Quelques projets pour la transition écologique en interview !

Durablement Vôtre est une émission radio de reportages et d’interview diffusée quotidiennement sur une quinzaine de radios locales du Grand Est. Son animateur, Eric Mutschler, est un professionnel des médias engagé depuis longtemps dans le développement durable. A travers son émission, il donne un éclairage riche et varié des initiatives économiques ou sociales de l’Est de la France en faveur d’un développement économiquement efficace, socialement équitable et écologiquement soutenable. Quatre des projets de notre écosystème ont été reçus dans l’émission, l’occasion de dialogues qui prennent le temps pour mieux comprendre le sens de l’action de chacun.

Voici tout d’abord Franck Magot, gérant des Fermiers d’Ici, service traiteur bio et local basé à Nancy.

Viennent ensuite Fariborz Livardjani, Laurie Targa, Martine Cros et Léa Delcure, qui présentent leurs activités au sein du Centre Albert Jaeger et de l’association Saulcy EnVert, au service d’une prise en compte responsable des questions de santé environnement :

Voici Claire Zuliani, développeuse Web, qui intègre pleinement les questions énergétiques et écologiques dans son activité, œuvrant à une informatique durable :

Et pour finir, Caroline Antoine, artiste plasticienne et paysagiste, qui met la transition écologique et humaine au cœur de son travail :

Bonne écoute !

 

Initier la transition écologique d’une entreprise

Faire opérer à une entreprise sa transition écologique est un chemin inexploré que nous allons essayer ici de baliser. Pour cela, faisons l’effort de nous affranchir des méthodes usuelles centrées autour du développement durable ou de la Responsabilité Sociétale de Entreprises. Soyons vierges d’a priori et cherchons à construire notre itinéraire en marchant. Soyons juste fort des trois expressions-clés suivantes, que nous avons déjà vues être extrêmement liées à l’idée de transition écologique :

  • User sobrement des ressources.
  • Avoir des impacts limités, voire régénérant, sur les écosystèmes.
  • Construire des communautés humaines résilientes.

La démarche la plus simple sera de partir de deux représentations usuelles en gestion : la chaîne de valeur et le business model canvas. Le dirigeant, ses équipes et éventuellement son conseil, pourront dessiner l’une et l’autre tels qu’ils apparaissent en première approche. La première donnera une vision des étapes de la création de valeur, depuis les flux entrants de marchandises ou de matières, jusqu’aux flux sortants de produits ou de services. Quelque part, cela donnera un premier aperçu de la matérialité des flux stratégiques pour l’entreprise. Le business model canvas montrera comment l’entreprise utilise ses ressources internes et externes pour créer de la valeur avec ses principales parties prenantes. Pas besoin à ce stade de chercher à établir des schémas trop innovants : la description simple de ce que le dirigeant croit savoir suffira.

Va alors avoir lieu l’étape du révélateur : confronter ces modes de création de valeur à ce que l’on sait de la crise écologique actuelle. Notre intuition fondamentale, quand nous cherchons à comprendre cette crise globale avec un peu de profondeur historique (cf par  exemple Laurent Testot : Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité), c’est que tout est lié dans le système Terre, et que des événements politiques, économiques, sociaux ou climatiques peuvent être des facettes différentes d’une même réalité, d’un même processus multi-dimensionnel. Celui-ci, c’est l’anthropocène, la transformation complète de la terre par l’homme au point que celle-ci devienne impropre à y accueillir ses hôtes humains.

Pour cela, nous allons soumettre les modes de création de valeur précédemment définis aux trois critères énoncés plus haut. D’une certaine manière, ils portent en eux les modalités d’une adaptations aux grands changements systémiques en cours. Dès lors, ces modes de création de valeur pourront être questionnés de cette manière :

  • Sont-ils soutenables dans le temps ? Si oui, jusqu’à quand ?
  • Quels sont les facteurs de création de valeur qui montrent le plus haut degré de fragilité par rapport à la crise systémique dont nous parlons ?
  • Comment recréer de l’autonomie au sein de mon organisation en m’affranchissant des situations de dépendance et de fragilité les plus critiques ?

C’est ici que l’apport d’une expertise extérieure qui comprend les enjeux environnementaux actuels est essentiel. Sans quoi le dirigeant raisonnera benoîtement sous un modèle de « business as usual », alors que nous rentrons précisément dans une ère de « business as unusual ». Notre conviction est que la correction des facteurs de fragilité ainsi mis en lumière vont désigner des actions qui sont nécessaires à la survie de l’entreprise et de son écosystème immédiat ou plus lointain, mais sont également à terme profitables, et fondamentalement inscrites dans une éthique de la responsabilité. Cette approche repose donc sur une convergence à construire entre action d’atténuation de la crise écologique, et d’adaptation à celle-ci.

Ainsi, nous proposons de sortir l’entreprise d’une situation de « Winner takes all », à la manière des bandits cherchant à s’emparer du Trésor de la Sierra Madre. Dans ce film de John Huston, on aboutit alors à une situation finale où tout le monde a perdu : les bandits se sont entre-tués ! C’est pour cela que s’engager dans la transition écologique est fondamentalement une approche coopérative : gagner, mais collectivement, avec les autres. En quelque sorte, sortir de l’exploitation de la nature pour ensemble partager les fruits qu’elle nous donne.

L’entreprise pourra alors, après avoir repéré ses facteurs de fragilité par rapport à son inscription dans son environnement, peu à peu verdir tous ses flux et ses process. Cela sera concomitant avec un mouvement de reconstruction de sa mission, de son modèle économique et de son offre. Elle y perdra en profits à court terme, mais y gagnera en résilience à moyen terme. Surtout, elle sera en mesure de redonner sens à son action, loin d’indicateurs de performance qui aujourd’hui ne signifient plus rien.

Dialogue autour de la transition écologique des entreprises

Durablement vôtre est une émission sur le thème du développement durable, diffusée sur une douzaine de radios locales du Grand Est. Elle est animée par Eric Mutschler, qui m’a fait l’amitié de consacrer un de ses derniers reportages au projet Kèpos. Un moment de dialogue privilégié, pendant plus de 50 minutes, permettant de mettre en valeur les intuitions, les réalisations et les acteurs du projet. En voici le podcast :

Dans le même ordre d’idée, le quotidien La Croix a consacré un article à notre projet, sous le titre : refuser la surenchère technologique. Tout un programme !

 

Journal de bord de Kèpos #1 : construire le collectif

L’idée qui nous anime, et qui est à l’origine de ce blog, est celle de la construction d’un collectif d’entrepreneurs engagés dans la transition écologique, nommé Kèpos. En effet, professionnel de la création d’entreprise, j’étais frappé du côté marginal des initiatives prises en la matière. Des jeunes entrepreneurs se lancent, accompagnés par les structures usuelles (CCI, boutiques de gestion…), mais en restent le plus souvent au stade de l’émergence, ayant des difficultés à passer le cap d’un réel développement. En outre, l’accompagnement qui leur est proposé se situe essentiellement ante-création, et n’est absolument pas thématisé. Ces entrepreneurs restent donc isolés, générant peu d’impact, alors que leur modèle économique ou leur offre proposent un changement radical, allant dans le sens de la transition écologique de nos sociétés et territoires. Il y avait comme une distorsion entre la force de leur engagement, total et sincère, et la modestie de leurs réalisations.

Dans le même temps, j’étais mobilisé autour de l’intuition qu’il y avait là matière à une démarche collective innovante et prometteuse. En effet, les politiques de clusterisation atteignent vite leurs limites (importance de l’effet d’aubaine, financements irréguliers, engagement tiède des parties prenantes…). Comme nous avions affaire ici à des entrepreneurs qui portent en eux l’idée d’un changement complet de société, il y avait sans doute un collectif à créer qui profite du caractère ouvert à la coopération de ce type de dirigeants. Ce groupe, qui pourrait prendre à terme une forme coopérative, fournirait un cadre d’accompagnement, de coopérations et de mutualisation, offrant à ces Très Petites Entreprises (TPE) des ressources auxquelles seules elles ne peuvent avoir accès.

Ainsi se réunit pour la première fois, en février 2018, quelques entrepreneurs de la région nancéienne pour commencer à esquisser collectivement cette approche. Il y a là par exemple les Fermiers d’ici, I Wood, le Centre Albert Jaeger ou encore lagence235, plus quelques autres projets qui n’avaient pas encore déposé leurs statuts. Si l’intérêt est là et l’envie de faire des choses ensemble également, il apparaît assez vite que Paris ne s’est pas fait en un jour, et qu’il va falloir du temps pour que les gens se connaissent, construisent une culture commune et fassent converger leur vision. En outre, la difficulté est de mobiliser des dirigeants sur des enjeux de moyen terme quand les impératifs de la gestion d’une entreprise imposent d’abord de faire bouillir la marmite ici et maintenant.

Aussi convenons-nous de faire un double détour : s’inspirer d’exemples réussis sur d’autres territoires, et se confronter collectivement aux enjeux de développement de chaque membre de la démarche à travers l’animation de groupes miroir. La deuxième réunion en mars a lieu chez I Wood, atelier de menuiserie situé dans la campagne de Meurthe-et-Moselle. Elle est l’occasion d’une discussion approfondie avec la responsable de la SCIC Tetris, projet coopératif situé à Grasse dans le sud de la France. Quelques conclusions très inspirantes en émergent : l’importance première de la vision commune, la nécessaire définition des termes, ou encore le partage collectif des lignes rouges que le groupe ne veut pas franchir. Bref, ce sont les idées qui font avancer, avant la nécessité.

Ainsi peut commencer à se construire, un mois plus tard à Saulcy EnVert, éco-lieu en projet autour de la thématique Santé Environnement, la vision et les principes directeurs de notre collectif. Dans le même temps, l’opérationnel se met peu à peu en place : chaque projet bénéficie d’un accompagnement qui le fait rentrer dans un processus d’amélioration continue et lui ouvre les horizons d’une réflexion stratégique mieux argumentée. Et progressivement des coopérations se mettent en place, dessinant un réseau de relations commerciales entre les membres de la démarche, faisant penser à un début d’intégration des activités. Enfin, le soutien moral offert par le groupe est efficace, permettant à chacun de chercher et trouver lors de nos réunions la prise de recul et la convivialité qui nourrit l’engagement sur le long terme. Chacun bénéficie de l’expérience et du regard de l’autre, à l’occasion des groupes miroir dédiés aux différents projets. Pourra alors commencer à se poser la question de la structuration du groupe et de ses actions… A suivre donc !

Qu’entend-t-on par transition écologique ?

Lorsque l’on parle de transition écologique, il n’est pas rare de rencontrer le scepticisme de son interlocuteur. Le terme intervient à la suite d’une longue litanie d’appellations, au sens plus ou moins arrêté et aux arrière-pensées pas toujours fiables : développement durable, croissance verte, responsabilité sociétale des entreprises, transition énergétique… Pourquoi celui-ci devrait-il fixer notre attention, et servir de modèle aux mutations que nous voulons encourager ? Qu’y a-t-il dans ce concept ?

La première idée est celle d’une transition, donc d’un passage, d’un état actuel, à un état futur à définir. L’état actuel se caractérise par un recours généralisé à des ressources non renouvelables, et par des impacts sur l’environnement qui sont facteurs de désordres graves pour la nature. Cet état actuel est donc marqué par des incohérences dans le système (changement climatique, effondrement de la biodiversité, augmentation des inégalités…), qui menacent sa pérennité. Notre intuition est que la transition écologique est un passage dans lequel on cherche à résoudre, partiellement ou totalement, ces contradictions. Autrement dit, cela veut dire aboutir à une situation où les activités de l’homme ne sont pas une menace pour sa propre existence, soit directement, soit indirectement par le biais des écosystèmes dans lesquels il s’inscrit.

Comment faire ? La démarche n’est pas écrite d’avance, et il n’y a pas de recettes techniques à appliquer de manière systématique. Le Pape François promeut la bonne approche quand il situe la difficulté, non pas sur un plan technique ou même politique ou économique, mais sur un plan anthropologique et spirituel. C’est l’ensemble de notre être-au-monde qui est concerné. La transition écologique se définira en même temps que des hommes se confronteront à sa réalisation, mais d’ores et déjà, il nous semble que des mots clés apparaissent : sobriété radicale sur les ressources, afin que rien ne soit consommé qui ne puisse être renouvelé dans la durée d’une vie humaine ; limitation des impacts, afin d’arrêter la perturbation des écosystèmes, et même les régénérer ; résilience des organisations humaines au service de l’adaptation à des conditions de vie radicalement nouvelles ; technologies simples, soutenables et non aliénantes (les fameuses Low Tech) ; et enfin respect absolu de la personne, vue, à l’invitation de Kant dans les Fondements de la métaphysique des moeurs, jamais totalement comme un moyen, mais toujours en même temps comme une fin. A cela s’ajoute deux éléments transversaux : la transition écologique est un processus multidimensionnel qui concerne toutes les dimensions de la vie humaine ; et c’est une transformation qui demande, pour être menée, une vision systémique du monde, où tout élément est organiquement relié aux autres, et selon laquelle une action sur un paramètre du système a un effet sur tous les autres paramètres du système.

Est-ce possible ? Pas sûr, mais nous n’avons pas le choix : soit nous choisirons la transition, soit nous la subirons. Comme l’exprime Gaël Giraud, c’est à nous de décider si nous voulons construire des communautés humaines résilientes, solidaires et soutenables, ou si nous préférons un monde bunkerisé, où quelques uns se protègent dans des gated communities pendant que la majorité vit dans une société disloquée aux conditions de vie intenables, telle que peut par exemple la décrire Zigmunt Bauman dans La société assiégée. Quoiqu’il en soit, nous avons devant nous des problèmes globaux d’une ampleur colossale. Nous sommes en situation de devoir les affronter, à toutes les échelles (globale, national et locale). Pour cela, nous dessinerons un chemin qui sera notre transition écologique.