Archives de catégorie : Réflexions

Être libre

Il est des images qui laissent pantois. Ainsi peut-il en être de celles des violences commises à Paris samedi 1er décembre. Car autant la colère face aux inégalités est légitime, autant la violence ne peut l’être. Comme le rappelait Max Weber, une seule entité a le monopole de la violence légitime : l’Etat. C’est ce qui garantit l’état de droit, de même que la loi encadrant la violence de l’Etat permet d’en prévenir les potentiels excès. C’est dans cet équilibre que notre liberté peut prospérer.

Or, c’est sur ce point, celui des libertés publiques, que nous devons être les plus inquiets. Car il ne faudrait pas qu’un mouvement réclamant un rééquilibrage de la distribution des richesses aboutisse à l’effondrement de ce que nous avons de plus cher : notre liberté politique. Trois menaces apparaissent. La première a trait aux réseaux sociaux. La révolte en cours, dite des « gilets jaunes », a en effet beaucoup à voir avec le mode de communication horizontal que permet en particulier Facebook. Mais cette possibilité est aussi très efficace pour niveler par le bas la confiance que l’on peut accorder à n’importe quel locuteur. Ainsi, une personne lambda aura le même niveau de crédit qu’un journal national existant depuis des décennies. La fiabilité objective du locuteur n’est pas un critère du crédit que l’on peut lui accorder. En ce sens, sur les groupes et discussions Facebook, il y a un biais de confirmation systématique en faveur de ce qui conforte la position du lecteur. Dès lors, ce réseau social est le lieu de toutes les (auto)manipulations, qu’elles conduisent au Brexit, à l’élection de Donald Trump ou aux gilets jaunes. Pire, Facebook est l’endroit où se manifeste une forme de paranoïa collective, c’est-à-dire une interprétation délirante de la réalité. Ainsi en est-il des rumeurs sur la disparition de la Constitution, l’asservissement de la France à l’ONU ou les policiers déguisés en casseurs. Ce qui est donc sûr, c’est que la liberté politique authentique se joue en dehors de Facebook, car ce dernier n’est dépositaire d’aucune vérité. C’est la raison pour laquelle ce blog n’y sera plus relayé, et que la page de Kèpos y a été supprimée.

La deuxième grave menace que nous voyons poindre pour notre liberté est l’épuisement du régime de la représentation. Les représentants élus par le peuple ne paraissent plus légitimes auprès des manifestants. C’est alors que l’on parle d’élites déconnectées, méprisantes, sans rapport à la réalité. Cela est sans doute vrai, mais il faut le remettre dans une relation dialectique avec son deuxième terme, c’est-à-dire le désinvestissement du peuple dans les outils de sa représentation. Cela concerne bien sûr les partis politiques, mais aussi les syndicats, les entreprises, les associations, les mutuelles, les Eglises… Car fondamentalement, si le peuple peut avoir l’impression de n’être plus représenté, c’est aussi car il a déserté la place. Il serait ainsi intéressant de regarder l’évolution du nombre des adhérents du Parti Socialiste ou de la CGT sur 50 ans. Or, tenir sa place dans la cité, c’est tenir sa place dans ce type d’institutions, et c’est la condition pour que vive la démocratie. La situation présente est l’ultime avatar d’un désinvestissement des masses dans leur propre vie collective, au profit de la vie individuelle et de la consommation. Il en résulte un sentiment redoutable de dépossession, qui aboutit à un retour du refoulé extrêmement violent. Or, il est indispensable que la représentation puisse fonctionner, car sans elle, il n’y a pas de démocratie possible. La démocratie directe avec 65 millions d’habitants ne fonctionne pas. En les écoutant, on se rend compte que ceux qui se font appeler les « gilets jaunes » refusent le jeu de la représentation pour eux-mêmes. Ils le dénient donc à toute institution. Nous le savons, quand les institutions ne sont plus reconnues, c’est là que la tyrannie point, comme elle commence à émerger partout en occident sous l’appellation de populisme. Pour reprendre une phrase du Monde commentant la une de Paris Match de cette semaine : « La « peste brune » sous le « gilet jaune » ».

Enfin, il faut resituer la révolte en cours dans son contexte écologique, économique et géopolitique. Le premier montre une situation extrêmement dégradée, et des périls d’une ampleur exceptionnelle (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement des sols…). Le renoncement à l’action écologique serait une folie. D’un point de vue économique, l’accumulation de dettes, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine et la fragilité du système financier font craindre une crise majeure dans un intervalle de temps relativement court. Enfin, sur le troisième point, nous voyons croître la conflictualité internationale, comme nous avons déjà eu l’occasion de l’analyser sur ce blog. Tout cela nous dit que les facteurs de fragilisation pour notre liberté, notre capacité d’agir, sont nombreux et très puissants, bien plus que les problèmes économiques, sociaux ou politiques internes à la France. On ne peut s’empêcher de craindre de voir entre le soutien qu’apporte la population aux troubles actuels et les dangers de ce contexte mondial, la même distorsion qu’entre l’adhésion au Front Populaire en 1936, et le fait que 4 ans plus tard, la France se jetait joyeusement dans la collaboration avec l’Allemagne.

 

Green et Black Friday, ou comment gagner de l’argent en payant plus cher !

Aujourd’hui se tient le Black Friday, journée mondiale de consommation tous azimuts. Dans le même temps, certains acteurs engagés dans la transition écologique proposent le Green Friday. Au faîte de la surconsommation tente ainsi de voir le jour un mouvement de déconsommation, au point que même le journal Les Echos en fait l’analyse. Il est intéressant de mettre ces deux types de comportements en rapport avec une question clé de la transition écologique, celle des externalités et de la réinternalisation des coûts cachés.

En effet, la surconsommation se caractérise par l’achat massif et ultra-répété, de manière quasi addictive, de biens de consommation peu chers et à durée de vie très courte, alors que le besoin qui préside à leur achat n’est pas réellement là. Ce type de biens est peu cher parce qu’un certain nombre de coûts liés à leur conception, leur fabrication, leur distribution, leur consommation ou leur fin de vie, ne sont tout simplement pas compris dans leur prix. Si l’ensemble des impacts environnementaux, sociaux ou économiques, liés par exemple à une simple chaussure, étaient compris dans son prix de vente, il est peu probable que nous puissions nous en acheter tous les quatre matins (1). Dans la situation actuelle, tous ces impacts sont des coûts cachés (2) qui se diffusent dans notre environnement écologique, économique, social ou géopolitique, et qui sont précisément en train de nous revenir dans la figure. Ceux qu’on appelle les « Gilets jaunes » en sont précisément l’illustration dans le domaine de l’habitat : les coûts de la périurbanisation, de l’étalement urbain, de l’addiction à la voiture étaient des externalité négatives, se situaient à l’extérieur du système. Mais voilà maintenant qu’il va falloir les payer ! Et là, la donne change totalement, car tout ceci fonctionne un peu comme un gigantesque retour du refoulé. Autrement dit, il faut mieux internaliser ces coûts dès le départ, plutôt qu’après coup, une fois qu’ils ont pris une ampleur démesurée.

On voit alors une équivalence se dessiner : surconsommation = prix bas = biens jetables = besoins fictifs = coûts cachés énormes = insoutenabilité, avec l’arrivée d’un moment (maintenant), où il va falloir payer l’addition ! En revanche, il existe une équivalence inverse : déconsommation = prix élevés = biens durables = besoins réels = coûts cachés internalisés dans le prix = soutenabilité plus forte, et addition moins chère à la fin !

Qu’est-ce que cela signifie pour une entreprise ou un particulier ? Emmanuel Druon, gérant de l’entreprise Pocheco, et que l’on voit dans le film « Demain », le résume admirablement en parlant de son entreprise de fabrication d’enveloppes : « Nous sommes trop pauvres pour nous payer de la merde ! ». Autrement dit, l’entreprise qu’il a reprise en très mauvaise situation il y a vingt ans, sur un marché en décroissance, ne pouvait se permettre d’acheter des machines ou des matières low cost, car cela aurait été facteur de coûts cachés insurmontables vu sa situation. Bien au contraire, étant pauvre, il s’est payé les solutions de production les plus écologiques, car ainsi, il a pu être performant. Autrement dit, le low cost non durable est toujours facteur de coûts exorbitants et d’une fuite en avant dans la surconsommation. Payer plus cher des équipements ou matières premières écologiques signifiaient réinternaliser les coûts, pour à la fin être dans une situation financièrement et écologiquement soutenable, car avec beaucoup moins de coûts cachés. Au final, cela nous laisse apercevoir pourquoi, pour une entreprise, la stratégie durable est la stratégie gagnante, pour elle-même, ses parties prenantes, et la société et l’environnement (3). C’est ce que nous voulons montrer avec le collectif Kèpos !

Pour un particulier, Jérémie Pichon, le blogueur de la Famille Zéro Déchet, ajoute un argument supplémentaire : passant au zéro déchet, il a pu travailler moins, tout simplement car en s’achetant des produits réparables, de très bonne qualité, quand il en avait réellement besoin, il a déconsommé, et a pu accroître son niveau de vie en gagnant moins d’argent. Et partant, il s’est libéré d’une forme d’aliénation consumériste à laquelle nous enchaîne la publicité et le marketing. On notera à ce titre avec intérêt le mouvement de Résistance à l’Agression Publicitaire qui fleurit un peu partout, et à Nancy ces derniers jours. Car tout ceci est bien une question de liberté !

(1) On se référera sur ces questions à un numéro passionnant de la revue Projet : « Ceci n’est pas un numéro sur la chaussure »

(2) A propos des coûts cachés, vient de sortir une étude réalisée par un centre de recherche spécialisé dans ces questions, l’ISEOR, sur le coût de l’absentéisme en France. Le mécanisme est dans ce domaine le même que celui que nous décrivons.

(3) Aujourd’hui, Pocheco fait face à d’autres types de difficultés, liés à la disparition de son marché.

Le préjugé de l’impuissance

Il n’est pas rare, lorsque l’on discute avec quelqu’un des efforts à accomplir dans le sens de la transition écologique et de l’engagement que l’on est prêt à prendre, de se voir opposer un lapidaire : « C’est aux politiques de s’emparer de la question. Seul, je ne peux rien ». Et effectivement, cela peut sembler plausible : un individu seul ne pourra rien changer à des problèmes d’ampleur systémique. Les détenteurs du pouvoir ont en effet ceci de particulier que les décisions qu’ils prennent peuvent avoir des impacts beaucoup plus vastes que celles prises par un simple particulier. Autre variante « Ça ne se joue pas à mon niveau », le locuteur renvoyant alors aux multinationales, aux lobbys, aux consommateurs chinois ou américains, qui « pollueraient beaucoup plus que nous ». On a alors en face de soi un double constat d’impuissance : celle de l’individu isolé, mais aussi celle du politique, dont l’action suscite méfiance, et dont on craint soit l’inefficacité, soit la contre-productivité.

Que peut-on opposer à ce discours pour retrouver le sens de l’engagement ? Je propose trois arguments. Un premier d’ordre moral, un deuxième d’ordre politique, un troisième d’ordre historique.

Le premier a trait au concept d’Hannah Arendt de banalité du mal. Raisonner comme énoncé précédemment, c’est précisément dire « Je m’en lave les mains », ou « Je me défausse de ma part de responsabilité ». C’est l’irresponsabilité banale de celui dont tous les comportements aggravent, à leur échelle, la crise en cours. Au contraire, la situation qui est la nôtre est plutôt celle où nous sommes universellement et solidairement responsables, dans le temps et dans l’espace, de la mise en danger systémique de la vie sur terre. Dès lors, l’attitude morale serait précisément celle proposé par Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle de la nature ». Autrement dit, il convient d’agir, en permanence et en toutes circonstances, dans le sens de la préservation de la cohérence, de la résorption des contradictions introduites par l’homme dans le système terre. Moralement, chacun doit agir comme si tout dépendait de lui, car, cette attitude, élevée à l’universel, garantirait la sauvegarde de la planète. C’est là la formulation d’un impératif catégorique de l’action et de l’engagement au service de la transition écologique, qui a pour effet une extension du domaine de la responsabilité.

Le deuxième argument est politique. L’attitude paradoxale qui consiste à dire « C’est aux politiques d’agir », et en même temps « Les politiques sont pieds et poings liés par les lobbies » est une prophétie auto-réalisatrice qui aboutit à une perte de substance de l’action politique. Car fondamentalement, dans nos démocraties, le pouvoir appartient au peuple, et à personne d’autres. Se défausser sur le personnel politique pour s’en défier aussitôt, c’est précisément renoncer à notre liberté politique. C’est nier que le pouvoir appartienne au peuple. Car si nous voulons être au niveau de ce qu’il convient de faire face à la crise écologique, nous devons chacun nous sentir politiquement investi de changer les choses. Face au dessaisissement de ce qui nous appartient, il nous faut nous ressaisir, et nous réinvestir dans ce qui fait notre vie politique comme peuple souverain. Autrement dit, la politique n’est pas leur affaire (aux politiciens), elle est notre affaire, à tous. Si nous nous plaignons des politiques, c’est précisément parce que nous en tant que citoyens, avons abandonné la place. Nous devons tous revenir politiquement dans le jeu, et la transition écologique est précisément le terrain sur lequel le faire. C’est le sens de l’engagement du collectif Kèpos.

Enfin, le troisième argument que l’on peut opposer aux discours habituels de l’impuissance, concerne le rôle des éclaireurs dans l’histoire. Celle-ci fourmille d’individus qui ont expérimenté des manières d’être, de faire ou de penser totalement nouvelles qui ont, dans la longue durée, tout changé. C’est le cas par exemple pour les religions : le fait qu’en Palestine il y a 2000 ans un homme se soit proclamé Fils de Dieu a changé du tout au tout l’histoire humaine. C’est la même chose dans les sciences, avec Galilée ou Einstein par exemple, dont les découvertes ont fait bifurquer les sciences, mais aussi l’histoire technique, économique ou sociale, dans des directions radicalement nouvelles. On pourrait trouver le même type d’exemple dans l’histoire des arts, ou encore l’histoire politique ou militaire. Je me faisais ce type de réflexion en assistant dernièrement à une conférence de Jérémie Pichon, créateur du blog de la Famille zéro déchet. Voilà un homme qui décide il y a trois ans, avec femme et enfants, d’ouvrir sa poubelle pour voir ce qu’il y a dedans et comment en réduire le volume, et qui aujourd’hui sillonne la France en réunissant des foules prêtes à suivre son exemple. Cette engagement personnel, familial, le projette trois ans plus tard à l’avant-garde d’un mouvement très profond de déconsommation et de refus de ce que d’aucun nomme la « culture du déchet ». Aussi bien, nous sommes chacun appelés à devenir des expérimentateurs, des éclaireurs, de nouveaux modes d’action ou d’être au monde dans le sens de la transition écologique. Car fondamentalement, personne ne peut présumer des fruits qui pourront, dans le temps, en résulter.

Géopolitique de la transition écologique

La transition écologique, en tant que transformation radicale et multi-dimensionnelle de nos modes de vie, est un chantier titanesque pour l’humanité. Mais force est de constater que sa conduite va devoir s’opérer dans un contexte géopolitique qui va en compromettre l’épanouissement. La crise écologique se nourrit de désordres géopolitiques graves qui vont handicaper notre capacité collective d’action.

Le travail des historiens, et de ce que l’on nomme aujourd’hui l’histoire environnementale (cf par exemple Cataclysmes, de Laurent Testot), montre la très grande plasticité réciproque de l’action de l’homme avec son environnement. L’homme modifie son environnement, l’environnement modifie l’homme. La vie sur terre en général, et l’histoire humaine en particulier, est pleine de ces boucles de rétroaction que décrit admirablement Bruno Latour dans Face à Gaia. Dès lors, quel est l’avenir géopolitique de l’humanité dans un contexte de perturbation environnementale majeure ? Il en sera à coup sûr le miroir.

Et c’est vrai que sur le terrain, les rapports de force se tendent singulièrement, et qu’en France, nous ne pourrons certainement pas mener notre transition dans notre coin, tranquillement, comme à l’écart des conflits qui poignent. Sommairement, on voit plusieurs lignes de fractures mondiales se renforcer rapidement. Il s’agit d’abord d’un antagonisme Etats-Unis/Chine : le conflit est pour l’instant commercial et technologique, puis politique. Il peut devenir militaire, structurant des blocs et des zones d’influence. Celles de la Chine s’étendent, à mesure que l’Etat chinois approfondit son pouvoir chez lui. On voit arriver en Chine un avenir à la George Orwell, à force de caméras et d’intelligence artificielle. Le rapport à la puissance a en tous cas singulièrement changé en Chine depuis les années 80 : de cachée, celle-ci devient affirmée. Les chinois se voient à présent au centre du jeu géopolitique et économique.

Une deuxième ligne de fracture géopolitique apparaît autour de l’antinomie démocraties libérales post-modernes (pays occidentaux) et régimes autoritaires, sous l’impulsion de la Russie. Celle-ci joue le jeu de la déstabilisation systématique des démocraties occidentales, alliant cyber attaques, manipulation des opinions publiques occidentales et démonstration de puissance militaire. Dans cette confrontation, force est de constater que l’Europe se délite, revenant sur ses principes fondateurs, divisée et gangrénée par le populisme, incapable de forger une véritable puissance politique. Il y avait d’ailleurs quelque chose de terrifiant à constater lors de la présidentielle française de 2017 les partis pris russophiles de trois des principaux candidats (Fillon, Mélenchon, Le Pen). Il faut dire que dans le même temps, la relation transatlantique souffre fortement, sous l’effet des atermoiements de Trump et de la fragilisation de la démocratie américaine

Enfin, une dernière ligne de fracture (parmi d’autres) est celle qui se structure autour de la rivalité entre Israël et Arabie Saoudite d’une part, et Iran d’autre part. Ce dernier est le véritable vainqueur du conflit syrien. Celui-ci, de civil, est devenu au fil du temps international. D’asymétrique, il peut évoluer vers un conflit symétrique entre Etats. En ce sens, la double déstabilisation de l’Iran par le retour des sanctions américaines d’une part, et le réchauffement climatique et ses conséquences sur la ressource en eau d’autre part, place toute la région sur un volcan. A ceci s’ajoute un antagonisme chiites/sunnites qui vient donner une dimension religieuse à la rivalité politique.

Ce ne sont là que quelques éléments d’analyse géopolitique brossés à gros traits, mais ils ont le mérite de mettre en lumière la dangerosité de la situation. Face à cela, les tactiques individuelles de changement de vie propre à la transition écologique ne suffisent pas. Il faut affronter politiquement la situation, en tant que nation. C’est tout le sens des réflexions de Bruno Latour dans l’ouvrage cité précédemment : l’anthropocène nous fait entrer dans une situation de guerre : il faut refaire de la politique, loin des consensus de gestion qui ont prévalu en Europe depuis au moins les années 80.

L’entreprise à l’école de la permaculture

Le collectif Kèpos recevait dernièrement, à l’occasion d’une de ses réunions, Stéphan Rambour, permaculteur et membre de l’association Brin de Paille 54. L’occasion d’une discussion très riche autour des possibles croisements entre les principes de la permaculture et la vie d’une entreprise, dont nous faisons ici un bref compte-rendu.

Les échos entre la permaculture et notre démarche d’entrepreneuriat responsable sont potentiellement très nombreux. Par exemple, une application des principes permacoles à la vie de l’entreprise invite très vite à faire en sorte que les ressources financières d’une entité viennent de plusieurs sources. Un principe clé de la permaculture est en effet qu’un élément doit avoir plusieurs fonctions. Ainsi, un commercial ne devra pas s’arrêter à la demande du client. Il pourra au contraire se mettre en situation d’emmagasiner un maximum d’informations pour les dispatcher aux autres membres de son organisation. Irriguant ainsi celle-ci de connaissances, il va la fertiliser en mutualisant ses ressources. Il est donc essentiel de sortir d’une logique de court terme de satisfaction immédiate du client : en agissant ainsi, le commercial travaille sur le long terme en posant des jalons pour le développement futur de toute la structure.

Autre exemple : une approche permacole fondamentale consiste à ne pas produire de déchets : tout doit être inséré dans des cycles qu’il faut boucler totalement. On rentre dans un cercle vertueux où toute énergie mise dans un système est valorisée de la manière la plus efficiente possible. Les cycles d’énergie et de matières qui se créent alors renforcent l’autonomie et la résilience de l’organisation mise en place.

Une démarche intéressante concernant toute entreprise ou groupe d’entreprises serait donc de balayer toutes les principes de la permaculture, et de voir comment ils peuvent s’y appliquer. Mais les principes éthiques sont également essentiels : ils permettent de mettre en cohérence les différents aspects d’une pratique. Dans le cas de la permaculture, ces principes éthiques sont :

  • Prendre soin de la terre.
  • Prendre soin des hommes.
  • Partager les surplus de l’abondance.

Ce dernier point est très important et est sans doute le plus difficile à intégrer. Les systèmes permacoles sont souvent si productifs qu’ils invitent au partage avec les hommes, mais aussi avec l’ensemble des vivants, qui en retour fourniront d’autres services. Il est donc essentiel de ne pas trop vite monétiser cette abondance. Il faut porter humainement cette notion du partage, et la voir dans une configuration cyclique qui finira par se boucler. Stéphan Rambour cite alors le « Jardin des fraternités ouvrières », à Mouscron, en Belgique, dont les promoteurs laissent volontairement une partie des fruits de leur forêt jardin se perdre pour les insectes, les oiseaux, qui en retour vont délivrer tout un ensemble de services écosystémiques favorables. La question de l’abondance invite donc à ne plus penser en opposition, c’est-à-dire à sortir de la prédation. Le principe de base de tout écosystème est en effet une coopération massive. Ainsi, d’une certaine manière, notre économie non coopérative est une non intelligence qui débouche sur une dissipation extraordinaire d’énergie.

Un autre principe essentiel est de savoir commencer petit : ceci permet d’avoir de petites réussites dont on peut se féliciter, et de petits échecs sans dommage, dont on peut comprendre les raisons. C’est là quelque chose d’essentiel pour réussir sur le moyen long terme. On saura alors travailler avec l’échec, en faire une source d’apprentissage. Chacun pourra se découvrir en tant qu’homme à travers son activité : on saura tirer le bilan humain de son activité, et pas seulement celui financier. Chacun est ainsi invité à s’observer soi-même agissant dans son environnement. Plus largement, il est essentiel de regarder, pour comprendre et tirer partie.

Le design est un principe bien connu de la permaculture. Il implique que 80 % de l’effort mis dans une activité réside dans la phase de conception et de mise en place, contre 20 % pour la conduite proprement dite. Il importe dès lors de coucher le système projeté sur le papier, en cherchant un maximum à boucler les cycles. Chaque élément aura alors plusieurs fonctions. Cela permettra une efficience très importante qui permettra de préserver et d’économiser l’énergie (l’époque a ceci de paradoxal que nous sommes dans une situation où nous dissipons énormément d’énergie, mais que cela prépare une situation de descente énergétique globale). Un autre point important du travail de conception consistera à toujours relier son système aux écosystèmes environnants qui apporteront des services essentiels. Par exemple, une parcelle de maraîchage relativement petite (1000 m²) sera environnée d’écosystèmes naturels qui amélioreront son rendement.

En permaculture, la matière organique apportée au début de l’activité va permettre d’enclencher un cycle, et ne doit pas aboutir à une dispersion du capital. Cela peut inaugurer la mise en place d’un cycle d’accumulation de matière organique dans l’humus. Tout ceci  ouvrira à la création de systèmes productifs adaptés aux scénarios du Club de Rome. Dans un contexte de ressources décroissantes et de descente énergétique, on peut alors espérer aboutir à des ressources supplémentaires. L’écosystème de référence qui réalise cela est la forêt, ce qui explique qu’une forme importante de permaculture soit la forêt jardinée. L’humus d’une entreprise pourrait être l’information, ou les compétences et la qualité des personnels. Quoiqu’il en soit, l’humus est à mettre du côté de l’humain, et de l’humilité. La logique du vivant est de créer de l’humus.

La permaculture va chercher à trouver les bons appuis, les bonnes incitations : de petites choses qui peuvent avoir des impacts colossaux. On pourra alors aboutir à une situation où on va chercher ce qu’on peut ne pas faire, et laisser faire par les écosystèmes naturels, beaucoup plus efficaces. Pour cela, il est encore une fois essentiel d’observer. C’est le sens de l’ouvrage de Masanobu Fukuoka La révolution d’un seul brin de paille. Dans la vie d’une entreprise, on pourrait prendre l’exemple de la recommandation : comment faire pour que ce ne soit pas moi qui aille chercher les clients, mais que ce soit le bouche à oreille qui fasse venir les clients à moi.

Les systèmes permaculturels sont aussi des systèmes esthétiques, qui sont beaux. Ils satisfont ainsi un besoin essentiel de l’homme. Ce sont aussi à chaque fois des systèmes originaux. Il est important en permaculture de ne pas stéréotyper les solutions, de ne pas dupliquer les modèles. Il faut au contraire cherche l’adaptation. Ce souci de la singularité aboutit à la nécessité de ne jamais s’arrêter. On ne peut pas se reposer sur ses lauriers en permaculture.

Enfin, le permaculteur cherche l’inspiration dans le jardin. Il y trouve concentration et silence, débouchant sur de belles idées. La régularité dans la vie de tous les jours permet une telle émergence d’idées nouvelles. En un sens, c’est une manière de perdre du temps pour en gagner. La permaculture est aussi une invitation à faire, à montrer sa pratique, ses réalisations : cela ouvre aux fertilisations croisées avec autrui.

Qu’on le veuille ou non, l’homme va être obligé d’aller vers des solutions de type permaculturel ou biomimétique, du fait de l’épuisement des ressources. Le critère premier de l’action est alors le caractère recyclable des choses : tout ce que fait la nature est recyclable. Au niveau humain, la crise écologique est une invitation à refaire solidarité entre nous tous. Dans le même esprit et appliqué à la vie de l’entreprise, on cherchera alors à mettre en place des activités autonomes financièrement, mais bénéficiant des services écosystémiques des autres. Sur ce sujet, on consultera avec profit l’exemple de la ferme Polyface.