Archives de catégorie : Réflexions

Médecine, capital et transition écologique

Les querelles sur les limites et vertus du système de santé français ont semblé, à la faveur de l’épidemie de Covid-19, déboucher sur un consensus que l’on pourrait résumer comme suit « Notre système de santé est le meilleur du monde, mais les choix de politique économique néolibérale ont ruiné l’hôpital, qui s’est retrouvé en difficulté dans la durée, ce qu’a bien montré le manque d’équipements durant l’épidémie ». On arrive alors à la conclusion que l’après-convid va être le moment d’un réinvestissement dans la solidarité et dans les services publics, pour mettre le système au niveau de l’implication des personnels soignants pendant la crise.

Sans remettre en cause l’avis vulgaire, nous voulons ici le nuancer, afin de pouvoir éclairer en retour les questions de transition écologique. Car en effet, que penser de la prétendue asphyxie dont serait victime l’hôpital public. Prenons deux séries de chiffres pour mieux saisir le problème : selon les données de l’Institut de Recherche et de Documentation en Economie de la Santé (IRDES), en Euros constants, les dépenses de santé à l’hôpital public ont augmenté de 393 % entre 1968 et 2008, alors que dans le même temps, la population française n’augmentait que de 28,6 %. Il en a résulté une augmentation des dépenses hospitalières par habitant de 283 % en l’espace de 40 ans. Sur une série temporelle plus courte et plus récente, on observe une augmentation des dépenses de santé au sein de l’hôpital public de 19,59 % de 2007 à 2014 quand, dans le même temps, la population française augmentait de 3,98 %. Il en est résulté une augmentation de la dépense par habitant de 15,01 % sur la période. On le voit donc, l’hôpital public ne subit aucune saignée : bien au contraire, les dépenses qui y sont faites augmentent bien plus vite que la population.

Impasses de la médecine

Comment donc interpréter l’impression dominante d’une institution sinistrée ? On peut évoquer plusieurs pistes, liées à l’organisation de l’hôpital et à sa gestion, mais aussi à la balance capital/travail en son sein, de même qu’à l’évolution des besoins qu’il est censé couvrir.

Commençons par la question de la gestion. On nous présente la situation comme le fruit d’un conflit entre les gestionnaires d’un côté, et les soignants de l’autre, l’impression qui domine étant que les premiers l’ont emporté face au second, au détriment de la qualité de service. Sans nous prononcer sur ce point, on peut toutefois remarquer que toute organisation, quelle qu’elle soit, n’évolue pas dans un monde de ressources illimitées, et que dans ce cadre, savoir la faire vivre, c’est précisément la gérer : allouer des ressources. Ceci veut donc dire être le plus efficient possible : atteindre les meilleurs résultats possibles en maximisant l’effet de chaque euro dépensé. On peut le déplorer, mais c’est une réalité incontournable : toute organisation est obligée de faire des choix. Cela impose donc de définir en conscience les missions à remplir. Or, c’est précisément ce que, nous semble-t-il, ne sait plus faire la médecine, nous y reviendrons ultérieurement. Retenons pour l’instant qu’aucune organisation n’a de moyens discrétionnaires : il nous faut tous évoluer dans un monde de ressources finies. C’est le cas de l’hôpital, comme de la société dans son ensemble, qui a l’impression d’être à l’os alors qu’en fait la part de la richesse nationale qui y est consacrée est sans cesse croissante.

Deuxième point : la balance capital/travail au sein de l’activité de soin. Quiconque fréquente un peu les structures hospitalières ne peut qu’être frappé par l’ampleur des solutions technologiques mises en œuvre : imagerie médicale, robots, molécules hyper-complexes, systèmes d’information avec intelligence artificielle… La médecine devient de plus en plus technologique, intensive en innovation, et par là-même intense en capital. Cela aboutit à une détérioration des ressources financières allouées au travail, au bénéfice de celles mises au financement du capital. D’où l’impression des personnels d’être sous-valorisés. Or, le capital a une tendance naturelle à la concentration : pour que des infrastructures ultra-chères puissent trouver un équilibre économique, il faut qu’elles soient concentrées dans quelques pôles, couvrant de très larges territoires. D’où l’impression dominante que les petits hôpitaux de proximité sont délaissés : ils sont tout simplement trop petits pour supporter les investissements nécessaires à la médecine contemporaine. On arrive donc à une équation du type innovation = technologie = intensité en capital = détérioration des ressources humaines. Cette situation n’est pas propre à la médecine : elle se retrouve dans l’ensemble de l’économie et de la société. Elle est un élément saillant de la crise écologique actuelle.

Enfin, le dernier élément d’appréciation que nous voulons donner a trait à l’évolution des besoins des patients et des missions de la médecine. Prenons pour point de départ la question de l’espérance de vie, et de l’espérance de vie en bonne santé. Les chiffres de celle-ci sont disponible sur le site de l’INSEE depuis l’année 2004 jusqu’en 2018. Pour lisser la variabilité naturelle, nous travaillerons ici sur des moyennes mobiles sur 3 ans. Dès lors, de quoi se rend-on compte ? De 2004 à 2018, l’espérance de vie à la naissance a progressé de 2,53 années pour les hommes et 1,97 années pour les femmes. Sur cette différence, 0,73 année sont du temps de vie en bonne santé pour les hommes, et 0,13 année du temps de vie en bonne santé pour les femmes. Ce qui fait que le gain de vie en « mauvaise santé » est de 1,8 années pour les hommes, et 1,23 pour les femmes. Bref, le gain d’espérance de vie en l’espace de 14 ans est à 71 % du temps de vie en mauvaise santé pour les hommes, et à 90 % pour les femmes.

Ce que l’on constate donc, c’est un vieillissement prononcé de la population, qui débouche sur une augmentation de la population âgée en mauvaise santé. Nul n’est besoin de s’étonner que cela entraîne des tensions au niveau de l’offre de soins à l’hôpital. Il semble clair qu’avec une population qui croît, et une population en mauvaise santé qui augmente, l’hôpital peut se trouver en difficulté. L’ironie est que cette situation d’augmentation des besoins est le résultat de la médecine contemporaine, au moins à deux niveaux. Le premier consiste en ceci que la médecine ne peut tout guérir, mais se heurtent à la chronicité des maladies. C’est le cas par exemple pour les cancers, le diabète ou l’insuffisance rénale. Les patients se retrouvent dans une situation où ils doivent vivre avec la maladie. Il en résulte que les malades ne meurent plus, mais vivent plus longtemps malades. La tension du système de santé est générée par le système de santé lui-même, en forme d’effet pervers d’une médecine qui sauve de la mort jeune, et ce à un prix très élevé. L’autre élément qui explique l’augmentation des besoins, c’est le poids des maladies dues à l’environnement : sédentarité, mauvaise alimentation, pollution de l’air, des sols, de l’eau, modes de vie morbides (tabac, alcool, drogue) … Cette augmentation est liée à des politiques publiques qui ont fait le choix du curatif largement plus que du préventif. S’amorce alors une rétroaction positive qui aboutit à l’embolie du système via la multiplication des maladies chroniques.

Eclairage en retour des questions écologiques

Qu’en retirer pour les questions écologiques qui nous concernent ? Plusieurs choses :

  • Nous qui pensions que l’épidémie de Covid signait la faillite d’un système ruiné par les politiques budgétaires, nous pourrions finalement être amenés à penser qu’au contraire, nous vivions à l’âge de la solidarité, spécifiquement en France où le financement du système de santé est un des plus socialisés au monde. De ce point de vue, il n’est pas du tout certain que l’avenir, avec une économie potentiellement en dépression, soit plus solidaire.
  • Il nous faut sortir des activités économiques à forte intensité capitalistique, qui déséquilibre l’allocation des ressources en défaveur des travailleurs. Le capital est un précipité de technologie et d’énergie. Les solutions low tech à faible impact sont précisément celles qui utilisent peu de ressources. Ainsi, un champ en permaculture sera à la fois plus productif, plus consommateur de main d’œuvre et plus respectueux de l’environnement qu’un champ en monoculture cultivé avec des robots. Il nous faut trouver le chemin de solutions technologiques intensives en connaissances mais très diluées en capital.
  • Ces solutions sont d’abord des solutions de prévention avant d’être des solutions de type curatif. Celles-ci ont souvent pour but de corriger l’effet pervers de la technologie précédente. C’est spécifiquement ce qui se passe avec les pathologies environnementales. Pour en sortir, il nous faut réinterroger l’impact des technologies précédentes pour les corriger. C’est là le point clé : il est nécessaire de mettre les ressources disponibles sur la prévention. Ainsi, atténuer le changement climatique en diminuant ses émissions de gaz à effet de serre coûtera toujours beaucoup moins cher que le gérer quand il fera +4°C à la fin du siècle.

Un dernier mot en forme de conclusion sur les missions de la médecine. Nous avons dressé tout à l’heure le constat en forme d’aporie d’un système de santé qui fait vivre plus longtemps, mais en mauvaise santé. Est-ce souhaitable ? Quelles sont les missions de la médecine ? Eviter à tout prix la mort, ou prendre soin en acceptant que toute vie a une fin. Ces questions complexes d’éthique médicale éclairent également un point clé des questions démographiques vues du point de vue de l’écologie. Nombreux sont en effet les militants qui pensent que la natalité est, dans le monde, trop forte pour ce que la planète peut supporter. Mais c’est oublier que dans nos pays, ce qui est très fort, ce n’est pas la natalité, mais l’allongement de la durée de la vie. C’est ceci qui explique l’augmentation de la population. Dans une tribune récente au Monde, Marie de Hennezel voyait dans la gestion du Covid-19 en France une forme de « déni de la mort ». N’est-ce pas réellement là où se trouve la difficulté actuelle ?

Réorienter notre attention

L’actualité a parfois de curieux échos historiques. Ainsi en est-il de l’assassinat du Général iranien Qassem Soleimani, qui n’est pas sans faire penser, toutes choses égales par ailleurs, à l’attentat de Sarajevo, qui déclencha la Première Guerre Mondiale. Il est inutile de chercher à élaborer des scénarios géopolitiques quand on n’en a pas l’expertise et la compétence, mais notons là qu’il pourrait s’agir de ce que Nassim Nicholas Taleb appelle, dans son ouvrage du même nom, un Cygne noir. À savoir un événement imprévisible à l’impact incalculable.

Par la structure de notre savoir, nous sommes habitués à penser les choses en termes de régularités, de moyennes, de structures causales simples. Or, si l’on regarde ce qui a vraiment un impact dans l’histoire, ce sont véritablement les événements peu probables, rares, que personne n’a anticipés. En d’autres termes, l’histoire est jalonné d’événements qui ont bouleversé les choses sans que nous ayons été outillés pour les voir venir. Ainsi en est-il par exemple du 11 septembre, de la crise de 2008, ou du réchauffement climatique, qui est un mécanisme qui s’est mis en place avec la révolution industrielle, avant que nous en ayons l’intelligence. Et sans doute est-ce le cas de l’attentat de Sarajevo ou de l’élimination de ce Général iranien.

Que faut-il en tirer comme conclusion ? Qu’il faut réorienter notre attention et notre énergie. Les questions qui nous sont posées actuellement ne concernent assurément pas, par exemple, les modalités de gestion de nos régimes de retraite. Mais elles concernent à coup sûr la stabilité géopolitique du monde et la stabilité géochimique et biologique de la Terre. Quand tous nous passons une énergie hors de propos sur la question des retraites, nous nous payons de mots, nous ne voyons pas les cygnes noirs qui entrent en scène. Or ceux-ci sont potentiellement d’un impact considérable. Songeons aux conséquences qu’auraient pour un pays comme la France une déstabilisation généralisée de tout le Moyen-Orient, de l’Iran jusqu’à l’Afrique du Nord. Assurément, ce serait toutes les dimensions de vie politique, militaire, sociale et économique du pays qui s’en trouveraient bouleversées. Plus globalement, il nous faut penser une géopolitique de la transition écologique.

La situation australienne donne à voir le même décalage, la même dissonance cognitive, entre des Australiens en vacances sur des plages de sable fin, et la réalité des bouleversements écosystèmiques que le réchauffement climatique a déclenché, sous forme d’incendies, dans le Sud-Est du pays. « Veiller pour ne pas être surpris » dit l’Evangile (Matthieu 24, 37-44). Une invitation à méditer, pour ne pas se retrouver tels des retraités en slip de bain, au moment où le monde moderne bascule.

Quelle feuille de route pour l’université à l’heure de la transition écologique ?

La présente contribution est proposée par Kèpos et ses membres dans le cadre de la consultation « On s’engage » lancée par l’Université de Lorraine. Celle-ci demandait à la communauté universitaire et à la société civile des idées sur la transition écologique de l’établissement. Cette article s’interroge sur ce que devraient être les missions d’une université à l’heure de l’anthropocène. Dans ce cadre, devenir une université en transition, c’est d’abord intégrer les enjeux écologiques dans les grandes missions de l’université, à savoir la recherche, l’enseignement, et l’innovation

Questionner l’activité de recherche

L’anthropocène est le grand événement de la modernité, qui met en cause à court terme l’existence de l’espèce humaine. Mais l’université l’a-t-elle intégrée dans ses stratégies de recherche ? On pourrait donc proposer qu’une première étape soit de questionner, à travers une analyse bibliométrique, quelle la place des enjeux écologiques au sens large dans les activités de recherche de l’université. La deuxième étape serait alors de mettre l’anthropocène à l’agenda de toutes les activités de recherche de l’université, et cela à l’échelle individuelle, à l’échelle du laboratoire, et à l’échelle de l’établissement. Enfin, la dernière étape se situera dans le dialogue des savoirs, à travers la question de la cohérence écologique globale : quels sont les effets de résonance de la crise écologique entre les différents champs disciplinaires ? Et comment l’action humaine pourrait concevoir et mettre en œuvre des stratégies politiques, économiques ou techniques qui soient cohérentes et pertinentes dans l’ensemble des dimensions du problème écologique ? Voilà un agenda de recherche global capable de donner une feuille de route à l’ensemble d’une communauté universitaire.

Réorienter l’enseignement à l’université

Le monde dans lequel les étudiants d’aujourd’hui vont évoluer n’aura rien à voir avec celui dans lequel ont grandi leurs enseignants. Dès lors, il est clair qu’il faut les y préparer. Or, on le sait, les politiques climatiques ne sont pas des politiques sectorielles : elles sont transversales à tous les domaines. Il en va de même pour l’enseignement : l’enseignement de la crise écologique n’est pas un enseignement de nature essentiellement disciplinaire. Dès lors, il est nécessaire :

  • Que tous les étudiants aient a minima un module de formation par cycle sur l’anthropocène et ses implications.
  • Que l’ensemble des maquettes et des enseignements soient questionnés à l’aune de ce qu’ils signifient vraiment dans un monde potentiellement à + 4° C à la fin du siècle.
  • Que des formations expertes de ces sujets soient construites (c’est déjà le cas), et surtout entrent en dialogue entre elles.
  • Que la formation continue prenne ces sujets à bras le corps, pour construire une offre qui forme les managers et les ingénieurs de la transition écologique dont nos entreprises et nos territoires ont besoin.

Ces questions soulèvent également la question de la formation des enseignants-chercheurs et des personnels BIATSS à ces enjeux : il serait très dommageable que l’ignorance se loge, en la matière, chez les personnes-mêmes qui sont en charge de la combattre.

Questionner le soutien à l’innovation

L’université a un rôle essentiel dans la vie économique, via le transfert de technologie, la création de spin off universitaires, ou la recherche collaborative. Or, ces actions sont-elles toujours cohérentes avec les enjeux écologiques au sens large ? Dès lors, nous proposons que toutes les activités liées à l’innovation mentionnées ci-dessus soient, avant tout décision de soutien, passées au crible de savoir si elles sont compatibles avec l’objectif de la neutralité carbone en 2050 (objectif inscrit dans la loi). Et pour être tout à fait cohérent, si ce n’est pas le cas, elles ne doivent pas être soutenues.

Verdir les process

Enfin, il conviendra de verdir tous les process. Quelques exemples peuvent être donnés :

  • Réduire drastiquement l’usage de l’avion et compenser l’intégralité des déplacements faits par ce biais par les enseignants-chercheurs. Cela pourra être fait en attribuant à chaque chercheur un budget carbone annuel à ne pas dépasser, en diminution d’année en année bien sûr.
  • Ne plus rembourser les indemnités kilométriques et ne plus donner accès à un véhicule de service pour les déplacements pour lesquels une alternative crédible de transport en commun existe.
  • Avoir une politique volontariste d’isolation de tous les bâtiments universitaires.
  • Servir des produits Bio et locaux dans les restaurants universitaires et les buffets achetées auprès de traiteurs.
  • Se poser la question de l’éco-conception des systèmes informatiques utilisés.

Un dernier mot sur la vie étudiante : les étudiants ont un rôle essentiel à jouer dans ces processus. Soutenir activement leurs initiatives en la matière est une nécessité. Sans bien sûr leur faire croire que la transition écologique d’une université est d’abord le fait de leurs éco-gestes, ce que parfois leur établissement veut leur faire croire.

Regards sur l’agriculture

L’agriculture est une question clé de la transition écologique. C’est dans cet esprit que le groupe d’entreprises membres de Kèpos a consacré une de ses réunions à ce thème, en invitant Gautier Vallence, ingénieur ENSAIA et agriculteur à Goviller, et Franck Magot, ingénieur ENSAIA lui aussi, et gérant des Fermiers d’ici, pour mieux comprendre les problématiques en jeu. Retour sur les principaux éléments qui sont sortis de cette discussion, en particulier sur l’élevage.

L’élevage

La première question abordée est celle de l’élevage, et notamment des impacts respectifs des élevages bovins, porcins, ovins et de volailles. Le première différence qui apparaît est la différence entre l’élevage porcin et de volailles, qui est souvent hors sol, sans lien avec le territoire et semi-industriel, avec celui bovin ou ovin, qui est le fait de petites exploitations familiales. A noter qu’en Lorraine, l’ovin est particulièrement adapté. Le mouton se sort bien des périodes de sécheresse. En revanche, la valorisation de ses co-produits (la laine en particulier) ne doit pas être idéalisée : tondre des moutons est une activité très éprouvante, qui ne peut être mécanisée, derrière laquelle il est peu envisageable de mettre en place de véritables filières.

La situation la plus équilibrée en élevage est un élevage ovin et bovin extensif sur prairies en Bio. Cela permet de valoriser des surfaces en herbe avec de la biodiversité et du stockage de carbone. Les porcins et la volaille sont en revanche physiologiquement faits pour manger des céréales, ce qui implique un usage des terres intensif pour de la culture, avec des risques de pertes de biodiversité et d’épuisement des sols. Il n’en reste pas moins que, dans le cadre de la transition écologique, il faut passer d’une consommation de viande de 80 kg par personne et par an, à une consommation de 20 kg annuel, selon l’étude Tyfa. Le Bio est pour cela essentiel : l’élevage extensif Bio émet moitié moins de Gaz à Effet de Serre (GES) que de l’intensif conventionnel. En matière d’alimentation et d’agriculture, il faut donc toujours penser en système. Par exemple, un client d’Amap consomme souvent également moins en volume.

Le Bio peut-il permettre de nourrir tout le monde ? Une telle question ne permet pas de voir le véritable enjeu, qui est celui du gaspillage alimentaire. Plus globalement, il faut chercher à actionner plusieurs leviers : élevage/culture, la combinaison des différents type d’élevages, le Bio et le conventionnel, le gaspillage ou non, l’intensif ou l’extensif, etc. Le porc est par exemple très gourmand en ressources. Ainsi, de la viande de porc Bio élevé en extérieur se vend 35 € le kilo de saucisson. L’idéal serait donc de diminuer le porcin et la volaille, pour libérer des espaces de culture des céréales dédiés à leur alimentation, pour faire à la place des protéines végétales pour l’homme et des prairies pour de l’élevage extensif Bio.

Ces dernières années, on a pu constater un découragement des éleveurs. Nombreux sont ceux qui ont transformé leurs terres en culture. Parallèlement à cela, la consommation de viande a cru pendant 60 ans, pour arriver à un pic il y a 10 ans. Mais qu’il s’agisse d’élevage ou d’agriculture, les meilleurs systèmes sont ceux diversifiés, même à l’échelle de la ferme, avec plusieurs ateliers. Au niveau global, pour qu’un système agricole fonctionne, il faut à la fois culture et élevage. Les régions les plus exposées aux pesticides sont celles avec uniquement des cultures pérennes (la vigne) ou non pérennes (les céréales). Notons enfin que les rendements agricoles sont en train de stagner ou de diminuer. Dans le même temps, les populations de pollinisateurs, essentiels à l’activité agricole, sont en train de décroître fortement.

Les exploitations agricoles en France

La taille des exploitations agricoles varie fortement selon les régions. En Lorraine, elle est en moyenne de 130 ha, contre une soixantaine au niveau national en 2016. Il y a un mouvement de concentration des exploitations, dans un contexte où la Surface Agricole Utile (SAU) est en diminution. On dénombre 437000 fermes en 2016, soit une baisse de 11 % depuis 2010. Le coût moyen de l’installation en Lorraine est de 350000 € la part. Les aides de la PAC, dans le type de fermes lorraines présenté, représentent à peu près 10 % du chiffres d’affaires, et jusqu’à 100 % du salaire de l’agriculteur. Il y a donc une vrai dépendance. Et ce d’autant plus qu’à l’heure actuelle, un agriculteur sur trois n’a pas de revenus.

Qu’est-ce qui va faire qu’un agriculteur va se sortir un revenu ? C’est d’abord la qualité des clients qui est essentielle, puis viennent la qualité de la gestion, et l’environnement familial et patrimonial. Parmi les sources de revenus, la vente directe ne représente que 15 % au niveau national. Celle-ci rajoute en outre beaucoup de travail de transformation et de commercialisation, qui n’est pas forcément complètement rémunéré. La meilleure situation conjugue une majorité des produits commercialisés en circuits longs, et une minorité en circuits courts mutualisés.

Sur toutes ces questions, la responsabilité des consommateurs est très importante. Il est donc nécessaire de se réinterroger sur le prix que chacun est prêt à payer pour sa nourriture. Dans ce contexte, certains agriculteurs peuvent connaître une fuite en avant dans l’endettement, bien aidés en cela par un système organisé avec des acteurs qui y ont intérêt. On parle donc bien d’une responsabilité partagée.

Un circuit court est un circuit de distribution avec un seul intermédiaire. Il peut donc y avoir des circuits courts longue distance. Dès lors, qu’entend-t-on par « local » ? Ce terme doit faire porter l’attention sur l‘agriculteur du territoire. Sur ce sujet, il faut savoir que la région nancéienne est l’un de France avec la plus faible autonomie alimentaire. Cela est paradoxal alors que la pratique de la polyculture élevage devrait permettre d’éviter ce phénomène : il y a tout ce qu’il faut en local.

Quel est l’intérêt de l’agriculture urbaine ? Les volumes produits sont très faibles, et la concurrence pour les sols est très intenses. Mais il s’agit à coup sûr d’un moyen pertinent pour sensibiliser les urbains au vivant. Cela est d’autant plus intéressant que les agriculteurs sont généralement très maladroits dans leur communication. Ceux-ci vivent clairement un mal-être, qui est très multi-factoriel. En même temps, ce malaise est présent partout dans la société.

Le foncier

A l’heure actuelle, l’équivalent d’un département de SAU disparaît tous les 7 ans du fait de l’artificialisation des terres. C’est là que se joue la relation entre l’urbanisation et l’agriculture. L’impact pour l’agriculteur est différent selon le type de projets : vente ou expropriation. Les endroits les plus touchés sont les terres fertiles autour des villes. 50 % de ces espaces partent pour de l’habitat individuel.

L’accès au foncier agricole est, en France, régulé par la SAFER. Il n’en reste pas moins que l’installation, pour un jeune agriculteur, peut tantôt être facile, tantôt être très difficile. Un autre aspect à prendre en compte est le fait que cet accès au foncier se fasse dans ou hors du cadre familial. La SAFER peut en outre être contournée par certaines sociétés étrangères.

En Lorraine, le prix de l’hectare se négocie entre 3000 et 8000 € en polyculture élevage. Pour mémoire, en Champagne, on est à 1 millions € l’hectare. Généralement, l’agriculteur veut garder son foncier, mais ça devient compliqué quand on lui propose 30 fois plus pour faire du terrain à bâtir. Dans ce contexte, il est essentiel de réguler l’héritage pour que le foncier reste transmissible à terme. En effet, les transmissions sont difficile à gérer dans les cas de fratries, où il ne faut pas léser ceux qui ne reprennent pas la terre. En outre, il faudrait toujours que l’agriculteur puisse rentabiliser son foncier par son travail, ce qui n’est pas toujours possible vu le montant du capital investi.

Banalité du mal

La situation actuelle a ceci de paradoxal que ce sont les actes les plus simples et les plus courants de la vie quotidienne qui renforcent chaque jour davantage la crise écologique et sociale contemporaine. Ceci donne corps à l’idée émise par Hannah Arendt de « banalité du mal » dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal . Celle-ci repose sur l’idée que le mal dans le monde n’advient pas par l’extraordinaire, mais est le fait d’actes quotidiens routiniers commis sans y penser par des êtres basiques ayant abandonné toute conscience morale des conséquences de leurs actions. Quelques exemples peuvent être donnés de cela en ce qui concerne la crise écologique et sociale.

Le premier est illustré par le dernier film de Ken Loach « Sorry, we missed you ». Celui-ci fait la chronique de la vie d’une famille anglaise vivant dans des conditions très simples, dont le père vient d’embrasser la profession de chauffeur-livreur pour les entreprises de e-commerce. Celui-ci, comme les cyclistes de Deliveroo ou les conducteurs d’Uber, n’est pas salarié. Il est entrepreneur individuel, et possède sa camionnette qu’il a acquise à prix d’or. Avec une logique implacable, le film montre comment ce système fait reposer tous les risques sur ce type de travailleurs, alors que les donneurs d’ordre sont royalement protégés. Ainsi, quand le chauffeur se fait agressé et que son terminal de suivi de commandes est détruit, il se retrouve dans une spirale d’endettement et d’asservissement dont il ne peut plus sortir. Le système lui dit, en quelque sorte : « Pile, je gagne, face, tu perds! »

Le moment le plus saisissant du film est une conversation entre le chauffeur et son donneur d’ordres, où celui-ci explique que, quelle que soit la réalité que vivent les livreurs, les clients n’en ont rien à faire : ce qui compte pour eux est de recevoir leurs téléphones ou leurs vêtements dans les meilleurs délais possibles, au coût le plus faible possible. Ainsi sont désignés les premiers responsables du délitement humain dont est porteur cette nouvelle économie : nous, les clients, et ici, ceux du e-commerce.

Le deuxième exemple de cette banalité du mal est celui du streaming. Selon un rapport récent du Shift project, celle-ci représente 60 % des flux de données mondiaux, impliquant l’émission annuelle de plus de 300 millions de tonnes de CO2. Ces chiffres sont en outre en croissance très rapide. Le visionnage de vidéos en ligne implique le stockage et le transport d’une quantité vertigineuse de données. Ainsi, 10h de film en haute définition implique plus de données que tous les articles de Wikipedia en format texte. Cela engendre une consommation d’énergie colossale. Et cela est d’autant plus désolant quand on pense au poids de la pornographie dans ce streaming vidéo (27%). Cela revient en quelque sorte à faire tourner des centrales nucléaires ou à charbon pour de la masturbation. Au-delà de ça, regarder la moindre vidéo est complètement irresponsable par rapport aux enjeux écologiques que nous avons à affronter.

Il en va de même pour les réseaux sociaux, et singulièrement de Facebook. Celui-ci sape les fondements de notre société, par l’ampleur de son implantation dans la vie de chacun, et son mépris du droit. Preuve en est ce jugement du 9 avril 2019 du Tribunal de Grande Instance de Paris, saisi par l’UFC Que choisir. Celui-ci indique que 493 clauses des Conditions Générales d’Utilisation de la plate-forme sont abusives et illicites. Parmi les dimensions relevées par le juge, notons que« Le réseau social ne respecte pas les droits fondamentaux de la loi Informatique et libertés notamment sur le consentement, l’information de la personne concernée, la conservation des données supprimées, la finalité de la collecte de données, la communication des données personnelles à des tiers ou la collecte de données par des tiers à l’insu des personnes, l’interdiction du traitement des données sensibles, l’effacement des données, la sécurité, etc. ». Ce qui advient avec Facebook, comme avec Google et Amazon, c’est la préparation d’une société totalitaire à la George Orwell par la maîtrise des informations personnelles des citoyens. C’est précisément ce que décrit 1984 : les personnes sont dans le livre en permanence sous le regard d’un « télécran » qui relève et rapporte au pouvoir leurs moindres et faits et gestes. Le pire est que cela est en train d’advenir au profit d’entités privées et sans aucune contrainte, à force de likes et de partages de photos de chats et de vidéos virales. Ceci explique pourquoi Kèpos a fait le choix de sortir de ces plate-formes.

On le voit, les comportements les plus répandus sont aussi ceux qui nous promettent l’avenir le plus noir. S’en affranchir est une ascèse nécessaire, qui est la seule voie de la liberté et de la responsabilité.