Médecine, capital et transition écologique

Les querelles sur les limites et vertus du système de santé français ont semblé, à la faveur de l’épidemie de Covid-19, déboucher sur un consensus que l’on pourrait résumer comme suit « Notre système de santé est le meilleur du monde, mais les choix de politique économique néolibérale ont ruiné l’hôpital, qui s’est retrouvé en difficulté dans la durée, ce qu’a bien montré le manque d’équipements durant l’épidémie ». On arrive alors à la conclusion que l’après-convid va être le moment d’un réinvestissement dans la solidarité et dans les services publics, pour mettre le système au niveau de l’implication des personnels soignants pendant la crise.

Sans remettre en cause l’avis vulgaire, nous voulons ici le nuancer, afin de pouvoir éclairer en retour les questions de transition écologique. Car en effet, que penser de la prétendue asphyxie dont serait victime l’hôpital public. Prenons deux séries de chiffres pour mieux saisir le problème : selon les données de l’Institut de Recherche et de Documentation en Economie de la Santé (IRDES), en Euros constants, les dépenses de santé à l’hôpital public ont augmenté de 393 % entre 1968 et 2008, alors que dans le même temps, la population française n’augmentait que de 28,6 %. Il en a résulté une augmentation des dépenses hospitalières par habitant de 283 % en l’espace de 40 ans. Sur une série temporelle plus courte et plus récente, on observe une augmentation des dépenses de santé au sein de l’hôpital public de 19,59 % de 2007 à 2014 quand, dans le même temps, la population française augmentait de 3,98 %. Il en est résulté une augmentation de la dépense par habitant de 15,01 % sur la période. On le voit donc, l’hôpital public ne subit aucune saignée : bien au contraire, les dépenses qui y sont faites augmentent bien plus vite que la population.

Impasses de la médecine

Comment donc interpréter l’impression dominante d’une institution sinistrée ? On peut évoquer plusieurs pistes, liées à l’organisation de l’hôpital et à sa gestion, mais aussi à la balance capital/travail en son sein, de même qu’à l’évolution des besoins qu’il est censé couvrir.

Commençons par la question de la gestion. On nous présente la situation comme le fruit d’un conflit entre les gestionnaires d’un côté, et les soignants de l’autre, l’impression qui domine étant que les premiers l’ont emporté face au second, au détriment de la qualité de service. Sans nous prononcer sur ce point, on peut toutefois remarquer que toute organisation, quelle qu’elle soit, n’évolue pas dans un monde de ressources illimitées, et que dans ce cadre, savoir la faire vivre, c’est précisément la gérer : allouer des ressources. Ceci veut donc dire être le plus efficient possible : atteindre les meilleurs résultats possibles en maximisant l’effet de chaque euro dépensé. On peut le déplorer, mais c’est une réalité incontournable : toute organisation est obligée de faire des choix. Cela impose donc de définir en conscience les missions à remplir. Or, c’est précisément ce que, nous semble-t-il, ne sait plus faire la médecine, nous y reviendrons ultérieurement. Retenons pour l’instant qu’aucune organisation n’a de moyens discrétionnaires : il nous faut tous évoluer dans un monde de ressources finies. C’est le cas de l’hôpital, comme de la société dans son ensemble, qui a l’impression d’être à l’os alors qu’en fait la part de la richesse nationale qui y est consacrée est sans cesse croissante.

Deuxième point : la balance capital/travail au sein de l’activité de soin. Quiconque fréquente un peu les structures hospitalières ne peut qu’être frappé par l’ampleur des solutions technologiques mises en œuvre : imagerie médicale, robots, molécules hyper-complexes, systèmes d’information avec intelligence artificielle… La médecine devient de plus en plus technologique, intensive en innovation, et par là-même intense en capital. Cela aboutit à une détérioration des ressources financières allouées au travail, au bénéfice de celles mises au financement du capital. D’où l’impression des personnels d’être sous-valorisés. Or, le capital a une tendance naturelle à la concentration : pour que des infrastructures ultra-chères puissent trouver un équilibre économique, il faut qu’elles soient concentrées dans quelques pôles, couvrant de très larges territoires. D’où l’impression dominante que les petits hôpitaux de proximité sont délaissés : ils sont tout simplement trop petits pour supporter les investissements nécessaires à la médecine contemporaine. On arrive donc à une équation du type innovation = technologie = intensité en capital = détérioration des ressources humaines. Cette situation n’est pas propre à la médecine : elle se retrouve dans l’ensemble de l’économie et de la société. Elle est un élément saillant de la crise écologique actuelle.

Enfin, le dernier élément d’appréciation que nous voulons donner a trait à l’évolution des besoins des patients et des missions de la médecine. Prenons pour point de départ la question de l’espérance de vie, et de l’espérance de vie en bonne santé. Les chiffres de celle-ci sont disponible sur le site de l’INSEE depuis l’année 2004 jusqu’en 2018. Pour lisser la variabilité naturelle, nous travaillerons ici sur des moyennes mobiles sur 3 ans. Dès lors, de quoi se rend-on compte ? De 2004 à 2018, l’espérance de vie à la naissance a progressé de 2,53 années pour les hommes et 1,97 années pour les femmes. Sur cette différence, 0,73 année sont du temps de vie en bonne santé pour les hommes, et 0,13 année du temps de vie en bonne santé pour les femmes. Ce qui fait que le gain de vie en « mauvaise santé » est de 1,8 années pour les hommes, et 1,23 pour les femmes. Bref, le gain d’espérance de vie en l’espace de 14 ans est à 71 % du temps de vie en mauvaise santé pour les hommes, et à 90 % pour les femmes.

Ce que l’on constate donc, c’est un vieillissement prononcé de la population, qui débouche sur une augmentation de la population âgée en mauvaise santé. Nul n’est besoin de s’étonner que cela entraîne des tensions au niveau de l’offre de soins à l’hôpital. Il semble clair qu’avec une population qui croît, et une population en mauvaise santé qui augmente, l’hôpital peut se trouver en difficulté. L’ironie est que cette situation d’augmentation des besoins est le résultat de la médecine contemporaine, au moins à deux niveaux. Le premier consiste en ceci que la médecine ne peut tout guérir, mais se heurte à la chronicité des maladies. C’est le cas par exemple pour les cancers, le diabète ou l’insuffisance rénale. Les patients se retrouvent dans une situation où ils doivent vivre avec la maladie. Il en résulte que les malades ne meurent plus, mais vivent plus longtemps malades. La tension du système de santé est générée par le système de santé lui-même, en forme d’effet pervers d’une médecine qui sauve de la mort jeune, et ce à un prix très élevé. L’autre élément qui explique l’augmentation des besoins, c’est le poids des maladies dues à l’environnement : sédentarité, mauvaise alimentation, pollution de l’air, des sols, de l’eau, modes de vie morbides (tabac, alcool, drogue) … Cette augmentation est liée à des politiques publiques qui ont fait le choix du curatif largement plus que du préventif. S’amorce alors une rétroaction positive qui aboutit à l’embolie du système via la multiplication des maladies chroniques.

Eclairage en retour des questions écologiques

Qu’en retirer pour les questions écologiques qui nous concernent ? Plusieurs choses :

  • Nous qui pensions que l’épidémie de Covid signait la faillite d’un système ruiné par les politiques budgétaires, nous pourrions finalement être amenés à penser qu’au contraire, nous vivions à l’âge de la solidarité, spécifiquement en France où le financement du système de santé est un des plus socialisés au monde. De ce point de vue, il n’est pas du tout certain que l’avenir, avec une économie potentiellement en dépression, soit plus solidaire.
  • Il nous faut sortir des activités économiques à forte intensité capitalistique, qui déséquilibre l’allocation des ressources en défaveur des travailleurs. Le capital est un précipité de technologie et d’énergie. Les solutions low tech à faible impact sont précisément celles qui utilisent peu de ressources. Ainsi, un champ en permaculture sera à la fois plus productif, plus consommateur de main d’œuvre et plus respectueux de l’environnement qu’un champ en monoculture cultivé avec des robots. Il nous faut trouver le chemin de solutions technologiques intensives en connaissances mais très diluées en capital.
  • Ces solutions sont d’abord des solutions de prévention avant d’être des solutions de type curatif. Celles-ci ont souvent pour but de corriger l’effet pervers de la technologie précédente. C’est spécifiquement ce qui se passe avec les pathologies environnementales. Pour en sortir, il nous faut réinterroger l’impact des technologies précédentes pour les corriger. C’est là le point clé : il est nécessaire de mettre les ressources disponibles sur la prévention. Ainsi, atténuer le changement climatique en diminuant ses émissions de gaz à effet de serre coûtera toujours beaucoup moins cher que le gérer quand il fera +4°C à la fin du siècle.

Un dernier mot en forme de conclusion sur les missions de la médecine. Nous avons dressé tout à l’heure le constat en forme d’aporie d’un système de santé qui fait vivre plus longtemps, mais en mauvaise santé. Est-ce souhaitable ? Quelles sont les missions de la médecine ? Eviter à tout prix la mort, ou prendre soin en acceptant que toute vie a une fin. Ces questions complexes d’éthique médicale éclairent également un point clé des questions démographiques vues du point de vue de l’écologie. Nombreux sont en effet les militants qui pensent que la natalité est, dans le monde, trop forte pour ce que la planète peut supporter. Mais c’est oublier que dans nos pays, ce qui est très fort, ce n’est pas la natalité, mais l’allongement de la durée de la vie. C’est ceci qui explique l’augmentation de la population. Dans une tribune récente au Monde, Marie de Hennezel voyait dans la gestion du Covid-19 en France une forme de « déni de la mort ». N’est-ce pas réellement là où se trouve la difficulté actuelle ?

Economie de crise

Avant de parler de l’après-Covid, il paraît raisonnable de parler du pendant, qui n’est pas près de s’achever, tant au moins qu’un vaccin n’a pas été trouvé. Quant aux impacts indirects, il peuvent courir pendant des années voire des décennies. Un intervenant spécialiste de ces questions est intervenu dernièrement lors d’une réunion à distance de Kèpos, pour nous donner des pistes d’analyse économique et d’action entrepreneuriale. Son message : piloter son entreprise par la trésorerie.

Dans ce contexte épidémique, trois scénarios semblent se dessiner pour l’activité économique :

  • Un scénario en V, où après avoir chuté vivement, l’activité redémarre très vite.
  • Un scénario en U, où l’activité chute fortement. S’ensuit une phase étale, avant un redémarrage.
  • Un scénario en L, où l’économie rentre en dépression, et ne redémarre pas.

Stratégie pour tenir

A l’heure actuelle, nous sommes déjà en récession, mais il semble possible que l’activité reparte selon un scénario en U, du fait de la réponse apportée par les gouvernements. En 2008, celle-ci n’avait pas été suffisante, et les Etats n’avaient pas réagi assez vite assez fort. D’une certaine manière, ils n’avait aidé que les grandes entreprises. Ce n’est pas le cas aujourd’hui : l’artillerie lourde a été sortie, et il y a bien un soutien au tissu économique de proximité. Le but est d’empêcher à tout prix des fermetures d’entreprises. D’où le chômage partiel et les emprunts garantis par l’État, ceci afin d’empêcher un scénario à l’américaine, où le chômage a augmenté de plus de 20 millions de personnes en quelques semaines. C’est ainsi qu’en France, l’État paye les salaires. Même si cela s’avère très coûteux, c’est en revanche très efficace. Un moratoire sur les charges sociales pourrait même être envisagé. La garantie des prêts vise à éviter la situation où une banque puisse refuser un prêt à une entreprise. Il existe aussi des mesures européennes, pour éviter des risques systémiques. La Banque Centre Européenne organise une sorte d’ »open bar », pour éviter que le système ne s’effondre faute de liquidités, dans une situation où chacun voudrait garder sa trésorerie pour lui. A terme, on peut même envisager le recours à la « monnaie hélicoptère » si la demande est trop affaiblie. Cela reviendrait à soutenir la demande en donnant des chèques aux particuliers. Tout ceci laisse à penser que l’on est plutôt dans un scénario de type U, avec un redémarrage possible en décembre. Dès lors, l’objectif devient de tenir jusque là en ayant la trésorerie suffisante.

Dans ces conditions, faut-il avoir peur de demander des aides à l’État ? Au contraire, il faut foncer sur ces financements, même si on n’en a a priori pas besoin. Car c’est la trésorerie qui fait que l’on tient. C’est ainsi que toutes les grandes entreprises tirent en ce moment des lignes de crédit. Renault vient ainsi de souscrire 4 milliards d’euros de prêts garantis par l’État. La pression est forte sur les banques et il faut tirer les crédits maintenant sans vergogne. Le risque pour l’État réside dans les entreprises zombies, qui étaient déjà en difficulté avant. Mais en l’espèce, l’État n’a pas intérêt à trier. Et mieux vaut avoir trop de trésorerie et rendre que pas assez et disparaître. Il faut donc avoir une gestion d’entreprise par le biais de la trésorerie, en vérifiant sans arrêt son cash flow. Et tous les investissements à long terme doivent être financés par des financements à long terme.

Dans ce contexte, quel serait l’endettement maximum d’une entreprise ? C’est à apprécier selon son besoin de trésorerie. A chiffres d’affaires égal, des entreprises ont des besoins en trésorerie différents. Même si c’est une question dont la réponse est difficile à donner dans l’absolu, il paraît aujourd’hui judicieux de s’endetter, en fonction du montant de ses achats et de ses salaires, pour tenir la trésorerie jusqu’en décembre.

Résilience des entreprises

Cette crise est le signe que les entreprises ne sont pas résilientes. La réflexion à mener devient donc : comment rendre son entreprise résiliente aux chocs externes ? Il faut pour cela penser que la vie des entreprises est cyclique. Pour une entreprise, une croissance permanente est impossible. Dans ce contexte, la relocalisation des flux est une réponse à l’enjeu de résilience. Cela permet de répondre mieux et plus vite aux chocs. On peut dire à l’heure actuelle que la démondialisation est en route. La carte à jouer est celle de la relocalisation sur de petits territoires.

Dès lors, des changements forts doivent être opérés dans les entreprises : à l’interne, une organisation plus résiliente permettant une évolution dynamique, et à l’externe, une résilience par écosystème, mettant au premier plan la complémentarité, la mutualisation, qui forment des coussins d’amortissement en cas de chocs. Un groupe constitué doit donc réfléchir à sa dynamique en cas de chocs. L’agilité est une réponse collective. Il faut anticiper collectivement les chocs exogènes, et imaginer les réponses futures. Pour cela, il est indispensable de comprendre la dynamique des crises. De ce point de vue, les vannes de l’argent grand ouvertes aujourd’hui préparent sans doute, via leur impact budgétaire, la crise prochaine.

Dimensions financières de la crise

A l’heure actuelle, on distribue de l’argent à tout le monde, augmentant ainsi la masse de billets dans la poche des gens. On a ainsi beaucoup de liquidités pour la même quantité de biens. Aux Etats-Unis, ce sont 2000 milliards de dollars qui ont été injectés, en France 100 milliards d’euros. La dette publique de la France va dépasser très largement les 100 % de son PIB. Tant que les gens ont confiance dans leur monnaie, tout va bien. Mais il y a des risques que cela ne dure pas. On est sur ce chemin-là, avec un risque lié à des configurations économiques inconnues. Un exemple en est l’arrivée des taux d’intérêts en territoire négatif. Les Etats aujourd’hui ne pourraient plus supporter des taux d’intérêt élevés. On aboutit alors à un système illogique, où on ne donne plus la bonne valeur au risque, débouchant ainsi sur des incohérences, des mauvaises incitations. Ni les banques, ni les épargnants ne gagnent plus d’argent. Heureusement, l’inflation n’est, en tout cas pour l’instant, pas un problème, et les Etats ne se livrent pas de guerre sur ce point.

Pour mieux saisir cette question, il faut bien comprendre d’où vient l’argent des banques. Une banque ne prête pas son argent, ni celle de ses déposants. Elle prête beaucoup plus que cela. Ses modes de fonctionnement sont édictés par la BCE, et par des réglementations dites « Bâle III ». Par exemple, si elle a 1000 € de capital, elle va pouvoir prêter jusqu’à 10 fois plus. Elle crée jusqu’à une certaine hauteur de l’argent, qui disparaîtra ensuite au moment du remboursement. Aujourd’hui, une banque reçoit de l’argent Open Bar de la BCE, et s’en sert pour prêter à nouveau encore plus. Seule la BCE peut créer de l’argent à partir de rien. La situation actuelle implique que les banques ne sont pas bridées dans leur activité de création monétaire.

Dans ce cadre, y a-t-il un risque qu’une banque puisse faire faillite ? A priori non, car les banques sont devenues aujourd’hui de simples agents de la BCE, ses distributeurs de monnaie. Celle-ci achète par ailleurs les titres d’Etats en difficulté pour les rembourser, l’Italie par exemple. Ceci a permis que la chaîne financière tienne depuis la crise des dettes publique de 2011, et ce même si les pays du Nord ont refusé la mutualisation des dettes entre pays.

Conclusions politiques

Un dernier mot sur l’impact politique de tout cela. Les acteurs économiques vont voir ce qui n’a pas marché et mené à la crise actuelle. Les grandes entreprises vont modifier leur stratégie, et la relation politique avec la Chine va être reprise. On va assister à une forme de démondialisation. En sus intervient une crise du pétrole très grave, qui va déstabiliser les pays producteurs. La question va donc devenir : qu’est-ce qui fait de l’Europe une communauté ? Si l’entraide est la réponse, il est probable que des partis politiques vont en profiter pour renforcer leurs arguments anti-européens.

Revue de projets #17 : l’industrie en transition avec Holimaker

Aurélien Stoky est le créateur de la société Holimaker, mambre de Kèpos, qui propose des micro-solutions industrielles de revalorisation de la matière. Une offre tout à fait pertinente pour œuvrer à la transition dans l’industrie !

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Aurélien Stoky, j’ai 28 ans, je suis le dirigeant de l’entreprise HoliMaker. Je pense me définir comme un rêveur pragmatique. J’ai toujours plein d’idées dans la tête qui partent dans tous les sens, mais j’arrive néanmoins à me canaliser, prendre du recul et passer à l’action pour que ces idées deviennent réalités. Je suis un grand adepte du « pourquoi pas » : essayer des solutions qui semblent impossibles, prendre des décisions en conséquence et repousser les limites. Enfant et adulte à la fois, j’aime beaucoup rire, je suis très curieux et je suis un grand fan de l’émission « C’est pas Sorcier ».

Quel est votre parcours : comment en êtes-vous arrivé à créer HoliMaker ?

J’ai toujours été fasciné par le travail des matériaux. Etant petit, je démontais tous les objets autour de moi pour comprendre comment ils fonctionnaient, comment ils avaient été fabriqués (et je ne savais pas toujours les remonter). J’ai désiré allier mes études avec le travail manuel en réalisant un BAC STI en Génie des Matériaux au lycée Loritz à Nancy. Ces 2 années m’ont permis de découvrir la céramique, la fonderie, les composites, mais également l’injection plastique. Suite à ce diplôme, je souhaitais travailler car j’avais quelques difficultés à me concentrer sur la théorie scolaire. Je rêvais de devenir « soudeur ». J’ai donc décidé de réaliser un BTS en Chaudronnerie par alternance au CFAI de Maxéville (54) ainsi que dans l’entreprise Fives Cryo à Golbey (88). Ayant la soif d’apprendre d’avantage la fabrication des objets, j’ai poursuivi mon alternance dans cette entreprise en réalisant un diplôme d’Ingénierie de la Conception de l’Ecole des Mines de Nancy à l’InSIC de Saint-Dié-des-Vosges (88). L’alternance a été pour moi une réelle opportunité qui m’a permis de travailler sur des sujets passionnants. J’ai ensuite continué l’aventure chez Fives Cryo en tant qu’ingénieur dans le bureau d’étude.

En 2016, j’ai commencé à m’intéresser à la permaculture, à la relation possible des éléments dans un écosystème, et j’ai passé un diplôme en design de milieu permaculturel en parallèle de mon travail. J’ai eu à ce moment l’idée de développer un « parc d’expérimentation » en permaculture que j’ai présenté devant la Chambre d’Agriculture. J’ai failli passer un BP REA (Responsable d’Exploitation Agricole) jusqu’au moment où je me suis rendu compte que je pouvais apporter plus efficacement ma pierre à l’édifice grâce à un domaine qui me passionne : le travail des matériaux.

Parmi les matériaux, vous vous intéressez plus spécifiquement au plastique. Pourquoi ?

La matière plastique est pour moi une matière formidable : l’alliance entre la légèreté, la résistance mécanique et chimique, et modelable à la forme souhaitée. Cependant, cette matière provient en grande partie d’une ressource fossile qui est le pétrole, qui met plus de 60 millions d’année pour être fabriquée par notre planète (nous consommons aujourd’hui une ressource qui date de la disparition des dinosaures !) et qui est au centre de certaines guerres. En parallèle, la France à elle seule produit chaque année plus de 3,7 millions de tonnes de déchets plastiques qui ne sont pas recyclés, cela représente à peu près 3 fois la taille de la pyramide de Khéops en ressources non valorisées !

Mais pourquoi cette matière n’est-elle pas plus recyclée ?

Le plastique est actuellement peu recyclé pour de nombreuses raisons comme les coûts de transport des déchets, la difficulté de gérer des milliers de gisements différents, l’apport énergétique intéressant lié à sa combustion,… Une autre de ces raisons est la méconnaissance du fonctionnement de la transformation de cette matière, qui est difficile à appréhender, et donc difficile à réaliser localement : 10 000 fois plus visqueuse que l’eau, il ne suffit pas de la verser pour fabriquer un nouvel objet ! Suite à ce constat, j’ai décidé de fabriquer une machine pour sensibiliser au recyclage de la matière plastique et montrer que l’économie circulaire est possible. J’ai ainsi quitté mon emploi dans cette entreprise qui m’a accompagné durant 7ans en août 2016 afin de me consacrer à plein temps à HoliPress : une presse à injection plastique manuelle.

Pouvez-vous nous présenter HoliPress ? Quel est son intérêt ?

HoliPress est un appareil qui fond la matière plastique et l’injecte dans un moule grâce à la force manuelle. Elle permet de prototyper et de produire en petites séries des pièces de qualité industrielle dans de nombreux domaines :

  • Ingénierie et design de produit (mécanique, horlogerie, automobile, électronique,…)
  • Santé et industrie pharmaceutique
  • Communication
  • Education et formation

HoliPress combine la productivité et la qualité de l’injection plastique industrielle avec la flexibilité de l’impression 3D. Très simple à utiliser, elle permet de passer rapidement de l’idée à l’action tout en revalorisant la matière plastique usagée.

Comment définiriez-vous le métier d’HoliMaker ?

Tout d’abord, HoliMaker vient de « Holi », la vision holistique de notre environnement, l’interdépendance des éléments, la diversité des matières autour de nous. « Maker », c’est le mouvement du « Faire », du passage à l’action, de la fabrication. HoliMaker est une entreprise implantée dans le tiers-lieux Bliiida à Metz et accompagnée par l’incubateur régional The Pool. Chez HoliMaker, nous développons et commercialisons des solutions de micro-industrie permettant de revaloriser différents types de matières. Une de ces premières matières est le plastique via notre solution : HoliPress. Nous proposons également l’animation d’ateliers concernant la revalorisation des matériaux.

Comment voyez-vous les enjeux industriels liés à la transition écologique et aux conséquences de l’épidémie de Covid-19 ?

Selon moi, les enjeux de la transition écologique passent par plusieurs étapes :

  • Réduire notre consommation en ayant des produits de qualité (contrer l’obsolescence programmée)
  • Réduire notre consommation d’énergie en optimisant nos processus industriels
  • Fabriquer localement pour limiter les transports
  • Réutiliser les matières qui sont sur nos territoires

Avec HoliMaker, nous souhaitons répondre à ces enjeux en proposant des machines robustes, éco-conçues, optimisées énergétiquement grâce à un bureau d’étude spécialisé, et permettant de revaloriser les matières (notre broyeuse manuelle permet de broyer la matière plastique pour l’insérer dans HoliPress).

Concernant l’épidémie de Covid-19 qui sévit actuellement, je pense qu’il est important d’être unis, mais agiles également, en relocalisant au maximum nos productions mais également nos développements. Cela est possible via la multiplication de micro-unités industrielles afin d’être plus résilient et gagner en réactivité.

Je crois que nous pouvons tous être acteurs face à la transition écologique mais également face à cette épidémie. Nous devons construire ensemble le « après » mais aussi le « pendant ». Cela s’est d’ailleurs démontré depuis ces dernières semaines où des « makers » fabriquent des masques, des visières de protection et d’autres accessoires aux quatre coins du monde pour lutter contre la propagation du virus.

Merci !

Journal de bord de Kèpos #4 : retour sur l’année 2019

Alors que l’épidémie de Covid-19 marque à coup sûr un tournant pour tous les acteurs économiques, nous vous proposons un retour sur l’année 2019 à travers ces quelques extraits du rapport annuel de la SCIC Kèpos. L’occasion de relire notre histoire récente pour mieux nous projeter.

Rappel du contexte

Au début de l’année 2019, Kèpos était une association réunissant une douzaine de jeunes entreprises de la région nancéienne engagées dans la transition écologique. L’agenda de la structure était alors le suivant : se transformer en Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) dans le courant de l’année 2019, au service de sa mission initiale : œuvrer à la transition écologique des entreprises et des territoires. Cette mission se fait aujourd’hui à travers l’animation du collectif des membres du projet, et par le portage d’une offre de conseil et de formation à destination d’entreprises plus mâtures, afin d’initier avec elles de nouvelles feuilles de route stratégiques au service de leur transition écologique et solidaire.

Notre ambition en 2019 était d’être repéré comme un acteur clé de la transition écologique de la région nancéienne. Sa réalisation devait permettre une transformation de l’association en SCIC dans les meilleures conditions. Le but en particulier était que la structure puisse être correctement financée, et bénéficier d’un premier flux de clientèle dès son lancement. Cela a passé par la réalisation d’un site Internet dédié au projet. En outre, Kèpos était très attaché à être perçu comme un outil de développement local thématisé sur la transition écologique, à la disposition du territoire et ses acteurs, qu’ils soient privés ou publics.

Etapes franchies par Kèpos en 2019

Le chemin parcouru par l’association Kèpos a été considérable. Le chantier le plus important était la transformation de l’association en SCIC Société par Actions Simplifiée (SAS) à capital variable. Celle-ci a été décidée en assemblée générale du 27 août 2019. A sa création, la SCIC comptait 44 associés, pour 43900 € de capital. Trois contrats de travail étaient signés dans la foulée, pour 1,4 Equivalents Temps Plein. Dans la foulée, le capital s’est vu consolidé par l’octroi d’une bourse de 7500 € de la Région Grand Est, et une prise de participation de 6000 € du Département de Meurthe-et-Moselle dans la SCIC. Cette opération est la première du genre sur le territoire. La Métropole du Grand Nancy a également été sollicitée sur ce point, et le dossier est toujours en cours à l’heure actuelle. Enfin, des entreprises phares du paysages local de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) de la région nancéienne ont été approchées, et certaines d’entre elles ont ou vont prendre des parts dans le projet (tel par exemple Envie Lorraine, entreprise d’insertion spécialisé dans le recyclage d’électroménager).

Le deuxième chantier était celui de la consolidation du groupe d’entreprises membres. En un an, le nombre de celles-ci a quasiment doublé : aujourd’hui, ce sont presque 20 structures qui sont réunies dans Kèpos, dans des métiers aussi divers que l’alimentation, la mobilité, la construction, le commerce, l’économie circulaire, le conseil, l’informatique, l’éducation, etc. Dans le même temps, la cohésion du groupe a considérablement augmenté : il se réunit tous les mois pour échanger, travailler ensemble et se former, notamment en invitant des universitaires ou des responsables économiques et territoriaux à parler sur des questions clés de la transition écologique. Aujourd’hui, les échanges de biens, de services ou d’informations au sein du groupe sont courants. Pour aller plus loin, Kèpos a obtenu un financement de la Métropole du Grand Nancy pour construire des offres partagées, communes à l’ensemble de ses membres. Par exemple, les professionnels de Kèpos ont conjugué leurs compétences pour créer une offre de sensibilisation à la transition écologique, qui est en train d’être portée auprès des collectivités, des structures d’éducation populaire, des entreprises, etc. Enfin, la consolidation du groupe a été concomitante de la montée en puissance de chaque membre. Chez chacun d’entre eux, des emplois ont pu être créées, des appels d’offres remportés, des financement décrochés, ou des initiatives mises en valeur dans la presse nationale. Cette émulation est très positive pour tous, pris individuellement ou collectivement.

Le troisième chantier avait trait au financement et au lancement d’un dispositif d’incubation, afin de créer de nouvelles activités en lien avec la transition écologique sur le territoire nancéien. Cela s’est fait à travers la création de « la Serre à projets ». Celle-ci est née de la réponse, par Kèpos et France Active Lorraine, à un appel à projets de la Région Grand Est en janvier 2019. Cette appel à projets a été gagné en mai 2019, avec à la clé un financement de 35000 euros par an pendant trois ans pour les deux structures confondues. Peu à peu, le Département de Meurthe-et-Moselle, la Métropole du Grand Nancy, la Ville de Nancy, le groupe AG2R la Mondiale et le Crédit Agricole ont rejoint le tour de table, permettant d’atteindre un budget annuel global proche de 80000 €. La mission de ce dispositif est de repérer sur le territoire des besoins non satisfaits, d’imaginer collectivement des solutions pour y répondre, d’étudier la faisabilité de tels projets, puis de les confier à des porteurs de projets issus de l’Economie Sociale et Solidaire. Cet outil, qui appartiendra bientôt à un réseau national connu sous le nom de « Fabrique à Initiatives », est le seul du genre en France à être thématisé sur la transition écologique et solidaire. A ce jour, ce sont sept idées qui sont à l’étude. On peut par exemple citer l’idée d’une conserverie locale, d’une cantine solidaire, d’une recyclerie, d’une trucothèque, ou d’un service de consigne du verre. Le financement et le lancement de ce dispositif est le signe que la notoriété et la crédibilité de Kèpos ont considérablement cru en l’espace d’un an.

Enfin, le dernier chantier était de faire identifier Kèpos comme un prestataire crédible de formation et de conseil sur les questions de transition écologique des organisations. Des progrès ont été faits sur ce point, mais le processus est loin d’être achevé. Ainsi, une première formation sur le thème « Comprendre les enjeux et initier sa transition écologique » a été faite auprès d’un hôtel 4* de la région parisienne, permettant de passer au révélateur les intuitions de Kèpos en matière de sensibilisation et de formation. Cette séance d’une journée a permis de trouver la bonne formule pour faire prendre conscience à des dirigeants des enjeux énergie-climat et biodiversité, afin de susciter l’envie d’agir à l’échelle d’une entreprise. Aujourd’hui, des devis pour des interventions analogues sont en cours. Mais il est bien clair que la réforme à venir de la formation professionnelle va considérablement complexifier les choses pour un acteur comme Kèpos. Dans le même temps, de premières prestations de conseil ont commencé à être menées, avec plutôt de bons retours. La démarche est toujours la même : faire mettre la transition écologique à l’agenda des entreprises et des territoires. Car c’est là une manière d’anticiper des risques, de répondre à des attentes sociales, d’impliquer ses collaborateurs ou encore d’exercer sa responsabilité sociétale.

Perspectives 2020

L’épidémie de Covid-19 qui sévit depuis quelques semaines en France et en Europe, et ses conséquences, sont un facteur de fragilisation très fort pour le projet que nous portons. Mais c’est en même temps un révélateur des lignes de faille contemporaines que nous avons collectivement repérées depuis longtemps, en particulier sur ce blog. En ce sens, cette crise sanitaire nous invite à renforcer nos actions, pour les porter de manière beaucoup plus engagée. Car notre credo réside dans la relocalisation des flux, la simplicité technologique, la sobriété énergétique, la décélération drastique du rythme des échanges, la réallocation des ressources vers les vrais besoins, et ce manière plus inclusive et égalitaire. Pour cela, nous agirons en trois directions : le renforcement de nos fonds propres, pour financer notre changement d’échelle ; l’adaptation de nos offres, pour les rendre plus ambitieuses et plus globale ; l’accentuation de notre effort de communication, car nous devons, avec d’autres, gagner la bataille des idées sur la nécessité absolue de la transition écologique.

La crise actuelle est un avertissement : c’est le moment de rentrer en transition, tous et complètement. Il n’y aura pas de deuxième chance : continuer à agir as usual signifiera une chute globale certaine, beaucoup plus violente que cette épidémie.

L’épidémie de Covid-19 à l’heure de l’anthropocène

La crise actuelle du Covid-19 emprunte un itinéraire déjà maintes fois parcouru par l’humanité dans son histoire : celui d’une épidémie. Sans doute, nous, modernes, étions certains d’échapper à ce genre de calamité. Les seules épidémies auxquelles nous pensions être sujets n’étaient pas infectieuses : tabagisme, cancer, diabète, dépression, obésité, addictions… Les grandes épidémies infectieuses étaient le propre de temps lointains, et pour tout dire, moyenâgeux. La preuve, nous avions réussi à juguler les dernières crises naissantes (SRAS, grippe H1N1…). Quant au Sida, il est sorti de notre perspective.

Et pourtant, toutes les prospectives un peu sérieuses savaient que ce genre de risque était latent, et, sa concrétisation, pour tout dire, inévitable. Sous l’effet de trois facteurs conjugués : la démographie galopante, l’augmentation exponentielle des flux, et le rapport vicié avec le monde animal. Sur la démographie, force est constater que le monde est, aujourd’hui, plein, et que l’homme y pullule telle une espèce invasive. De même que la concentration de personnes dans un bateau de croisière favorise les maladies sous l’effet de la promiscuité générale, de même, le concentration d’humains sur la planète transforme l’espèce humaine en un gigantesque bouillon de culture. Dans le même temps, l’explosion des flux de marchandises et de personnes offre les conditions pour une propagation inarrêtable de maladies, et ce tant dans la sphère végétale qu’animale ou humaine. Un groupe d’individus est malade, et c’est comme si toute l’espèce était bientôt malade. Enfin, la crise sanitaire est née d’un rapport déviant à la sphère animale : destruction des habitats naturels, immixtion de la présence humaine dans le monde sauvage, et explosion de l’élevage, avec des animaux tous identiques et immunodéficients concentrées dans des conditions sanitaires déplorables, créent les conditions imparables de l’émergence de nouvelles maladies. En ce sens, ce n’est pas un hasard que le SARS-Cov-2 soit apparu en Chine. Avec l’Asie du Sud-Est, c’est la région du monde où ce type de problèmes se manifeste de la manière la plus aiguë.

Finalement, le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité ou l’épidémie de Covid-19 sont bien nés des mêmes facteurs : un rapport complètement vicié au monde naturel. Et comme le souligne fréquemment Bruno Latour, celui réagit à nos actions : cette épidémie est finalement comme un retour du refoulé.

Comment dès lors analyser la manière dont nos sociétés y répondent ? Ce qui est frappant, c’est l’incapacité à se saisir d’un problème d’ampleur systémique, et non pas paramétrique. Nous sommes typiquement dans la configuration du Cygne Noir, dont nous avons déjà parlé, théorisé par Nassim Nicholas Taleb : un événement aux conséquences incalculables que notre cerveau et notre manière de connaître ne sont pas capables de voir venir. En France, les polémiques sur la disponibilité des masques, des respirateurs artificiels ou des personnels soignants le montrent : nos sociétés ne sont pas aptes à surinvestir en période calme pour anticiper des événements d’ampleur exceptionnelle dont nous savons pourtant qu’ils arriveront tôt ou tard. C’est le cas en matière sanitaire, mais aussi bien pour les forces armées, la prévention des inondations ou encore le risque nucléaire. Quelle que soit l’incapacité de tel ou tel gouvernement, il est très difficile, pour l’homme tel qu’il est et l’économie telle qu’elle est organisée, d’anticiper et de préparer à son juste niveau une crise d’ampleur systémique. Ceci nécessite un effort de planification et de surinvestissement qu’il est très peu aisé de maintenir dans la durée. Parallèlement, il est tout à fait possible de diminuer les facteurs de risques, en l’occurrence ici, en décomplexifiant et en ralentissant la marche du monde. Ou pour le réchauffement climatique, en diminuant nos émissions de gaz à effet de serre.

Dès lors, ce qui transparaît dans cette gestion de crise, c’est la performance supérieure des économies fortement industrielles, qui peuvent produire pour elles-mêmes les équipements dont elles ont besoin au plus fort de la crise (masques, respirateurs…). Quoi qu’il en soit du niveau initial du stock d’équipements, celui-ci s’épuise très vite s’il ne peut être renouvelé par la mobilisation de l’industrie domestique. Or, les pays qui s’en sortent le mieux sont des pays très industriels comme la Corée du Sud ou l’Allemagne. Les pays du Sud, aux économies plus tertiarisées et touristiques, sont en déroute (Italie, Espagne, France…). La force est dans le local.

L’autre élément saillant de la gestion de la crise sanitaire, c’est une sorte de prime aux régimes autoritaires ou à la réduction démocratique. Si la Chine a pu faire en sorte que, selon les chiffres officiels, l’épidémie ne tue que 3000 personnes pour une population de plus d’un milliard d’individus, c’est précisément parce qu’elle a pu lui imposer une contrainte exceptionnelle et implacable. Et dans les démocraties, l’issue n’a généralement été trouvée que via un affaiblissement très fort des libertés individuelles. Il va en ressortir un très fort affaiblissement des démocraties. Et dans notre pays, celui-ci est d’autant plus vif que la défiance vis à vis de l’État tend à se généraliser. Chacun est devenu professeur de santé publique, et donne son avis et ses prescriptions. Le travail de sape des réseaux sociaux contre l’État comme incarnation de la volonté générale est dévastateur. A coup sûr, l’épidémie de Covid-19 va œuvrer à accentuer cette trajectoire divergente dont nous avons déjà parlé, entre d’un côté un État qui se raidit, et de l’autre des populations qui explosent. Et, ceci dans un contexte géopolitique où l’influence américaine va ressortir grandement amoindrie, et celle chinoise considérablement renforcée. Il n’est qu’à voir les appels au secours de l’Italie envers la Chine. Quant à l’Union Européenne, elle risque tout simplement de perdre pied.

Cette secousse est la première d’une telle brutalité dans le contexte de l’anthropocène. Elle est systémique et soudaine, et dessine notre avenir. Les cartes sont rebattues. Il est à prévoir une très forte perte de cohésion de nos sociétés et du monde, et un appauvrissement généralisé, dans un contexte économique particulièrement vulnérable. Dans ce cadre, nous voulons faire le pari, avec Kèpos, d’une simplification des échanges, en faveur du local, du sobre et du low tech. C’est la position que nous allons avancer. Mais à voir la voracité avec laquelle les français se jettent sur la sociabilité numérique pour compenser le confinement, nous pouvons douter que ce soit la proposition dominante. Mais nous y mettrons toute notre énergie.

Image : Danse macabre de la Chaise-Dieu.