Archives de catégorie : Réflexions

De la crise écologique à la crise économique

« La science de l’allocation des ressources rares » : Esther Duflo, économiste française de renommée mondiale, définissait ainsi la science économique lors d’une interview récente sur France Inter. Si l’économie a donc trait à l’allocation des ressources, il est donc très probable que sa marche nous parle beaucoup d’écologie. Car ce que nous apprend l’écologie, c’est précisément que nous avons un gros problème de ressources. Celui-ci s’exprime de deux manières : à l’amont, par des problèmes d’approvisionnements ; à l’aval, par des retours de bâton lié à un usage disproportionné de certaines ressources. Ainsi en est-il du réchauffement climatique, effet d’un usage massif des ressources énergétiques fossiles.

En matière de ressources, nous pouvons aujourd’hui avoir l’impression que l’humanité est passée d’une situation où elle bénéficiait de celles-ci sous un modèle circulaire, à une situation où elle les exploite de manière linéaire. Par exemple, dans l’agriculture traditionnelle, tout revenait au sol et nourrissait sa propre vitalité : les cycles étaient bouclés et d’une certaine manière autosuffisants. Dans la situation actuelle, les pratiques culturales ont épuisé les sols, plus rien n’y retourne, et cette mort du sol est compensé par l’apport massif d’engrais et de produits phytosanitaires : les cycles ont été rompus, et des apports extérieurs sont nécessaires. En économie, nous pourrions alors dire que l’exploitation des ressources de la terre par l’homme est comparable à une gigantesque pyramide de Ponzi : on paye les intérêts du capital en ponctionnant du capital ailleurs. Jusqu’à l’effondrement…

Or, justement, en matière économique, les nuages tendent à s’accumuler dangereusement. C’est ce que nous montre une information très importante passée quasiment inaperçue lundi dernier 21 janvier : la décélération très marquée de l’économie chinoise. Or, cette économie est, depuis longtemps, littéralement abreuvée de dettes. La situation actuelle est concomitante d’un mouvement de resserrement monétaire un peu partout dans le monde, et notamment aux Etats-Unis. Il est donc très probable que le ralentissement économique, en Chine et ailleurs, entraîne le non remboursement partiel de la dette accumulée, alors justement que se refinancer devient plus difficile. Nous nous rapprochons du moment où il va falloir payer la facture des ressources gaspillées.

Car c’est précisément sur ce triangle dette/ressources/croissance qu’il faut porter la réflexion. En matière de croissance, certains économistes parlent de plus en plus d’épuisement de la croissance, de « stagnation séculaire ». Le PIB ne progresse plus que très lentement, peut-être du fait d’innovations qui ne le sont pas vraiment (le numérique par exemple). Dès lors, la dette publique et privée croît : dans l’explosion des dettes publiques, c’est l’insuffisance de la croissance qui est en cause, pas l’augmentation de la dépense.

Nous touchons là une idée centrale de certains économistes hétérodoxes : dans un monde fini, les contraintes sur les ressources limitent l’augmentation de la richesse produite, et ce quelle que soit par ailleurs le rythme du progrès technique. La croissance faiblissant, c’est la dette qui prend le relais pour maintenir le rythme de la production. Mais le remède est d’une faible efficacité : ce qui frappe en matière d’endettement est précisément le fait que son explosion, partout dans le monde, se soit traduit par si peu de croissance. C’est ce qu’on constate en France : l’étonnant n’est pas le montant de la dette publique, mais précisément le peu d’impact de celle-ci.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation où toutes les ressources facilement utilisables sont en train de se raréfier. Dès lors, les coûts d’approvisionnement augmentent, générant une inflation potentielle, qui entraîne une augmentation des taux d’intérêt, qui va à son tour rendre impossible le remboursement des dettes accumulées. Il va falloir payer la note, alors que nous ne le pouvons plus. Où comment l’économie est la courroie de transmission à toute l’humanité des problèmes écologiques…

Initiation à la Responsabilité Sociétale des Entreprises

Kèpos recevait dernièrement Christine Morin-Estève, Professeure à ICN Artem Business School, et spécialiste des question de Développement Durable, pour nous inviter à réfléchir à la notion de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). Le point de départ de la réflexion était justement le Développement Durable tel qu’il se définit dans les grands textes internationaux. Celui-ci n’est pas que la protection de l’environnement. Ce n’est là qu’un parmi trois piliers, avec l’économique et le social, qui se doivent d’être en équilibre. De même, le social ne se limite pas à la question des Ressources Humaines d’une entreprise. A l’origine de ces questions se trouve le rapport Bruntland (1987), qui pour la première fois définit le concept de Développement Durable. Vient ensuite le Global Compact : pacte mondial des Nations-Unis (1999). Toute organisation peut y souscrire, rendre manifeste son engagement, et rapporter ses réalisations tous les ans. On est là dans une logique déclarative. Enfin, en 2015 sont publiés les Objectifs de Développement Durable (ODD), toujours par l’ONU, qui affichent 17 objectifs à atteindre d’ici 2030. Ces objectifs ne sont pas repris en tant que tels par les entreprises, mais sont intégrés dans la norme ISO 26000 qui fait autorité en matière de Responsabilité Sociétale des Organisations.

A travers la norme ISO 26000, le Développement Durable est inclus dans la RSE. Celle-ci consiste précisément à mesurer et réduire les impacts négatifs de l’organisation sur l’environnement et les êtres vivants. De plus en plus, la limitation des impacts négatifs est remplacée par l’objectif d’avoir des impacts positifs. La norme propose alors sept manières de se comporter, sans rien imposer : elle n’est ni contraignante, ni certifiante. Le premier principe concerne le concept de redevabilité : il est indispensable de rendre des comptes sur ce que l’on fait à partir des engagements que l’on a pris. Le deuxième principe est la transparence et le troisième le comportement éthique. L’entreprise doit être en situation de prouver la réalité de ses engagements en la matière, à tous les niveaux de son organisation. Le quatrième point concerne la reconnaissance des intérêts des parties prenantes. Le cinquième, normalement acquis en France, a trait au respect du principe de la loi. Cela peut être étendu aux sous-traitants. Vient ensuite la prise en compte des normes internationales de comportement, également incluse dans la loi française. Enfin, le dernier point concerne le respect des droits de l’homme. Pour prendre la mesure de sa situation sur tous ces points, il est très intéressant de s’auto-évaluer sur le site e-engagé RSE.

Pour faire droit à ces sept principes de comportement, sont alors mentionnées sept questions centrales, toutes en relation les unes avec les autres selon une approche holistique. Ces questions correspondent à une quarantaine de domaines d’actions dans lesquels doit s’exercer la vigilance de l’entreprise. A chaque fois, la norme mentionne les attentes et les actions possibles. La première question, qui se retrouve dans toutes les autres, est celle de la gouvernance : rien n’est possible si la stratégie d’entreprise diffère de celle construite en matière de RSE. Comment dès lors mettre en œuvre une telle ambition ? Tout doit partir de l’explicitation de la mission que s’est fixée l’organisation. Cette mission peut, pourquoi pas, être en rapport avec les 17 ODD, et doit être écrite de manière collective. Il est dès lors clair qu’intégrer la RSE dans son organisation est plus facile au moment de sa création. Transformer une entreprise existante est beaucoup plus difficile, et la stratégie RSE risque de ne pas être au cœur de la stratégie de l’entreprise. A partir de là, les champs d’application de la RSE sont nombreux, et concernent également les parties prenantes de l’entreprise, par exemple ses fournisseurs. En ce sens, le simple fait de leur poser la question peut contribuer à une sensibilisation et au changement de comportement. Cette sensibilisation est précisément un domaine où des progrès sont enregistrés, faisant évoluer le comportement des acheteurs. L’explicitation des attentes permet de faire évoluer le rapport de force, dans la vie politique comme dans la vie économique.

Quel est l’intérêt d’une démarche de RSE ? Il se situe à plusieurs niveaux. Tout d’abord une telle démarche permet d’anticiper des risques juridiques, d’image ou de réputation. Ensuite, c’est un levier de compétitivité, notamment dans un contexte où le législateur renforce petit à petit les obligations de prise en compte des facteurs humains ou environnementaux. C’est également un levier très intéressant d’implication de ses collaborateurs et de ses parties prenantes. Enfin, c’est une exigence éthique qui est socialement attendue. Ainsi, à travers la sphère d’influence de chacun, nos actions nous permettent de faire beaucoup plus que la simple part du colibri ! Ce doit être tout le sens de l’implication de nos organisations dans la vie de la cité, qui est plus que jamais nécessaire.

Les engagements pris par les entreprises sur ces questions sont-ils sincères, ou n’est-ce là qu’un moyen de remplir les critères nécessaires pour se faire référencer par les grands acheteurs ? La question peut légitimement se poser, mais il importe surtout de voir la tendance, qui est bonne, et d’accroître l’effort de sensibilisation et de formation. L’éducation des futurs managers est un point clé, et c’est tout le sens du travail réalisé dans l’enseignement supérieur, et à l’ICN par exemple, sur ces sujets, afin que les étudiants actuels puissent plus tard prendre de vrais engagements. Le propos est ici de montrer qu’être actif en matière de RSE ne constitue pas un désavantage économique. Une autre interrogation peut porter sur la perte de vitesse du concept de Développement Durable, du fait de doutes sur la question de la croissance, et donc du développement. Le concept de transition écologique peut sembler plus engageant. Mais ce qui doit nous animer est la question de l’action, et en ce sens, la RSE fournit des outils très opérants.

Échanges sur la gouvernance partagée

Le collectif Kèpos recevait dernièrement Valérie Osmont, gérante de la Coopérative d’Entrepreneurs Synercoop, basée en Meuse et créée il y a de cela trois ans. Elle est également gérante du cabinet Sumak, une SCOP qui conseille les acteurs d’un développement économique qui soit solidaire. Enfin, elle intervient à l’Université de Reims Champagne et travaille pour les Editions Weka. Ses recherches et travaux portent sur l’horizontalité dans l’entreprise et dans la vie personnelle. Son objectif est que tout le monde trouve sa place dans une organisation. Elle peut afficher un succès en la matière : en trois ans, Synercoop a signé 25 CDI. Son quotidien est de savoir comment associer horizontalement des personnes qui ont des besoins propres, tout à fait légitimes, au service du bien commun. C’est cette expérience de la gouvernance partagée qu’elle est venue partager aux membres de notre démarche.

Sur la question de la gouvernance participative, les questions que l’on peut se poser sont nombreuses : que faire si un membre de l’organisation en question n’est pas intéressé par cette démarche ? Comment rester efficace avec une telle approche ? Comment gérer le différentiel d’implication de chacun ? N’est-il pas nécessaire de prendre parfois des décisions seul malgré tout, de garder une balance entre horizontalité et verticalité ? Comment faire avec les personnes qui ont peu confiance en elles ? Comment cela peut-il se pratiquer à l’extérieur de l’entreprise, avec ses parties prenantes ? Comme être crédible vis-à-vis de l’extérieur quand son organisation n’a pas d’organigramme ?

Valérie Osmont abonde : les préjugés sont nombreux sur cette question du collectif, de l’horizontalité et de la gouvernance partagée. Ils mettent en avant la crainte d’une perte de chiffre d’affaires, ou le souci qu’un chef demeure, ou encore la difficulté à conduire opérationnellement un tel changement de modèle. Cela étant, un constat demeure : la hiérarchie est un sujet de souffrance et d’incompréhension. Lorsque les objectifs ne sont pas partagés, le sens de l’action vient à manquer.

Quelle serait, dès lors, la situation idéale ? Elle consisterait sans doute à ce que chacun trouve sa place, sa voie, sa légitimité, et ce, quelle que soit sa contribution. Tout simplement car c’est là quelque chose de très structurant, et qui revient en fait à faire société. Or, la hiérarchie empêche d’exprimer sa voix : c’est « je t’aime », ou « je ne t’aime pas », et l’on aboutit alors à quelque chose de très dysfonctionnel : le salarié d’échelon n cherche à se protéger du salarié n+1, le n+1 du n+2, et ainsi de suite. Cela revient à faire supporter les coûts de la structure par celui qui est en bas de l’échelle. Il est pourtant essentiel que tout le monde rame dans le même sens, sans quoi la barque tournera en rond. Or, il apparaît très vite qu’un véritable collectif partagé permettra efficacité, rentabilité, mais aussi joie ! Et cette gouvernance collective fera gagner un temps précieux par rapport au circuit hiérarchique de la prise de décision.

Cela étant, les objections sont nombreuses. Nous avons tous été formatés, depuis notre naissance, dans un sens inverse, celui de l’individualisme et de l’arrogance. En outre, il convient de laisser toute sa place au leadership naturel des uns ou des autres. Nous avons aussi tous une légitimité plus ou moins forte, en fonction de nos compétences, à mener telle ou telle action. Enfin, la communication est une vraie difficulté : l’horizontalité de la gouvernance partagée nécessiterait sans doute l’apprentissage d’une autre manière de communiquer, de sortir de la violence de l’oralité.

Comme s’y prendre alors ? Il y a là quelques principes indispensables. Le premier est la sélection. Il ne faut pas que des personnes toxiques intègrent le groupe. Trois cas de figures sont possibles : dans le premier, c’est la personne qui se met en difficulté elle-même : elle veut être sous influence, elle cherche un gourou. L’horizontalité la mettra alors en danger. Dans le deuxième, la personne sera toxique pour le groupe, par exemple en cherchant à prendre le pouvoir, en voulant embarquer les autres dans des démarches peu claires. Elle risque de faire du prosélytisme sur des croyances, de mélanger le public et le privé. Enfin, il existe un troisième type de personnes à ne pas intégrer : les passifs, ceux qui sont d’accord avec tout : elles peuvent empêcher d’avancer, alors que dans un groupe, il faut oser penser et agir. D’une certaine manière, le concept de gouvernance horizontale est exclusif : pour gouverner, on ne peut pas intégrer n’importe qui (pour le reste, il n’y a pas de souci). Il est donc nécessaire d’intégrer avec précaution.

Le deuxième principe concerne la situation où le collectif existe déjà, et des difficultés avec tel ou tel se produisent. Cela peut naître de peurs vis-à-vis du collectif, d’une connaissance insuffisante de soi-même et des autres, du mensonge envers soi-même. Or, pour faire ensemble, il est essentiel de sortir de ce que chacun veut avoir ou faire. Il faut d’abord travailler avec ce que l’on veut être, individuellement et collectivement : en quoi une partie de mon être va servir au bien commun, va tricoter le bien commun ? Qu’est-ce qui en moi fait sens pour le collectif ? Cela fait nécessairement sortir de la logique de la vente, pour rentrer à nouveau dans celui du don-contredon. Car si on donne tout le temps, on reçoit tout le temps. Il faut donc qu’il y ait une part de moi dans le collectif, mais jamais la totalité : la fusion avec le collectif n’est pas souhaitable. Mais alors, comment faire la distinction entre ce qui est objet de don, et ce qui est vendable ? Pour le savoir, le groupe doit clairement se poser la question de la contribution de chacun. Cela se fait en avançant, au fur et à mesure. Mais il sera essentiel d’arriver à faire l’adéquation entre les compétences des personnes, et leurs responsabilités. Pour cela, une coordination est essentielle, ce qui est très différent d’une hiérarchie.

Dans cet objectif, Valérie Osmont propose trois filtres. Le premier a trait à l’entretien d’intégration. Avant qu’une nouvelle personne soit intégrée à un collectif, celui-ci doit lui poser quelques questions : qu’est-ce que vous attendez du collectif ? Qu’est-ce que vous pouvez apporter au collectif ? Et enfin, comment imaginez-vous votre place dans le collectif, qu’est-ce qui fera que vous vous sentirez bien ou mal ? Sur tous ces points, il est donc essentiel que chaque groupe génère ses propres règles. Le deuxième filtre concerne la prise de décision. Le fondateur du collectif ne doit pas prendre la décision pour les autres. Pour cela, il faut définir ensemble les champs, les grands thèmes des décisions qui seront arbitrées ensemble. Et la prise de décision doit permettre que lors du vote, l’opinion de chacun puisse être exprimée. D’une certaine manière, exprimer une nuance permet d’exprimer une (sa) voix. Il convient donc de ne pas forcément chercher l’unanimité, mais l’expression de chacun dans le débat avant le vote est nécessaire. C’est le consentement (tout le monde peut vivre avec la décision) qui doit être visé, plutôt que le consensus (tout le monde est d’accord avec la décision prise). Enfin, le troisième filtre concerne la conduite à tenir en cas de conflit. Il faut alors revenir aux fondamentaux : ce qu’on est ensemble, ce qu’on naît ensemble. L’identité d’un groupe est dans son origine. Pour cela, il faut chercher à formaliser et écrire dès que possible. Les décisions doivent être écrites et communiquées. Avant une réunion, il faut préparer à l’avance les points à trancher, et les annoncer. Formaliser va créer un cadre de coopération pour celui qui va opérer l’action décidée collectivement.

In fine, cette gouvernance renouvelée doit introduire le groupe à la coconstruction et la coresponsabilité. Il ne faut donc jamais répondre seul à quelqu’un qui dit que quelque chose ne va pas. Le coordinateur doit donc maintenir ce fil rouge, mais il ne doit jamais faire seul. Nous assistons alors à une extension du domaine de la responsabilité qui est gage de la pérennité du groupe, et en même temps de sa liberté. Certainement une promesse à mettre en œuvre, à l’heure où les défis écologiques, sociaux, économiques et politiques atteignent des points critiques, qui mettent précisément en jeu notre liberté et notre capacité à agir !

Être libre

Il est des images qui laissent pantois. Ainsi peut-il en être de celles des violences commises à Paris samedi 1er décembre. Car autant la colère face aux inégalités est légitime, autant la violence ne peut l’être. Comme le rappelait Max Weber, une seule entité a le monopole de la violence légitime : l’Etat. C’est ce qui garantit l’état de droit, de même que la loi encadrant la violence de l’Etat permet d’en prévenir les potentiels excès. C’est dans cet équilibre que notre liberté peut prospérer.

Or, c’est sur ce point, celui des libertés publiques, que nous devons être les plus inquiets. Car il ne faudrait pas qu’un mouvement réclamant un rééquilibrage de la distribution des richesses aboutisse à l’effondrement de ce que nous avons de plus cher : notre liberté politique. Trois menaces apparaissent. La première a trait aux réseaux sociaux. La révolte en cours, dite des « gilets jaunes », a en effet beaucoup à voir avec le mode de communication horizontal que permet en particulier Facebook. Mais cette possibilité est aussi très efficace pour niveler par le bas la confiance que l’on peut accorder à n’importe quel locuteur. Ainsi, une personne lambda aura le même niveau de crédit qu’un journal national existant depuis des décennies. La fiabilité objective du locuteur n’est pas un critère du crédit que l’on peut lui accorder. En ce sens, sur les groupes et discussions Facebook, il y a un biais de confirmation systématique en faveur de ce qui conforte la position du lecteur. Dès lors, ce réseau social est le lieu de toutes les (auto)manipulations, qu’elles conduisent au Brexit, à l’élection de Donald Trump ou aux gilets jaunes. Pire, Facebook est l’endroit où se manifeste une forme de paranoïa collective, c’est-à-dire une interprétation délirante de la réalité. Ainsi en est-il des rumeurs sur la disparition de la Constitution, l’asservissement de la France à l’ONU ou les policiers déguisés en casseurs. Ce qui est donc sûr, c’est que la liberté politique authentique se joue en dehors de Facebook, car ce dernier n’est dépositaire d’aucune vérité. C’est la raison pour laquelle ce blog n’y sera plus relayé, et que la page de Kèpos y a été supprimée.

La deuxième grave menace que nous voyons poindre pour notre liberté est l’épuisement du régime de la représentation. Les représentants élus par le peuple ne paraissent plus légitimes auprès des manifestants. C’est alors que l’on parle d’élites déconnectées, méprisantes, sans rapport à la réalité. Cela est sans doute vrai, mais il faut le remettre dans une relation dialectique avec son deuxième terme, c’est-à-dire le désinvestissement du peuple dans les outils de sa représentation. Cela concerne bien sûr les partis politiques, mais aussi les syndicats, les entreprises, les associations, les mutuelles, les Eglises… Car fondamentalement, si le peuple peut avoir l’impression de n’être plus représenté, c’est aussi car il a déserté la place. Il serait ainsi intéressant de regarder l’évolution du nombre des adhérents du Parti Socialiste ou de la CGT sur 50 ans. Or, tenir sa place dans la cité, c’est tenir sa place dans ce type d’institutions, et c’est la condition pour que vive la démocratie. La situation présente est l’ultime avatar d’un désinvestissement des masses dans leur propre vie collective, au profit de la vie individuelle et de la consommation. Il en résulte un sentiment redoutable de dépossession, qui aboutit à un retour du refoulé extrêmement violent. Or, il est indispensable que la représentation puisse fonctionner, car sans elle, il n’y a pas de démocratie possible. La démocratie directe avec 65 millions d’habitants ne fonctionne pas. En les écoutant, on se rend compte que ceux qui se font appeler les « gilets jaunes » refusent le jeu de la représentation pour eux-mêmes. Ils le dénient donc à toute institution. Nous le savons, quand les institutions ne sont plus reconnues, c’est là que la tyrannie point, comme elle commence à émerger partout en occident sous l’appellation de populisme. Pour reprendre une phrase du Monde commentant la une de Paris Match de cette semaine : « La « peste brune » sous le « gilet jaune » ».

Enfin, il faut resituer la révolte en cours dans son contexte écologique, économique et géopolitique. Le premier montre une situation extrêmement dégradée, et des périls d’une ampleur exceptionnelle (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement des sols…). Le renoncement à l’action écologique serait une folie. D’un point de vue économique, l’accumulation de dettes, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine et la fragilité du système financier font craindre une crise majeure dans un intervalle de temps relativement court. Enfin, sur le troisième point, nous voyons croître la conflictualité internationale, comme nous avons déjà eu l’occasion de l’analyser sur ce blog. Tout cela nous dit que les facteurs de fragilisation pour notre liberté, notre capacité d’agir, sont nombreux et très puissants, bien plus que les problèmes économiques, sociaux ou politiques internes à la France. On ne peut s’empêcher de craindre de voir entre le soutien qu’apporte la population aux troubles actuels et les dangers de ce contexte mondial, la même distorsion qu’entre l’adhésion au Front Populaire en 1936, et le fait que 4 ans plus tard, la France se jetait joyeusement dans la collaboration avec l’Allemagne.

 

Green et Black Friday, ou comment gagner de l’argent en payant plus cher !

Aujourd’hui se tient le Black Friday, journée mondiale de consommation tous azimuts. Dans le même temps, certains acteurs engagés dans la transition écologique proposent le Green Friday. Au faîte de la surconsommation tente ainsi de voir le jour un mouvement de déconsommation, au point que même le journal Les Echos en fait l’analyse. Il est intéressant de mettre ces deux types de comportements en rapport avec une question clé de la transition écologique, celle des externalités et de la réinternalisation des coûts cachés.

En effet, la surconsommation se caractérise par l’achat massif et ultra-répété, de manière quasi addictive, de biens de consommation peu chers et à durée de vie très courte, alors que le besoin qui préside à leur achat n’est pas réellement là. Ce type de biens est peu cher parce qu’un certain nombre de coûts liés à leur conception, leur fabrication, leur distribution, leur consommation ou leur fin de vie, ne sont tout simplement pas compris dans leur prix. Si l’ensemble des impacts environnementaux, sociaux ou économiques, liés par exemple à une simple chaussure, étaient compris dans son prix de vente, il est peu probable que nous puissions nous en acheter tous les quatre matins (1). Dans la situation actuelle, tous ces impacts sont des coûts cachés (2) qui se diffusent dans notre environnement écologique, économique, social ou géopolitique, et qui sont précisément en train de nous revenir dans la figure. Ceux qu’on appelle les « Gilets jaunes » en sont précisément l’illustration dans le domaine de l’habitat : les coûts de la périurbanisation, de l’étalement urbain, de l’addiction à la voiture étaient des externalité négatives, se situaient à l’extérieur du système. Mais voilà maintenant qu’il va falloir les payer ! Et là, la donne change totalement, car tout ceci fonctionne un peu comme un gigantesque retour du refoulé. Autrement dit, il faut mieux internaliser ces coûts dès le départ, plutôt qu’après coup, une fois qu’ils ont pris une ampleur démesurée.

On voit alors une équivalence se dessiner : surconsommation = prix bas = biens jetables = besoins fictifs = coûts cachés énormes = insoutenabilité, avec l’arrivée d’un moment (maintenant), où il va falloir payer l’addition ! En revanche, il existe une équivalence inverse : déconsommation = prix élevés = biens durables = besoins réels = coûts cachés internalisés dans le prix = soutenabilité plus forte, et addition moins chère à la fin !

Qu’est-ce que cela signifie pour une entreprise ou un particulier ? Emmanuel Druon, gérant de l’entreprise Pocheco, et que l’on voit dans le film « Demain », le résume admirablement en parlant de son entreprise de fabrication d’enveloppes : « Nous sommes trop pauvres pour nous payer de la merde ! ». Autrement dit, l’entreprise qu’il a reprise en très mauvaise situation il y a vingt ans, sur un marché en décroissance, ne pouvait se permettre d’acheter des machines ou des matières low cost, car cela aurait été facteur de coûts cachés insurmontables vu sa situation. Bien au contraire, étant pauvre, il s’est payé les solutions de production les plus écologiques, car ainsi, il a pu être performant. Autrement dit, le low cost non durable est toujours facteur de coûts exorbitants et d’une fuite en avant dans la surconsommation. Payer plus cher des équipements ou matières premières écologiques signifiaient réinternaliser les coûts, pour à la fin être dans une situation financièrement et écologiquement soutenable, car avec beaucoup moins de coûts cachés. Au final, cela nous laisse apercevoir pourquoi, pour une entreprise, la stratégie durable est la stratégie gagnante, pour elle-même, ses parties prenantes, et la société et l’environnement (3). C’est ce que nous voulons montrer avec le collectif Kèpos !

Pour un particulier, Jérémie Pichon, le blogueur de la Famille Zéro Déchet, ajoute un argument supplémentaire : passant au zéro déchet, il a pu travailler moins, tout simplement car en s’achetant des produits réparables, de très bonne qualité, quand il en avait réellement besoin, il a déconsommé, et a pu accroître son niveau de vie en gagnant moins d’argent. Et partant, il s’est libéré d’une forme d’aliénation consumériste à laquelle nous enchaîne la publicité et le marketing. On notera à ce titre avec intérêt le mouvement de Résistance à l’Agression Publicitaire qui fleurit un peu partout, et à Nancy ces derniers jours. Car tout ceci est bien une question de liberté !

(1) On se référera sur ces questions à un numéro passionnant de la revue Projet : « Ceci n’est pas un numéro sur la chaussure »

(2) A propos des coûts cachés, vient de sortir une étude réalisée par un centre de recherche spécialisé dans ces questions, l’ISEOR, sur le coût de l’absentéisme en France. Le mécanisme est dans ce domaine le même que celui que nous décrivons.

(3) Aujourd’hui, Pocheco fait face à d’autres types de difficultés, liés à la disparition de son marché.