Archives de catégorie : Réflexions

Du travail au capital, et inversement

Du 20 au 22 mai dernier se tenait à l’UNESCO, à Paris, un colloque organisé par le Centre de recherche et d’action sociales (CERAS) sur le thème « Quel travail pour une transition écologique solidaire ? ». L’occasion d’une réflexion de fond sur les conditions de possibilité d’un travail qui respecterait à la fois la dignité des hommes et la dignité de la planète. Car comme le rappelait Eloi Laurent, économiste à Sciences Po au deuxième jour de cette rencontre, ce qui est en cause dans la crise écologique, c’est bien la manière dont le travail humain a altéré irrémédiablement son environnement. Dès lors, il n’y aura pas de transition écologique sans une remise en cause profonde de nos manières de travailler.

Les maux du travail sont connus, que ce soit dans nos sociétés occidentales ou dans les pays en développement : perte de sens, aliénation, fragmentation des tâches… Dès lors, l’idée force du colloque est qu’un travail digne sera un travail qui œuvrera à la transition, car fondamentalement, comme l’explique laudado Si, l’exploitation de l’homme et l’exploitation de la nature sont un seule et même chose. On pourra objecter qu’il serait sans doute possible de trouver son épanouissement au travail dans des missions délétères pour la planète : ne trouvera-t-on aucun personnel de Total, de Monsanto ou d’Areva qui vive son travail sur le mode de la mission, en toute bonne foi, avec l’impression de l’utilité commune ?

Mais cette idée de la convergence entre travail digne et respect de la planète ne doit pas être compris seulement comme une description possible de la réalité, mais comme une boussole pour la transition. En effet, la tâche à accomplir est tellement vaste, urgente et bouleversante, qu’elle ne saurait être conduite si elle n’est pas accomplie par chacun, dans son travail, sur le mode de la réalisation de soi. Ceci renvoie donc à leur responsabilité les régulateurs du travail (Office International du Travail (OIT), Etats, organismes pariraites…), et les entreprises et leurs dirigeants. D’où la publication à l’issue de ce colloque d’un manifeste rédigé au terme d’un travail de recherche de deux ans, nommé « Manifeste pour un travail décent et durable ».

Mais l’idée la plus originale de la rencontre a été amenée par Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence Française de Développement (AFD), qui interroge l’intensité en travail des activités économiques actuelles. Reprenant les travaux d’un de ses collègues anglo-saxons, il questionne l’intensité en travail d’une économie fondée sur le charbon, puis d’une économie fondée sur le pétrole. L’exploitation du charbon demande une main d’œuvre très abondante. A l’inverse, l’exploitation du pétrole est essentiellement capitalistique. Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont encore plus capitalistiques que le pétrole : une éolienne en fonctionnement ne demande quasiment pas d’intervention humaine. A l’inverse, les sociétés pré-industrielles peuvent apparaître comme essentiellement travaillistiques.

Dès lors, la transition nous amène-t-elle vers un monde travaillistique ou capitalistique ? A travers l’exemple des énergies renouvelables, on pourrait penser que nous allons vers un renforcement du rôle du capital. Mais peut-être n’est-ce là qu’un leurre, et qu’au contraire, il faudrait aller vers des solutions technologiques et des modes de produire hyper-intensifs en travail. Car qu’est-ce que le capital ? Une forme de précipité d’énergie, de technologie et de travail. C’est justement ce qui permet d’effectuer des gains de productivité gigantesque dans la destruction de la nature : un homme dans une forêt coupera moins d’arbre avec une hache qu’avec une tronçonneuse. Dès lors, la feuille de route de la transition pourrait impliquer de rechercher toujours les modes de faire les moins intensifs en capital. C’est précisément l’idée des low tech, telle que présentée par Philippe Bihouix. C’est sans doute également un moyen de remédier à la question des inégalités, en reprenant une idée de Thomas Piketty dans le Capital au XXIème siècle : le rendement du capital étant supérieur à la croissance, l’accumulation de richesses se fait toujours au profit des détenteurs de capital. Peut-être est-ce aussi là un moyen de redonner sens au travail, en le sortant de l’ornière des bullshit jobs décrits par David Graeber, pour le réancrer dans la transformation concrète des choses et des êtres. Et cette approche donne la meilleure clé de lecture de la question d’un revenu universel : celui-ci serait tout simplement une aberration écologique, consacrant l’idée du capital productif au détriment du travail productif de proximité, qui est précisément ce que nous devons viser.

Les enjeux santé-environnement

Kèpos a consacré une de ses dernières réunions à la problématique de la santé environnementale, avec l’intervention de Fariborz Livardjani, toxicologue au Centre Albert Jaeger et membre de notre projet. L’occasion de prendre conscience des interactions entre santé et environnement, pour mieux penser la responsabilité de nos entreprises.

Le métier de médecin peut prendre trois formes : celle de thérapeute, qui soigne : celle de préventeur (par exemple les médecins du travail), celle de toxicologue, qui évalue. Traditionnellement, les toxicologues interviennent lors de la délivrance des autorisations de mise sur le marché de médicaments. Aujourd’hui, leur rôle s’est diversifié : ils travaillent entre autres sur les pathologies liées à l’environnement. Cela a pu donner lieu au concept de « médecine environnementale », qui reste très controversé. Il est préférable de parler de « santé environnementale ». Cela pose bien sûr la question de comment on définit l’environnement, et comment on définit la santé.

Une première approche serait de parler des risques qui se manifestent, dans le cadre de vie, sur les organismes vivant. L’environnement est alors appréhendé à travers trois dimensions : l’eau, l’air, et le sol. Il y a une très forte interdépendance de l’homme avec ces trois milieux. Dès lors, quel que soit le type de produit introduit par l’homme, il y a un impact sur nos milieux. Or, on constate à l’heure actuelle une explosion des volumes concernés. On est ainsi passé d’un million de tonnes de produits chimiques par an en 1930 dans le monde, à 500 millions aujourd’hui. 143000 substances chimiques sont sur le marché, dont seulement 3000 réellement évaluées. On peut distinguer les substances pures et les mélanges : les premières sont au nombre de 10000, les secondes offrent des possibilités quasi infinies.

La santé de son côté se définit, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), comme un état complet de bien-être physique, mental et social. Bien plus tôt dans l’histoire, Avicenne affirmait que l’homme doit toujours être pris dans son environnement. Dans le même ordre idée, l’OMS définit la santé environnementale comme l’ensemble des interactions entre la santé et l’environnement. L’hygiène des milieux devient alors la gestion de l’environnement pour la santé. Depuis la conférence de Rio en 1992, la santé est devenue un élément essentiel du développement durable.

Prenons maintenant quelques chiffres pour illustrer la problématique. Entre 1994 et 2010, le nombre de cas de pathologies cardiovasculaires, de diabète ou de cancers a augmenté de 118% en France, alors que dans le même temps, la population n’augmentait que de 19%. 5 millions de tonnes de produits CMR (Cancérogènes, Mutagènes, Reprotoxiques) sont utilisés chaque année en France. 2,3 millions de travailleurs sont exposés aux CMR. Les maladies professionnelles liées aux produits CMR représentent un coût de 650 millions d’euros pour la Sécurité Sociale. On observe une très forte hausse des maladies professionnelles, de l’ordre de 9% par an. Les Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) sont également en augmentation rapide et continue. On recense 1000 nouveaux cas de cancers diagnostiqués par jour en France. On estime que 47% des hommes développeront un jour un cancer, et 37% des femmes.  Selon le National Cancer Intistute aux Etats-Unis, 35% des cancers pourraient être d’origine professionnelle. On observe 149500 décès par cancer chaque année en France. En outre, on assiste à une explosion des maladies invisibles (hypersensibilité, fybromialgie…). Au final, 88% des décès en Europe sont liés aux maladies chroniques. Selon le Professeur Belpomme, trois quarts des cancers seraient ainsi évitables, car dus à la dégradation de notre environnement.

Les pesticides sont une question clé. Par exemple, 11% des vins contiennent des phtalates. Les pesticides peuvent avoir plusieurs effets. Beaucoup d’études sont en cours sur le sujet, mais les liens de cause à effet sont difficiles à démontrer. Les pesticides peuvent aussi être des perturbateurs endocriniens, avec des effets sur le système hormonal. Ils semblent avoir un effet sur la différenciation sexuelle, et seraient impliqués dans une baisse générale de la fertilité (en 70 ans, la concentration de spermatozoïdes à diminué de 50%). Des effets neurologiques sont aussi à envisager. Les tribunaux commencent à condamner les producteurs de pesticides, en France aussi bien qu’aux Etats-Unis. On observe également des dysfonctionnements du système immunitaire, ainsi qu’un fort développement des allergies. Ce sont tous des produits marqués par une très forte dispersion : on parle de mobilité éco-toxicologique. Selon l’Institut Français de l’Environnement (IFEN), 87% des cours d’eau sont pollués. Les pommes contiennent en moyenne 27 traitements par des pesticides en résidus. La pollution par les pesticides est présente dans tous les aliments végétaux et animaux. L’espèce humaine est dès lors elle-même contaminée, l’homme devenant en quelque sorte une « éponge à polluants ». En outre, tous ces polluants se combinent et donnent lieu à des « effets cocktail », sur lesquels peu de données sont disponibles pour l’évaluation, du fait précisément de leur dispersion. On parle, dans le cas des toxicités aigües, de DES (Dose Sans Effet) et de DJA (Dose Journalière Admissible). Mais cela ne tient pas compte du potentiel toxique des associations de produits, de même que de la répétition des doses, mêmes faibles.

Enfin, on peut faire un focus sur la question de l’habitat, où de nombreuses pathologies peuvent être liées aux Composés Organiques Volatils (COV), à l’amiante, au NO2, au monoxyde de carbone, à la poussière de bois… On observe par exemple une multiplication par deux des cas d’asthme en 20 ans. Dans le même ordre idée, on estime à une fourchette entre 300 et 3000 le nombre de substances comprises dans la fumée du tabac. Tout cela est d’autant plus complexe que parfois, ce n’est pas le produit qui est toxique, mais sa métabolite (le produit de sa métabolisation par l’organisme).

Au final, nous sommes donc arrivés à un seuil dans la contamination globale de notre environnement. Si bien qu’aujourd’hui, l’espérance de vie en bonne santé est en train de chuter. La mort se vit également dans beaucoup plus de souffrances qu’auparavant. Il est donc essentiel d’avoir une vision holistique de son environnement. La conscience des entreprises sur ces sujets est extrêmement faible, et ce même si des outils existent et sont imposés par la loi. Citons ainsi le Document Unique de Prévention des Risques, qui est un outil clé qu’il est indispensable de mobiliser à son juste niveau.

La transition écologique comme projet de territoire

Pour un territoire, la transition écologique ne peut pas juste donner lieu à des ajustements  paramètriques des politiques publiques. Au contraire, une redéfinition systémique de ces mêmes politiques est indispensable. Cela implique un renouvellement radical des termes du débat. Les questions à poser pourraient être les suivantes :

  • Quelle politique de mobilité doit être mise en place à l’heure de la descente énergétique ?
  • Quelle politique d’aménagement sont souhaitables dans un contexte d’effondrement de la biodiversité ?
  • Quelle politique foncière définir alors que les sols sont en train de s’épuiser à vitesse accélérée ?
  • Quelle politique d’habitat promouvoir alors que les scenarii de transition énergétique impliquent une diminution de 50% de la demande d’énergie ?
  • Quel développement économique mettre en œuvre, alors que la limitation du réchauffement climatique vient radicalement interroger les logiques de développement qui ont prévalu ces 200 dernières années ?
  • Comment refaire de la politique ensemble à l’échelle d’un territoire alors que les choix qui doivent être faits sont les plus engageants que l’humanité ait jamais été mise en demeure de faire ?

On le voit, les enjeux sont majeurs et les risques de perte de cohésion sociale ou économique sont très importants pour un territoire. Il est donc essentiel de sortir de la gestion “as usual” et d’enrichir le questionnement politique. Or, la transition écologique concerne l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre sur un territoire. En ce sens, elle ne relève pas d’un enfermement sectoriel, mais est éminemment transversale. Elle met en premier la notion de cohérence : ne pas effacer les gains réalisés quelque part à travers d’autres décisions connexes.

Dès lors, quelle pourraient être les méthodologies à mettre en œuvre pour faire de la transition écologique le projet majeur et structurant d’un territoire ?  En première approche, on pourrait imaginer le process suivant :

  • La mise en perspective des tendances à l’œuvre, internes ou externes, sur le territoire : ce travail prospectif doit aller au-delà du simple diagnostic de territoire. Il en modifie les enjeux en resituant la trajectoire territoriale dans un contexte systémique bien plus vaste (énergétique, écologique, économique, social, géopolitique…).
  • La définition du projet de territoire : la transition écologique est d’abord un projet de territoire qui nécessite un partage des enjeux systémiques qui se posent à toute communauté humaine, une mise en récit d’un futur désirable dans un contexte en plein bouleversement, et la définition d’objectifs partagés à la fois très ambitieux, réalistes et rassembleurs. C’est là où s’incarne la volonté politique qui impulse une démarche de transition.
  • La mise en route démocratique de la transition écologique. Celle-ci implique, pour un territoire et ses acteurs, de savoir refaire société pour décider ensemble d’une transformation complète et globale. En ce sens, la simple consultation des citoyens est insuffisante : il importe de mettre en œuvre une véritable démocratie de construction et de contribution. Il s’agit certes là d’un processus au long cours, mais indispensable pour que la transition soit véritablement inclusive.
  • L’élaboration des politiques sectorielles (urbanisme, développement économique, habitat, mobilité, cohésion sociale…). Les principes de la transition doivent irriguer l’ensemble de ces décisions. Ces politiques doivent pouvoir faire système, en gagnant en cohérence, et relever d’une véritable ambition transformatrice, et pas seulement de simple choix gestionnaires.

Sur tous ces aspects, la démarche consisterait à faire dialoguer les spécificités territoriales avec les grands enjeux systémiques. L’objectif est que chaque territoire puisse s’adapter à des conditions de vie en changement rapide et proposer à ses habitants et forces vives un cadre humain et soutenable à la construction duquel ils puissent contribuer. Car quelque part, il s’agit de tout changer totalement !

Quelques outils de financement pour les projets engagés dans la transition écologique

Le collectif Kèpos a consacré sa dernière réunion à la question du financement des initiatives de la transition. Samuel Colin, membre du Plan B, d’une CIGALES de la région Grand Est, et salarié du Florain, nous a présenté différents outils. Les réflexions ici présentées sont nées d’une prise de conscience, au Plan B et ailleurs, de la difficulté que certains projets atypiques et très engagés peuvent avoir à se financer, en particulier devant la frilosité des banques. Les outils suivants sont donc pertinents dans la sphère de la transition écologique. Ils peuvent être mobilisés en complément des dispositifs usuels de la chaîne d’accompagnement classique.

Une banque pas comme les autres : la Nef

Commençons par une banque qui ne réfléchit pas comme les autres, la Nef. Ce n’est d’ailleurs pas (encore) une banque, mais une société financière. Il s’agit d’un établissement véritablement coopératif, qui ne finance que des projets avec une charte de valeurs proche de celle de Kèpos. Dès lors, elle rend publique la liste de la totalité de ses prêts, ce qu’elle est la seule à faire. Elle n’a pas d’agence, et fonctionne avec des banquiers itinérants. Ceux-ci sont donc à même de se rendre compte de la réalité des projets qu’ils soutiennent. Cela leur permet une finesse d’analyse qui donne des arguments pour financer des projets sur lesquels d’autres banques ne vont pas. La Nef a également la particularité de ne pas se financer sur les marchés financiers. Les fonds prêtés proviennent donc directement des épargnants. La banque a ainsi passé sans dommage la grande crise de 2008. La Nef commence à proposer ses services aux particuliers, sous forme de livrets d’épargne. Elle est en attente d’avoir l’agrément bancaire complet avant de se lancer complètement sur ce marché. Elle doit pour ce faire satisfaire à la réglementation prudentielle issue de la crise de 2008, très complexe et contraignante, et peut-être pas tout à fait adaptée à ce type d’établissement. Pour des épargnants ou des porteur de projets, le recours à la Nef peut s’expliquer par le souhait de vouloir sortir de l’argent des marchés financiers. Or, l’épargne d’un ménage constitue souvent la plus grande part de son impact carbone, car, dans un établissement bancaire lambda, elle peut servir à financer des projets climaticides. C’est donc une démarche éminemment responsable que d’épargner dans un établissement comme la Nef. En revanche, ses services sont souvent plus chers, du fait d’un accès moindre à l’argent très peu cher des banques centrales.

Le financement collectif citoyen

La solution suivante qui peut être mobilisée est le financement collectif citoyen par la prise de parts, à travers plusieurs possibilités :

  • La première pratique peut être de proposer à des proches de souscrire. C’est une pratique tout à fait adaptée dans le cas de SCIC ou SCOP, et qui permet, par le jeu des collèges, que les fondateurs ne perdent pas la main sur la gouvernance de l’entreprise. Ce peut être mené via le bouche à oreille, à l’image de la levée de fonds coopérative menée en ce moment par Mobicoop (l’Enercoop de la mobilité). C’est aussi possible en passant par des plate-formes de crowdfunding dédiées, proposant la prise de part dans un projet.

  • La deuxième possibilité est de passer par le réseau des CIGALES (Clubs d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire). Une CIGALES est un groupe de particuliers de 6 à 20 personnes qui mettent chaque mois une somme au pot commun, et qui avec prennent des parts minoritaires dans des entreprises en création ou en développement. L’intérêt principal est de faire entrer les entreprises en question dans un réseau. Il existe 8 CIGALES en Lorraine. Pour l’investisseur, c’est un moyen d’être sûr que son argent ne travaille pas contre soi. Ca permet également au banquier de voir que le porteur de projet n’est pas tout seul : il rentre dans un réseau d’appui qui le sort de l’isolement. Il peut arriver que des CIGALES s’endorment, peinant à faire fonctionner leur activité. Mais elles ont dans ce cas d’autant plus de sous : il ne faut pas les oublier ! Une CIGALES ne prend pas plus de 20 % du capital d’un projet. Elle ne recherche pas la lucrativité. Sauf en cas de gros succès, la culbute est extrêmement rare. Chaque investissement se fait pour une durée limitée, permettant que l’argent soit ensuite réinvesti dans un autre projet. Une CIGALES a une durée de vie de 5 ans, renouvelable. Chaque cigalier est engagé à minima sur cette durée. La charte de valeur de tel club est très proche de celle de Kèpos. Leur intervention est beaucoup plus souple que celle de Business Angels, qui peuvent être très intrusifs dans la gestion des entreprises où ils prennent des parts. Il s’agit également de montants plus faibles, qui ont pour objectif de faire levier sur d’autres financements. On est aux alentours de 3000 euros par ticket. Les CIGALES vont sur les projets en lesquels elles croient : il y a donc un vrai filtre, et des refus sont possibles. Le côte collectif de l’investissement permet au porteur de projet de bénéficier d’une vraie prise de recul, et d’un réseau qui peut débloquer des situations. Finalement, l’aspect financier n’est pas forcément le plus important. Cela prouve que l’ouverture du capital d’une entreprise est, pour elle, factrice de succès. Cela doit être anticipé dès la création de l’entreprise, car une augmentation de capital ultérieure coûte cher. Des apports en compte courant sont aussi possible, même si cela est moins souple : il y a plus de latitude d’usage pour du capital que pour de la dette. Les CIGALES sont hélas peu développées en Grand Est : il en existe seulement 12, contre plus de 200 en Bretagne. Cela permet aux Bretons des interventions sur des gros projets, de parcs éoliens par exemple. Il est donc essentiel chez nous que les CIGALES changent d’échelle.

  • Pour les gros projets, il est possible de mobiliser une sorte d’énorme CIGALES, nommée Garrigue. Celle-ci investit ou prête pour des montants de minimum 50000 €. C’est un dispositif national qui compte pas moins de 4,8 millions d’euros d’en cours. Il fonctionne via une épargne collective. Il est à mobiliser en cas de gros besoins.

Vertus et limites du financement participatif

La troisième solution à explorer est le financement participatif par chiffre d’affaires, avec des contreparties plus ou moins symboliques, voir carrément des pré-ventes. Il existe de nombreuses plate-formes proposant ce service. Côté associatif, on peut noter Helloasso, qui est gratuit et se rémunère via un système de pourboire. Côté entreprise, les plate-forme prennent généralement une commission de 8 % des montants collectés. La plate-forme Zeste, opérée par la Nef, est à signaler : elle fonctionne avec une charte de valeur proche de la nôtre. Elle est de ce fait très sélective sur les projets à financer. Le point clé à retenir est que beaucoup de projets ne savent pas mener leur campagne. Ce type d’opération peut, de ce fait, être très décevant. Alors que si elle est bien menée, elle génère de la trésorerie quasiment immédiatement, et, dans le cas des pré-ventes, du chiffre d’affaires dès le lancement de l’activité. Enfin, elle constitue une très bonne campagne de communication. Quelques points importants sont à retenir :

  • Il est essentiel, avant toute chose, de se renseigner et se former, en rencontrant des gens qui savent faire ou ont fait. Il existe pour cela un Mooc bien fait sur la plate-forme Helloasso.

  • Kèpos et le Plan B sont des ressources à mobiliser : ils peuvent à eux deux fournir une assistance, moyennant le paiement d’une quote-part sur les montants collectés.

  • Il faut maîtriser sa communication : ne pas communiquer sur le financement participatif en cours tant que 10 % de la somme n’a pas été levée, et ne pas parler aux médias tant que 50 % du total n’a pas été atteint : il faut diffuser quand la campagne est déjà en train de marcher.

  • Il existe des choses qui ne se financent pas par crowdfunding.

  • Il convient d’être rigoureux dans la gestion de l’après : les contreparties doivent être prêtes avant le lancement de l’opération.

  • Les contreparties doivent inciter les financeurs à s’impliquer dans la suite du projet.

  • Il faut être vigilant quant à la saisonnalité.

Le rôle des monnaies locales complémentaires

Cet exposé sur les modes de financement alternatifs est l’occasion de faire un focus sur la monnaie locale complémentaire nancéienne : le Florain. Actuellement, 80000 Florains sont en circulation. Les principes d’une telle monnaie sont les suivants :

  • Orienter la consommation vers certains acteurs, ayant souscrit une charte de valeur.

  • Orienter la production vers certaines pratiques ou fournisseurs,

L’objectif est ainsi de mettre en place des cercles vertueux, liés au circuit local de l’argent. Cela fonctionne plus ou moins bien selon les filières.

La Loi ESS de 2014 fixe une parité entre une unité de monnaie locale (ici le Florain) et un euro. De ce fait, tout euro changé en Florain est ensuite mis dans un fonds de réserve dans une banque, en l’occurrence, pour le Florain, la Nef. Celle-ci s’est engagée à prêter un montant égal à deux fois ce fonds de réserve à l’économie locale. Une convention a été signée en ce sens en décembre 2018 entre la banque et l’association du Florain. A l’heure actuelle, le Florain compte 126 adhérents professionnels, et plus de 600 adhérents particuliers. L’objectif est de 1000 adhérents en 2019. Un projet de dématérialisation est à l’étude pour les pros. Le lancement de cette monnaie locale est un succès, et il y a actuellement plus de Florains en circulation à Nancy que de Stücks à Strasbourg. Le benchmark de toutes les monnaies locales françaises est l’Eusko, au Pays basque : l’équivalent d’un million d’Eusko est en circulation, et des entreprises ont pu se pérenniser grâce à cela. Le Florain fonctionne avec un permanent à temps partiel, et des bénévoles. Cela crée une organisation très résiliente, peu dépendante des subsides publics. Une monnaie locale a pour objet de créer du lien, et est toujours liée à un territoire. Pour le Florain, il s’agit du Sud Meurthe-et-Moselle. Il existe donc des groupes locaux en création à Toul, Pont-à-Mousson et Lunéville. Les perspectives sont les suivantes : sortir des subventions, et changer d’échelle pour avoir des impacts sur le territoire (objectif : 1 % des habitants du territoire utilisateurs d’ici 4 ans).

En quoi une monnaie locale est factrice de résilience ? Deux niveaux de lecture sont possibles :

  • Le fonds de réserve ne va pas au secteur spéculatif. Ceci est théoriquement vrai, mais empiriquement très limité.

  • En cas de crise grave liée à un effondrement financier global, impliquant une panique bancaire avec une paralysie de la monnaie, une monnaie complémentaire peut paraître être un outil de résilience, à condition qu’elle soit désindexée de l’euro. On n’en est clairement pas là, et il ne faut pas le souhaiter !

Quoi qu’il en soit, et même si une monnaie locale complémentaire n’a pas fonction d’épargne (elle est complémentaire, et pas substituable), ces réflexions doivent introduire à une véritable prise de conscience des impacts écologiques des investissements faits avec l’épargne de chacun : l’argent épargné peut avoir un impact carbone désastreux en fonction de ce qu’il sert à financer !

« Fins de mois, fin du monde : même combat ! » Vraiment ?

A l’occasion de la crise dite des « Gilets jaunes », on a pu voir fleurir le rapprochement entre « fins de mois » et « fin du monde », qu’il faudrait réconcilier, et ce de la bouche présidentielle elle-même. Ainsi, la justice sociale et la transition écologique seraient deux approches convergentes. Au centre de ces discours se trouve la question de la résorption des inégalités. Et en effet, les arguments ne manquent pas. Par exemple, Gaël Giraud, de passage pour une conférence à Nancy le 20 mars 2019, affirme que le décile de revenus le plus élevé contribue pour 50% des émissions de Gaz à Effets de Serre (GES). A l’inverse, les 50% de revenus les plus modestes n’émettent que l’équivalent de 10% des GES. Dans le même ordre d’idée, une étude récente du Crédoc affirme que ce n’est pas la sensibilité environnementale des individus qui explique leur empreinte écologique, mas bien leur niveau de vie. Autrement dit, en dépit de ses comportements vertueux ou non, un individu émettra d’autant plus qu’il a des revenus élevés. De ce point de vue, fins de mois difficiles signifient fin du monde éloignée, fins de mois faciles signifient fin du monde accélérée.

Dès lors, est-ce que des inégalités nivelées par le centre signifieraient une meilleure situation écologique ? C’est la thèse de tous ceux qui affirment que les désordres écologiques et les injustices sociales ont la même origine. Celle-ci peut se situer, au choix, dans une certaine anthropologie (cf l’encyclique du Pape François, Laudato Si, qui parle à ce propos de « culture du déchet » comme une caractéristique de notre modernité), ou dans notre système économique capitaliste (d’où les références permanentes au système thermo-industriel que font certains écologistes). Dès lors, apaiser le système en mettant à bas la modernité ou le capitalisme devrait permettre de retrouver à la fois prospérité et planète préservée.

Mais sans aller jusque là, il n’est pas certain du tout que réduire les inégalités favorisent la transition écologique : Gaël Giraud l’affirme : un pays développé strictement égalitaire ne sera pas moins émetteur de GES. Au contraire, l’histoire récente montre que les périodes de très fortes réductions des inégalités sont aussi des périodes de très forte croissance économique, et cela, toujours au dépend des écosystèmes. C’est ce qu’explique par exemple Paul Krugman dans un livre d’économie politique, l’Amérique que nous voulons, paru avant l’élection de Barack Obama. Le Prix Nobel d’économie y explique comment l’après-guerre a été marquée aux Etats-Unis par une très forte compression de la distribution des revenus, liée à un boom économique historique. C’est ce qui s’est passé également en Chine sur les trois dernières décennies : la sortie de centaines de millions de personnes de la pauvreté, et une croissance exceptionnelle. A contrario, la situation mondiale actuelle est une explosion des inégalités, et une croissance anémique, à tel pont que certains économistes parlent de stagnation séculaire.

Que retenir de tout cela ? Le premier point pourrait être que la transition écologique dot être visée en première intention, avant la justice sociale, car les enjeux sont beaucoup plus importants. Le deuxième est qu’il ne faut pas viser un nivellement par le centre des inégalités, mais bien un nivellement par le bas, qui signifie en fait une ascèse généralisée et désirée comme telle. Et c’est bien là ce qui est insupportable à première vue dans l’idée de transition écologique : il faut désirer le moins, et cela pour tous. Car si nous ne le désirons pas, nous l’aurons, c’est certain (nous l’avons déjà un peu), mais en plus au prix de désordres massifs et mortifères pour notre espèce (nous sommes en train de les obtenir). La transition écologique doit être factrice de cohésion sociale : c’est une condition de réussite. Mais, et c’est le troisième point, elle doit déplacer le sens du mot justice sociale: celui-ci ne doit pas être compris comme une égalisation monétaire à la hausse des niveaux de vie, mais bien comme la recherche de la reconnaissance de l’égale dignité de tous dans le fonctionnement de la société, ce qui est tout à fait différent.