamnés à marcher sans savoir précisément où nous allons. La transition écologique sera ce que nous en ferons, et il n’y a pas de plan à suivre précisément. Tout au plus pouvons-nous définir quelques critères que les actions de chacun devront suivre : sobriété dans l’usage de ressources, limitation drastique des impacts sur les écosystèmes, résilience des organisations humaines… avec deux objectifs principaux : atténuation des impacts de nos actions (limitation des émissions de gaz à effets de serre, régénération des écosystèmes, déprise foncière…), et adaptation à des conditions de vie en évolution très rapide. Pour cela, toutes les collectivités humaines, et les habitants de Nancy comme tout le monde, ont besoin d’un récit qui mette en chemin.

Pour résumer, on retrouve donc trois éléments cruciaux dans la transition à accomplir : changement des logiques d’action, révolution dans la manière dont les décisions collectives sont prises, avec une extension du domaine de la responsabilité, et enfin mise en récit d’un chemin dont nous ignorons l’itinéraire précis.

Impulser la transition écologique des entreprises

Dans ce contexte, nous voulons nous intéresser dans cette article à une communauté clé de notre organisation collective : l’entreprise. Car c’est là où se situe, entre autres, un enjeu essentiel de la transition : retrouver le sens du collectif pour créer de nouveaux modes d’action sur le monde, efficaces, conscients de leurs effets et tempérants dans leurs ambitions. Comment pourrions-nous traduire les trois lignes forces que nous avons mises en évidence plus haut ? Et surtout, quelles marges de manœuvre la ville de Nancy, comme les autres collectivités locales, peuvent-elles avoir dessus ?

La première ligne force a trait à la remise en question des dynamiques de développement. En le disant grossièrement, il faudrait arriver à convaincre des entreprises de produire moins, de vendre moins et moins loin, etc… Mais ne pourrait-on pas plutôt trouver le moyen de s’approvisionner durable, de verdir les process industriels, de développer la mobilité électrique… ? On le peut bien sûr, et il faut le faire. Mais de quelques manières que l’on prenne le problème, il n’y a pas de découplage possible entre le développement économique et les émissions de GES : maintenir le niveau de production actuel et faire baisser les émissions est impossible. Dès lors, il faut travailler à un atterrissage des flux économiques. Comment y arriver alors qu’une collectivité comme la ville de Nancy n’a quasiment aucun levier réglementaire pour y arriver ? C’est impossible sans le concours conscient et volontaire de l’ensemble des forces vives économiques du territoire. D’où la première action que nous vous proposons : mettre tout en œuvre pour une prise de conscience collective et complète de ce qu’est l’anthropocène, et ce qu’il signifie. Ce sera l’appropriation par chacun, par chaque décideur ou acteur, de l’information disponible sur le changement climatique ou la sixième extinction des espèces qui fera évoluer les logiques d’actions. L’enjeu est donc éducatif, et sa mise en œuvre doit être globale (toucher tout le monde) et multi-canal (par tous les biais possibles).

La deuxième ligne force que nous avons identifié concerne les modalités d’élaboration des décisions collectives. Dans le cas des entreprises, il s’agit précisément de décisions privées, qui ne relèvent du public que par le cadre réglementaire que celui-ci propose, et qui sont centralisés chez un petit nombre de personnes (dirigeants, actionnaires, banquiers, donneurs d’ordre). Or, les parties prenantes d’une entreprise ne se limitent pas à ces seules entités. Sont concernés les clients, les fournisseurs, les salariés, les services publics, etc… Il est donc essentiel que la transition écologique devienne l’affaire de tous ces acteurs, pour qu’à l’interne de chaque organisation, de chaque entreprise, les termes de la délibération soient modifiés par la prise de conscience des uns et des autres. Là encore, en dehors des leviers réglementaires, les collectivités territoriales doivent se transformer en groupes d’influence ou de lobbying et ne pas relâcher la pression sur tous les collectifs agrégés par les entreprises (et en particulier les syndicats patronaux et de salariés). Et elles vont y être bien aidées par le fait que ce que les climatologues répètent depuis 30 ou 40 ans est en train de se réaliser, et plus rapidement que ce que l’on pensait. Dès lors, opérer sa transition écologique va devenir pour une entreprise une condition de sa pérennité. Aujourd’hui, la stratégie perdante est celle du business as usual.

Enfin, la troisième ligne force insiste sur la mise en récit et la définition d’une trajectoire qui est encore largement à inventer. Le territoire doit être précisément le support de ce récit qui aura pour effet de recréer des collectifs soudés autour d’un futur souhaitable. Tous les leviers sont bons pour cela : les écoles, l’éducation populaire, les arts et la vie culturelle, les sciences, dont une partie sont du ressort d’une commune comme la ville de Nancy. L’anthropocène et la transition collective doivent forcer l’agenda de toutes les institutions pour les 10 ans qui viennent (et même plus loin). Il faut donc jouer de tous les prescripteurs possibles pour cela, et que petit à petit, chaque initiative s’intègre, comme une touche de peinture dans un tableau impressionniste, dans un work in progress global.

Et ceci ne peut se faire que dans l’enthousiasme et la joie, requises par la gravité de la situation.

Initier la transition écologique d’une entreprise

Faire opérer à une entreprise sa transition écologique est un chemin inexploré que nous allons essayer ici de baliser. Pour cela, faisons l’effort de nous affranchir des méthodes usuelles centrées autour du développement durable ou de la Responsabilité Sociétale de Entreprises. Soyons vierges d’a priori et cherchons à construire notre itinéraire en marchant. Soyons juste fort des trois expressions-clés suivantes, que nous avons déjà vues être extrêmement liées à l’idée de transition écologique :

  • User sobrement des ressources.
  • Avoir des impacts limités, voire régénérant, sur les écosystèmes.
  • Construire des communautés humaines résilientes.

La démarche la plus simple sera de partir de deux représentations usuelles en gestion : la chaîne de valeur et le business model canvas. Le dirigeant, ses équipes et éventuellement son conseil, pourront dessiner l’une et l’autre tels qu’ils apparaissent en première approche. La première donnera une vision des étapes de la création de valeur, depuis les flux entrants de marchandises ou de matières, jusqu’aux flux sortants de produits ou de services. Quelque part, cela donnera un premier aperçu de la matérialité des flux stratégiques pour l’entreprise. Le business model canvas montrera comment l’entreprise utilise ses ressources internes et externes pour créer de la valeur avec ses principales parties prenantes. Pas besoin à ce stade de chercher à établir des schémas trop innovants : la description simple de ce que le dirigeant croit savoir suffira.

Va alors avoir lieu l’étape du révélateur : confronter ces modes de création de valeur à ce que l’on sait de la crise écologique actuelle. Notre intuition fondamentale, quand nous cherchons à comprendre cette crise globale avec un peu de profondeur historique (cf par  exemple Laurent Testot : Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité), c’est que tout est lié dans le système Terre, et que des événements politiques, économiques, sociaux ou climatiques peuvent être des facettes différentes d’une même réalité, d’un même processus multi-dimensionnel. Celui-ci, c’est l’anthropocène, la transformation complète de la terre par l’homme au point que celle-ci devienne impropre à y accueillir ses hôtes humains.

Pour cela, nous allons soumettre les modes de création de valeur précédemment définis aux trois critères énoncés plus haut. D’une certaine manière, ils portent en eux les modalités d’une adaptations aux grands changements systémiques en cours. Dès lors, ces modes de création de valeur pourront être questionnés de cette manière :

  • Sont-ils soutenables dans le temps ? Si oui, jusqu’à quand ?
  • Quels sont les facteurs de création de valeur qui montrent le plus haut degré de fragilité par rapport à la crise systémique dont nous parlons ?
  • Comment recréer de l’autonomie au sein de mon organisation en m’affranchissant des situations de dépendance et de fragilité les plus critiques ?

C’est ici que l’apport d’une expertise extérieure qui comprend les enjeux environnementaux actuels est essentiel. Sans quoi le dirigeant raisonnera benoîtement sous un modèle de « business as usual », alors que nous rentrons précisément dans une ère de « business as unusual ». Notre conviction est que la correction des facteurs de fragilité ainsi mis en lumière vont désigner des actions qui sont nécessaires à la survie de l’entreprise et de son écosystème immédiat ou plus lointain, mais sont également à terme profitables, et fondamentalement inscrites dans une éthique de la responsabilité. Cette approche repose donc sur une convergence à construire entre action d’atténuation de la crise écologique, et d’adaptation à celle-ci.

Ainsi, nous proposons de sortir l’entreprise d’une situation de « Winner takes all », à la manière des bandits cherchant à s’emparer du Trésor de la Sierra Madre. Dans ce film de John Huston, on aboutit alors à une situation finale où tout le monde a perdu : les bandits se sont entre-tués ! C’est pour cela que s’engager dans la transition écologique est fondamentalement une approche coopérative : gagner, mais collectivement, avec les autres. En quelque sorte, sortir de l’exploitation de la nature pour ensemble partager les fruits qu’elle nous donne.

L’entreprise pourra alors, après avoir repéré ses facteurs de fragilité par rapport à son inscription dans son environnement, peu à peu verdir tous ses flux et ses process. Cela sera concomitant avec un mouvement de reconstruction de sa mission, de son modèle économique et de son offre. Elle y perdra en profits à court terme, mais y gagnera en résilience à moyen terme. Surtout, elle sera en mesure de redonner sens à son action, loin d’indicateurs de performance qui aujourd’hui ne signifient plus rien.