Journal de bord de Kèpos #2 : structurer la démarche

Les six premiers mois (de janvier à juin 2018) de Kèpos ont permis de tester l’idée. Ce test a pris la forme d’un premier collectif d’entreprises, qui ont pu ensemble définir la vision qui présidait à leur rassemblement. Dans le même temps, l’idée a été présentée à un certain nombre d’acteurs, qui ont pu apporter leur éclairage sur les facteurs clés de succès d’une telle démarche. Au mois de juin 2018, la feuille de route était donc considérablement éclaircie, permettant de définir les enjeux auxquels il s’agissait de répondre, les objectifs de la démarche, les outils et méthodes à utiliser et les modalités de financement à mobiliser. A partir de là, le deuxième semestre 2018 allait être le temps de la structuration.

D’un point de vue juridique, cette structuration s’est faite en deux temps. Tout d’abord, Kèpos a été accueilli au sein de la Coopérative d’Entrepreneurs Synercoop, une SCIC autogérée basée en Meuse. Celle-ci a permis que Kèpos puisse facturer, et surtout a ancré le projet au sein d’un écosystème de l’Economie Sociale et Solidaire très favorable. Ceci s’est également traduit par le transfert de méthodes et de compétences, de Synercoop vers Kèpos, notamment quant aux questions de gouvernance partagée. Cela étant, ce n’était pas Kèpos en tant que collectif qui était accueilli au sein de Synercoop, mais plutôt son coordinateur, ce qui limitait les marges de manœuvres. En particulier, il était de plus en plus demandé, de la part du cercle de partenaires en train de se construire autour de Kèpos, que le collectif se dote d’une personnalité juridique propre. A moyen terme, l’objectif était bien que celle-ci soit créée sous le format d’une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif). Afin de progresser petit à petit, les membres de Kèpos ont choisi de passer par une étape associative. C’est ainsi que l’association de préfiguration de la SCIC Kèpos a été créée le 11 décembre 2018. Il s’agit là d’une phase transitoire, celle-ci devant se transformer en SCIC avant l’été 2019. Ce type de processus présente l’avantage qu’il y a continuité de la personnalité morale quand l’association se transforme en SCIC : les conventions passées par l’une sont conservées par l’autre. C’est d’ailleurs, à notre connaissance, le seul cas où une association peut se transformer en entreprise.

Le deuxième chantier de cette phase de structuration concernait le financement de l’initiative. De premiers jalons ont été posés en la matière. Tout d’abord, les membres du collectif ont commencé à contribuer à son fonctionnement. Calculée en fonction de la marge brute de chaque entreprise, une participation est demandée à chacun trimestriellement. Cette contribution est bien sûr appelée à croître au fur et à mesure que les activités des membres vont se développer. Une deuxième source de financement a été initiée, à travers la réalisation de prestations pour les membres du collectif. En l’occurrence, il s’est agi de prestations d’assistance dans la recherche de financements, ainsi que de services de facilitation commerciale. Enfin, un premier essai de demande de financement auprès d’une fondation a été réalisé. Ce galop d’essai, auprès de la Fondation Amar y Servir, abritée par la Fondation Terre Solidaire, a été couronné de succès. La somme récoltée permettra de professionnaliser la communication du projet. Dans le même temps, un certain nombre de contacts a été pris dans la perspectives de soutiens publics ou privés, financier ou non, permettant d’envisager avec confiance les prochaines étapes : la création et la structuration de la future SCIC.

Enfin, le dernier axe de structuration du projet durant ce deuxième semestre 2018 a concerné la cohésion du collectif. Celui-ci s’est d’abord étoffé de nouveaux membres, qui ont permis de diversifier et renforcer ses compétences. L’objectif est d’arriver le plus tôt possible à une vingtaine de membres engagés de manière pérenne et déterminée. Ensuite, les interactions entre les membres se sont développées. Cela a pu prendre la forme de collaborations, ponctuelles ou plus durables, au service de la résolution de problématiques des uns ou des autres. Cela est encore émergent, mais les promesses sont là. Autre point de satisfaction : la cohésion du groupe monte en puissance. Chacun connaît mieux l’autre et ressent l’effet positif de prendre part à un groupe qui partage les mêmes valeurs et engagements. Il est de plus en plus clair que chacun prend du goût à la rencontre avec l’autre. De plus, des projets communs commencent à émerger. Ceux-ci concernent pêle-mêle la création d’un pôle d’activités de la transition écologique à Nancy, la mise en route d’une halle commerciale dédiée à la transition, la commercialisation commune de prestations auprès des entreprises du territoire, l’organisation d’une exposition d’art contemporain, ou encore l’élaboration d’une dispositif de préincubation des entreprises de la transition, dans le cadre de l’Appel à projets de la Région Grand Est « Fabrique à projets d’utilité sociale ». Enfin, l’intégration de Kèpos dans son environnement socio-économique se conforte, dans la foulée de discussions fructueuses avec le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle, ou encore le Plan B.

Bref, l’enthousiasme est là ! Nous tous, membres de ce projet, vous en souhaitons autant pour cette nouvelle année 2019 ! Puissions-nous tous être des acteurs engagés et joyeux au service des autres, du monde et de notre planète !

Échanges sur la gouvernance partagée

Le collectif Kèpos recevait dernièrement Valérie Osmont, gérante de la Coopérative d’Entrepreneurs Synercoop, basée en Meuse et créée il y a de cela trois ans. Elle est également gérante du cabinet Sumak, une SCOP qui conseille les acteurs d’un développement économique qui soit solidaire. Enfin, elle intervient à l’Université de Reims Champagne et travaille pour les Editions Weka. Ses recherches et travaux portent sur l’horizontalité dans l’entreprise et dans la vie personnelle. Son objectif est que tout le monde trouve sa place dans une organisation. Elle peut afficher un succès en la matière : en trois ans, Synercoop a signé 25 CDI. Son quotidien est de savoir comment associer horizontalement des personnes qui ont des besoins propres, tout à fait légitimes, au service du bien commun. C’est cette expérience de la gouvernance partagée qu’elle est venue partager aux membres de notre démarche.

Sur la question de la gouvernance participative, les questions que l’on peut se poser sont nombreuses : que faire si un membre de l’organisation en question n’est pas intéressé par cette démarche ? Comment rester efficace avec une telle approche ? Comment gérer le différentiel d’implication de chacun ? N’est-il pas nécessaire de prendre parfois des décisions seul malgré tout, de garder une balance entre horizontalité et verticalité ? Comment faire avec les personnes qui ont peu confiance en elles ? Comment cela peut-il se pratiquer à l’extérieur de l’entreprise, avec ses parties prenantes ? Comme être crédible vis-à-vis de l’extérieur quand son organisation n’a pas d’organigramme ?

Valérie Osmont abonde : les préjugés sont nombreux sur cette question du collectif, de l’horizontalité et de la gouvernance partagée. Ils mettent en avant la crainte d’une perte de chiffre d’affaires, ou le souci qu’un chef demeure, ou encore la difficulté à conduire opérationnellement un tel changement de modèle. Cela étant, un constat demeure : la hiérarchie est un sujet de souffrance et d’incompréhension. Lorsque les objectifs ne sont pas partagés, le sens de l’action vient à manquer.

Quelle serait, dès lors, la situation idéale ? Elle consisterait sans doute à ce que chacun trouve sa place, sa voie, sa légitimité, et ce, quelle que soit sa contribution. Tout simplement car c’est là quelque chose de très structurant, et qui revient en fait à faire société. Or, la hiérarchie empêche d’exprimer sa voix : c’est « je t’aime », ou « je ne t’aime pas », et l’on aboutit alors à quelque chose de très dysfonctionnel : le salarié d’échelon n cherche à se protéger du salarié n+1, le n+1 du n+2, et ainsi de suite. Cela revient à faire supporter les coûts de la structure par celui qui est en bas de l’échelle. Il est pourtant essentiel que tout le monde rame dans le même sens, sans quoi la barque tournera en rond. Or, il apparaît très vite qu’un véritable collectif partagé permettra efficacité, rentabilité, mais aussi joie ! Et cette gouvernance collective fera gagner un temps précieux par rapport au circuit hiérarchique de la prise de décision.

Cela étant, les objections sont nombreuses. Nous avons tous été formatés, depuis notre naissance, dans un sens inverse, celui de l’individualisme et de l’arrogance. En outre, il convient de laisser toute sa place au leadership naturel des uns ou des autres. Nous avons aussi tous une légitimité plus ou moins forte, en fonction de nos compétences, à mener telle ou telle action. Enfin, la communication est une vraie difficulté : l’horizontalité de la gouvernance partagée nécessiterait sans doute l’apprentissage d’une autre manière de communiquer, de sortir de la violence de l’oralité.

Comme s’y prendre alors ? Il y a là quelques principes indispensables. Le premier est la sélection. Il ne faut pas que des personnes toxiques intègrent le groupe. Trois cas de figures sont possibles : dans le premier, c’est la personne qui se met en difficulté elle-même : elle veut être sous influence, elle cherche un gourou. L’horizontalité la mettra alors en danger. Dans le deuxième, la personne sera toxique pour le groupe, par exemple en cherchant à prendre le pouvoir, en voulant embarquer les autres dans des démarches peu claires. Elle risque de faire du prosélytisme sur des croyances, de mélanger le public et le privé. Enfin, il existe un troisième type de personnes à ne pas intégrer : les passifs, ceux qui sont d’accord avec tout : elles peuvent empêcher d’avancer, alors que dans un groupe, il faut oser penser et agir. D’une certaine manière, le concept de gouvernance horizontale est exclusif : pour gouverner, on ne peut pas intégrer n’importe qui (pour le reste, il n’y a pas de souci). Il est donc nécessaire d’intégrer avec précaution.

Le deuxième principe concerne la situation où le collectif existe déjà, et des difficultés avec tel ou tel se produisent. Cela peut naître de peurs vis-à-vis du collectif, d’une connaissance insuffisante de soi-même et des autres, du mensonge envers soi-même. Or, pour faire ensemble, il est essentiel de sortir de ce que chacun veut avoir ou faire. Il faut d’abord travailler avec ce que l’on veut être, individuellement et collectivement : en quoi une partie de mon être va servir au bien commun, va tricoter le bien commun ? Qu’est-ce qui en moi fait sens pour le collectif ? Cela fait nécessairement sortir de la logique de la vente, pour rentrer à nouveau dans celui du don-contredon. Car si on donne tout le temps, on reçoit tout le temps. Il faut donc qu’il y ait une part de moi dans le collectif, mais jamais la totalité : la fusion avec le collectif n’est pas souhaitable. Mais alors, comment faire la distinction entre ce qui est objet de don, et ce qui est vendable ? Pour le savoir, le groupe doit clairement se poser la question de la contribution de chacun. Cela se fait en avançant, au fur et à mesure. Mais il sera essentiel d’arriver à faire l’adéquation entre les compétences des personnes, et leurs responsabilités. Pour cela, une coordination est essentielle, ce qui est très différent d’une hiérarchie.

Dans cet objectif, Valérie Osmont propose trois filtres. Le premier a trait à l’entretien d’intégration. Avant qu’une nouvelle personne soit intégrée à un collectif, celui-ci doit lui poser quelques questions : qu’est-ce que vous attendez du collectif ? Qu’est-ce que vous pouvez apporter au collectif ? Et enfin, comment imaginez-vous votre place dans le collectif, qu’est-ce qui fera que vous vous sentirez bien ou mal ? Sur tous ces points, il est donc essentiel que chaque groupe génère ses propres règles. Le deuxième filtre concerne la prise de décision. Le fondateur du collectif ne doit pas prendre la décision pour les autres. Pour cela, il faut définir ensemble les champs, les grands thèmes des décisions qui seront arbitrées ensemble. Et la prise de décision doit permettre que lors du vote, l’opinion de chacun puisse être exprimée. D’une certaine manière, exprimer une nuance permet d’exprimer une (sa) voix. Il convient donc de ne pas forcément chercher l’unanimité, mais l’expression de chacun dans le débat avant le vote est nécessaire. C’est le consentement (tout le monde peut vivre avec la décision) qui doit être visé, plutôt que le consensus (tout le monde est d’accord avec la décision prise). Enfin, le troisième filtre concerne la conduite à tenir en cas de conflit. Il faut alors revenir aux fondamentaux : ce qu’on est ensemble, ce qu’on naît ensemble. L’identité d’un groupe est dans son origine. Pour cela, il faut chercher à formaliser et écrire dès que possible. Les décisions doivent être écrites et communiquées. Avant une réunion, il faut préparer à l’avance les points à trancher, et les annoncer. Formaliser va créer un cadre de coopération pour celui qui va opérer l’action décidée collectivement.

In fine, cette gouvernance renouvelée doit introduire le groupe à la coconstruction et la coresponsabilité. Il ne faut donc jamais répondre seul à quelqu’un qui dit que quelque chose ne va pas. Le coordinateur doit donc maintenir ce fil rouge, mais il ne doit jamais faire seul. Nous assistons alors à une extension du domaine de la responsabilité qui est gage de la pérennité du groupe, et en même temps de sa liberté. Certainement une promesse à mettre en œuvre, à l’heure où les défis écologiques, sociaux, économiques et politiques atteignent des points critiques, qui mettent précisément en jeu notre liberté et notre capacité à agir !

Être libre

Il est des images qui laissent pantois. Ainsi peut-il en être de celles des violences commises à Paris samedi 1er décembre. Car autant la colère face aux inégalités est légitime, autant la violence ne peut l’être. Comme le rappelait Max Weber, une seule entité a le monopole de la violence légitime : l’Etat. C’est ce qui garantit l’état de droit, de même que la loi encadrant la violence de l’Etat permet d’en prévenir les potentiels excès. C’est dans cet équilibre que notre liberté peut prospérer.

Or, c’est sur ce point, celui des libertés publiques, que nous devons être les plus inquiets. Car il ne faudrait pas qu’un mouvement réclamant un rééquilibrage de la distribution des richesses aboutisse à l’effondrement de ce que nous avons de plus cher : notre liberté politique. Trois menaces apparaissent. La première a trait aux réseaux sociaux. La révolte en cours, dite des « gilets jaunes », a en effet beaucoup à voir avec le mode de communication horizontal que permet en particulier Facebook. Mais cette possibilité est aussi très efficace pour niveler par le bas la confiance que l’on peut accorder à n’importe quel locuteur. Ainsi, une personne lambda aura le même niveau de crédit qu’un journal national existant depuis des décennies. La fiabilité objective du locuteur n’est pas un critère du crédit que l’on peut lui accorder. En ce sens, sur les groupes et discussions Facebook, il y a un biais de confirmation systématique en faveur de ce qui conforte la position du lecteur. Dès lors, ce réseau social est le lieu de toutes les (auto)manipulations, qu’elles conduisent au Brexit, à l’élection de Donald Trump ou aux gilets jaunes. Pire, Facebook est l’endroit où se manifeste une forme de paranoïa collective, c’est-à-dire une interprétation délirante de la réalité. Ainsi en est-il des rumeurs sur la disparition de la Constitution, l’asservissement de la France à l’ONU ou les policiers déguisés en casseurs. Ce qui est donc sûr, c’est que la liberté politique authentique se joue en dehors de Facebook, car ce dernier n’est dépositaire d’aucune vérité. C’est la raison pour laquelle ce blog n’y sera plus relayé, et que la page de Kèpos y a été supprimée.

La deuxième grave menace que nous voyons poindre pour notre liberté est l’épuisement du régime de la représentation. Les représentants élus par le peuple ne paraissent plus légitimes auprès des manifestants. C’est alors que l’on parle d’élites déconnectées, méprisantes, sans rapport à la réalité. Cela est sans doute vrai, mais il faut le remettre dans une relation dialectique avec son deuxième terme, c’est-à-dire le désinvestissement du peuple dans les outils de sa représentation. Cela concerne bien sûr les partis politiques, mais aussi les syndicats, les entreprises, les associations, les mutuelles, les Eglises… Car fondamentalement, si le peuple peut avoir l’impression de n’être plus représenté, c’est aussi car il a déserté la place. Il serait ainsi intéressant de regarder l’évolution du nombre des adhérents du Parti Socialiste ou de la CGT sur 50 ans. Or, tenir sa place dans la cité, c’est tenir sa place dans ce type d’institutions, et c’est la condition pour que vive la démocratie. La situation présente est l’ultime avatar d’un désinvestissement des masses dans leur propre vie collective, au profit de la vie individuelle et de la consommation. Il en résulte un sentiment redoutable de dépossession, qui aboutit à un retour du refoulé extrêmement violent. Or, il est indispensable que la représentation puisse fonctionner, car sans elle, il n’y a pas de démocratie possible. La démocratie directe avec 65 millions d’habitants ne fonctionne pas. En les écoutant, on se rend compte que ceux qui se font appeler les « gilets jaunes » refusent le jeu de la représentation pour eux-mêmes. Ils le dénient donc à toute institution. Nous le savons, quand les institutions ne sont plus reconnues, c’est là que la tyrannie point, comme elle commence à émerger partout en occident sous l’appellation de populisme. Pour reprendre une phrase du Monde commentant la une de Paris Match de cette semaine : « La « peste brune » sous le « gilet jaune » ».

Enfin, il faut resituer la révolte en cours dans son contexte écologique, économique et géopolitique. Le premier montre une situation extrêmement dégradée, et des périls d’une ampleur exceptionnelle (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement des sols…). Le renoncement à l’action écologique serait une folie. D’un point de vue économique, l’accumulation de dettes, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine et la fragilité du système financier font craindre une crise majeure dans un intervalle de temps relativement court. Enfin, sur le troisième point, nous voyons croître la conflictualité internationale, comme nous avons déjà eu l’occasion de l’analyser sur ce blog. Tout cela nous dit que les facteurs de fragilisation pour notre liberté, notre capacité d’agir, sont nombreux et très puissants, bien plus que les problèmes économiques, sociaux ou politiques internes à la France. On ne peut s’empêcher de craindre de voir entre le soutien qu’apporte la population aux troubles actuels et les dangers de ce contexte mondial, la même distorsion qu’entre l’adhésion au Front Populaire en 1936, et le fait que 4 ans plus tard, la France se jetait joyeusement dans la collaboration avec l’Allemagne.

 

Faire changer d’échelle les alternatives : rencontre avec le Plan B Nancy

Le Plan B est une stratégie de structuration des initiatives de la transition sur le territoire nancéien. A l’occasion de son financement participatif, nous mettons un coup de projecteur sur cette action partenariale originale, en rencontrant l’une de ses instigatrices, Pauline Nowik.

Qu’est-ce que le plan B ? Quelle est l’histoire derrière cette initiative ?

Le Plan B Nancy est une stratégie qui vise à faire changer d’échelle les alternatives de l’Économie Sociale, Solidaire et Écologique. Cette stratégie repose sur trois axes : la mutualisation, la professionnalisation et la communauté. Si nous développons ces trois axes, c’est pour répondre à des besoins que nous avons repérés lors de l’organisation du village Alternatiba à Nancy en juin 2015. Plus de cent structures étaient venues sur deux jours présenter leur alternative au changement climatique. Lors de différentes discussions, ces acteurs ont constaté que nos alternatives manquaient de moyens (humains, matériels et financiers), que nous proposions une image « amateur » et que nous communiquions sur nos actions de manière limitée, dans nos cercles d’adhérents. De là, nous avons songé à répondre à ces manques par une stratégie qui se construit depuis 2016.

Ainsi, la mutualisation permettra d’avoir accès à du matériel (vidéoprojecteur, photocopieur, …), des locaux (bureaux, salles de réunions, espace de stockage) et des compétences (comptable, graphiste, …). La professionnalisation se traduira par des formations pour les bénévoles et salariés, de l’accompagnement pour obtenir des financements adaptés et la mise en relation avec des personnes qualifiées (experts en ressource humaine, en gestion financière, en marché public, …). La communauté qui se construit actuellement permettra à chaque membre du plan B de toucher l’ensemble des adhérents pour informer sur la mise en place d’une conférence, d’un atelier, ou d’une action non violente de désobéissance par exemple.

Quels en sont les créateurs ?

Au départ, une poignée de citoyens déjà engagés dans diverses associations et collectifs et aujourd’hui, nous sommes une vingtaine d’associations et une trentaine de personnes engagées à tous niveaux : du petit coup de main ponctuel à l’investissement quasi quotidien.

Quels sont les objectifs ?

L’objectif est de donner les moyens aux citoyens, associations et entrepreneurs de rendre crédibles et désirables toutes les actions, qui, d’une part, luttent pour dénoncer les fausses bonnes solutions, et, d’autre part, proposent et construisent des alternatives. Notre slogan illustre nos ambitions : « de l’alternative à la norme ».

A quoi va servir le financement participatif que vous venez de lancer ?

La campagne de financement en cours va nous permettre d’aménager notre local situé au 51, rue de la République à Jarville. Des travaux sont prévus pour permettre aux premiers utilisateurs d’avoir accès à une salle de réunion, des bureaux, et des espaces de stockage pour faciliter la logistique des associations notamment. Nous achèterons également les premiers matériels et outils à mutualiser, selon les besoins identifiés auprès des adhérents. La campagne se termine le 12 décembre et nous invitons chacun à contribuer, même avec un petit don, car ce qui est important, c’est de montrer que nous sommes nombreux à soutenir le plan B Nancy.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Le 4 décembre prochain, nous accueillons la Nef, la banque éthique, pour une soirée de présentation. Le dimanche 9 décembre, nous organisons des portes ouvertes dans notre local à Jarville afin d’accueillir les curieux et futurs engagés. Après le 12 décembre, selon le succès de la campagne de financement participatif, nous aménageons le local de Jarville et poursuivons notre développement : proposition d’un calendrier partagé des actions militantes, mise en place d’un calendrier de formation, poursuite de la communication grand public, constitution des annuaire de personnes qualifiées, …

Quelle est l’articulation du Plan B avec Képos ?

Képos est le volet économique de notre stratégie. En effet, il s’agit bien de faire bénéficier du plan B aux membres de Képos et inversement. Certains entrepreneurs pourront bénéficier des moyens mutualisé,s par exemple un bureau ou l’accès au photocopieur et de la communauté pour tester leurs idées, et à l’inverse devenir personne qualifiée pour aider au développement de nouvelles alternatives. L’enjeu est de créer un réseau d’acteurs sans concurrence, qui se nourrit des réussites et idées des uns et des autres.

Green et Black Friday, ou comment gagner de l’argent en payant plus cher !

Aujourd’hui se tient le Black Friday, journée mondiale de consommation tous azimuts. Dans le même temps, certains acteurs engagés dans la transition écologique proposent le Green Friday. Au faîte de la surconsommation tente ainsi de voir le jour un mouvement de déconsommation, au point que même le journal Les Echos en fait l’analyse. Il est intéressant de mettre ces deux types de comportements en rapport avec une question clé de la transition écologique, celle des externalités et de la réinternalisation des coûts cachés.

En effet, la surconsommation se caractérise par l’achat massif et ultra-répété, de manière quasi addictive, de biens de consommation peu chers et à durée de vie très courte, alors que le besoin qui préside à leur achat n’est pas réellement là. Ce type de biens est peu cher parce qu’un certain nombre de coûts liés à leur conception, leur fabrication, leur distribution, leur consommation ou leur fin de vie, ne sont tout simplement pas compris dans leur prix. Si l’ensemble des impacts environnementaux, sociaux ou économiques, liés par exemple à une simple chaussure, étaient compris dans son prix de vente, il est peu probable que nous puissions nous en acheter tous les quatre matins (1). Dans la situation actuelle, tous ces impacts sont des coûts cachés (2) qui se diffusent dans notre environnement écologique, économique, social ou géopolitique, et qui sont précisément en train de nous revenir dans la figure. Ceux qu’on appelle les « Gilets jaunes » en sont précisément l’illustration dans le domaine de l’habitat : les coûts de la périurbanisation, de l’étalement urbain, de l’addiction à la voiture étaient des externalité négatives, se situaient à l’extérieur du système. Mais voilà maintenant qu’il va falloir les payer ! Et là, la donne change totalement, car tout ceci fonctionne un peu comme un gigantesque retour du refoulé. Autrement dit, il faut mieux internaliser ces coûts dès le départ, plutôt qu’après coup, une fois qu’ils ont pris une ampleur démesurée.

On voit alors une équivalence se dessiner : surconsommation = prix bas = biens jetables = besoins fictifs = coûts cachés énormes = insoutenabilité, avec l’arrivée d’un moment (maintenant), où il va falloir payer l’addition ! En revanche, il existe une équivalence inverse : déconsommation = prix élevés = biens durables = besoins réels = coûts cachés internalisés dans le prix = soutenabilité plus forte, et addition moins chère à la fin !

Qu’est-ce que cela signifie pour une entreprise ou un particulier ? Emmanuel Druon, gérant de l’entreprise Pocheco, et que l’on voit dans le film « Demain », le résume admirablement en parlant de son entreprise de fabrication d’enveloppes : « Nous sommes trop pauvres pour nous payer de la merde ! ». Autrement dit, l’entreprise qu’il a reprise en très mauvaise situation il y a vingt ans, sur un marché en décroissance, ne pouvait se permettre d’acheter des machines ou des matières low cost, car cela aurait été facteur de coûts cachés insurmontables vu sa situation. Bien au contraire, étant pauvre, il s’est payé les solutions de production les plus écologiques, car ainsi, il a pu être performant. Autrement dit, le low cost non durable est toujours facteur de coûts exorbitants et d’une fuite en avant dans la surconsommation. Payer plus cher des équipements ou matières premières écologiques signifiaient réinternaliser les coûts, pour à la fin être dans une situation financièrement et écologiquement soutenable, car avec beaucoup moins de coûts cachés. Au final, cela nous laisse apercevoir pourquoi, pour une entreprise, la stratégie durable est la stratégie gagnante, pour elle-même, ses parties prenantes, et la société et l’environnement (3). C’est ce que nous voulons montrer avec le collectif Kèpos !

Pour un particulier, Jérémie Pichon, le blogueur de la Famille Zéro Déchet, ajoute un argument supplémentaire : passant au zéro déchet, il a pu travailler moins, tout simplement car en s’achetant des produits réparables, de très bonne qualité, quand il en avait réellement besoin, il a déconsommé, et a pu accroître son niveau de vie en gagnant moins d’argent. Et partant, il s’est libéré d’une forme d’aliénation consumériste à laquelle nous enchaîne la publicité et le marketing. On notera à ce titre avec intérêt le mouvement de Résistance à l’Agression Publicitaire qui fleurit un peu partout, et à Nancy ces derniers jours. Car tout ceci est bien une question de liberté !

(1) On se référera sur ces questions à un numéro passionnant de la revue Projet : « Ceci n’est pas un numéro sur la chaussure »

(2) A propos des coûts cachés, vient de sortir une étude réalisée par un centre de recherche spécialisé dans ces questions, l’ISEOR, sur le coût de l’absentéisme en France. Le mécanisme est dans ce domaine le même que celui que nous décrivons.

(3) Aujourd’hui, Pocheco fait face à d’autres types de difficultés, liés à la disparition de son marché.