Le temps des forêts : guerre et espérance

Le temps des forêts est un documentaire français de François-Xavier Drouet sorti en septembre 2018. Il nous propose une balade au cœur des forêts françaises, et nous fait découvrir une sylviculture en état de guerre. La guerre, c’est l’image qui vient quand on voit le travail des abatteuses, énormes engins tractés capables de raser une parcelle de forêt en quelques heures. Les châssis monstrueux de ces machines n’ont rien à envier à du matériel militaire. Après leur passage, il ne reste rien, pas même une couche d’humus, savamment raclée pour éliminer toutes traces de vie. Rasée, la parcelle peut alors être replantée d’une essence unique (souvent du douglas, ou du pin maritime dans les Landes), selon des rangs qui faciliteront le prochain passage des débroussailleuses. Pour éviter l’implantation de tout arbre non souhaité, on utilisera des produits phytosanitaires. Et enfin, on cherchera à installer des rotations de plus en plus courtes entre les différentes coupes, permettant un retour sur investissement plus rapide. La forêt est entrée dans un nouvel âge industriel. De lieu de vie, elle est devenue, en quittant le monde naturel, un sanctuaire de la mort.

C’est que, comme le confie un gros industriel du secteur, nous sommes en « guerre économique » avec les Scandinaves. Ceux-ci, plus pragmatiques que nous, n’ont plus que 3 essences dans leurs forêts, alors qu’il en demeure encore une cinquantaine chez nous. Tout dès lors est normé, mesuré, standardisé, afin de produire au meilleur prix les équipements ou matériaux qui sont dans nos magasins de bricolage. Au final, ce sont les consommateurs lambda, vous, moi, qui sont la mesure de tout cela : tout le système est conçu et géré pour les satisfaire au moindre prix. C’est la « banalité du mal », notre irresponsabilité collective.

Au cœur de cette entreprise de destruction, le temps. Une forêt met du temps à pousser, beaucoup de temps, des décennies, des siècles. Tout l’enjeu est de rendre cela compatible avec notre impatience contemporaine. Ainsi, on ne sera plus intéressé par les grands arbres, qui ont poussé très longtemps. Notre outil industriel n’est plus équipé pour eux. On choisira des essences qui croissent vite, scientifiquement sélectionnées. La forêt est alors le symptôme de notre rapport altéré au temps : nous sommes drogués à l’immédiateté. Notre système industriel est calibré pour gérer à haute fréquence une production uniformisée.

« La guerre, c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens » disait Clausewitz. Quelle est donc cette politique ? Elle est benoîtement énoncée par le Président du Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, Alain Rousset : la surenchère technologique, la course à l’innovation, l’augmentation de la rentabilité… La politique forestière est ordonnée à cette fuite en avant, à cette devise « Plus ultra » dont parle Bruno Latour. Cette politique, elle se traduit par une marchandisation du commun : les agents de l’Office National des Fôrets sont là aujourd’hui pour valoriser économiquement le domaine public, ils n’ont plus l’impression de « pérenniser » la ressource forestière : le temps leur échappe. Leurs collectif se dissolvent et le découragement point : « ce que vous semez, c’est de la désespérance » dit l’un deux à ses directeurs. Ou comment apparaît la déliquescence du politique : on ne fait plus de politique, on gère, on manage.

Au milieu de ce champ de bataille, comment bâtir une espérance ? Par une attention renouvelé au temps : laisser pousser l’arbre, abattre au meilleur moment de grands arbres pour des usages nobles, laisser la diversité s’épanouir dans les forêts, refaisant place à la vie animale et végétale dans toute sa richesse… De nombreuses initiatives sont conduites ici et là, comme un retour aux savoir-faire de nos ancêtres. Un chemin de résistance en quelque sorte. Un itinéraire de dépossession également : accepter qu’un arbre, un être vivant, ne rentre pas totalement dans nos logiques de domination.

L’entreprise à l’école de la permaculture

Le collectif Kèpos recevait dernièrement, à l’occasion d’une de ses réunions, Stéphan Rambour, permaculteur et membre de l’association Brin de Paille 54. L’occasion d’une discussion très riche autour des possibles croisements entre les principes de la permaculture et la vie d’une entreprise, dont nous faisons ici un bref compte-rendu.

Les échos entre la permaculture et notre démarche d’entrepreneuriat responsable sont potentiellement très nombreux. Par exemple, une application des principes permacoles à la vie de l’entreprise invite très vite à faire en sorte que les ressources financières d’une entité viennent de plusieurs sources. Un principe clé de la permaculture est en effet qu’un élément doit avoir plusieurs fonctions. Ainsi, un commercial ne devra pas s’arrêter à la demande du client. Il pourra au contraire se mettre en situation d’emmagasiner un maximum d’informations pour les dispatcher aux autres membres de son organisation. Irriguant ainsi celle-ci de connaissances, il va la fertiliser en mutualisant ses ressources. Il est donc essentiel de sortir d’une logique de court terme de satisfaction immédiate du client : en agissant ainsi, le commercial travaille sur le long terme en posant des jalons pour le développement futur de toute la structure.

Autre exemple : une approche permacole fondamentale consiste à ne pas produire de déchets : tout doit être inséré dans des cycles qu’il faut boucler totalement. On rentre dans un cercle vertueux où toute énergie mise dans un système est valorisée de la manière la plus efficiente possible. Les cycles d’énergie et de matières qui se créent alors renforcent l’autonomie et la résilience de l’organisation mise en place.

Une démarche intéressante concernant toute entreprise ou groupe d’entreprises serait donc de balayer toutes les principes de la permaculture, et de voir comment ils peuvent s’y appliquer. Mais les principes éthiques sont également essentiels : ils permettent de mettre en cohérence les différents aspects d’une pratique. Dans le cas de la permaculture, ces principes éthiques sont :

  • Prendre soin de la terre.
  • Prendre soin des hommes.
  • Partager les surplus de l’abondance.

Ce dernier point est très important et est sans doute le plus difficile à intégrer. Les systèmes permacoles sont souvent si productifs qu’ils invitent au partage avec les hommes, mais aussi avec l’ensemble des vivants, qui en retour fourniront d’autres services. Il est donc essentiel de ne pas trop vite monétiser cette abondance. Il faut porter humainement cette notion du partage, et la voir dans une configuration cyclique qui finira par se boucler. Stéphan Rambour cite alors le « Jardin des fraternités ouvrières », à Mouscron, en Belgique, dont les promoteurs laissent volontairement une partie des fruits de leur forêt jardin se perdre pour les insectes, les oiseaux, qui en retour vont délivrer tout un ensemble de services écosystémiques favorables. La question de l’abondance invite donc à ne plus penser en opposition, c’est-à-dire à sortir de la prédation. Le principe de base de tout écosystème est en effet une coopération massive. Ainsi, d’une certaine manière, notre économie non coopérative est une non intelligence qui débouche sur une dissipation extraordinaire d’énergie.

Un autre principe essentiel est de savoir commencer petit : ceci permet d’avoir de petites réussites dont on peut se féliciter, et de petits échecs sans dommage, dont on peut comprendre les raisons. C’est là quelque chose d’essentiel pour réussir sur le moyen long terme. On saura alors travailler avec l’échec, en faire une source d’apprentissage. Chacun pourra se découvrir en tant qu’homme à travers son activité : on saura tirer le bilan humain de son activité, et pas seulement celui financier. Chacun est ainsi invité à s’observer soi-même agissant dans son environnement. Plus largement, il est essentiel de regarder, pour comprendre et tirer partie.

Le design est un principe bien connu de la permaculture. Il implique que 80 % de l’effort mis dans une activité réside dans la phase de conception et de mise en place, contre 20 % pour la conduite proprement dite. Il importe dès lors de coucher le système projeté sur le papier, en cherchant un maximum à boucler les cycles. Chaque élément aura alors plusieurs fonctions. Cela permettra une efficience très importante qui permettra de préserver et d’économiser l’énergie (l’époque a ceci de paradoxal que nous sommes dans une situation où nous dissipons énormément d’énergie, mais que cela prépare une situation de descente énergétique globale). Un autre point important du travail de conception consistera à toujours relier son système aux écosystèmes environnants qui apporteront des services essentiels. Par exemple, une parcelle de maraîchage relativement petite (1000 m²) sera environnée d’écosystèmes naturels qui amélioreront son rendement.

En permaculture, la matière organique apportée au début de l’activité va permettre d’enclencher un cycle, et ne doit pas aboutir à une dispersion du capital. Cela peut inaugurer la mise en place d’un cycle d’accumulation de matière organique dans l’humus. Tout ceci  ouvrira à la création de systèmes productifs adaptés aux scénarios du Club de Rome. Dans un contexte de ressources décroissantes et de descente énergétique, on peut alors espérer aboutir à des ressources supplémentaires. L’écosystème de référence qui réalise cela est la forêt, ce qui explique qu’une forme importante de permaculture soit la forêt jardinée. L’humus d’une entreprise pourrait être l’information, ou les compétences et la qualité des personnels. Quoiqu’il en soit, l’humus est à mettre du côté de l’humain, et de l’humilité. La logique du vivant est de créer de l’humus.

La permaculture va chercher à trouver les bons appuis, les bonnes incitations : de petites choses qui peuvent avoir des impacts colossaux. On pourra alors aboutir à une situation où on va chercher ce qu’on peut ne pas faire, et laisser faire par les écosystèmes naturels, beaucoup plus efficaces. Pour cela, il est encore une fois essentiel d’observer. C’est le sens de l’ouvrage de Masanobu Fukuoka La révolution d’un seul brin de paille. Dans la vie d’une entreprise, on pourrait prendre l’exemple de la recommandation : comment faire pour que ce ne soit pas moi qui aille chercher les clients, mais que ce soit le bouche à oreille qui fasse venir les clients à moi.

Les systèmes permaculturels sont aussi des systèmes esthétiques, qui sont beaux. Ils satisfont ainsi un besoin essentiel de l’homme. Ce sont aussi à chaque fois des systèmes originaux. Il est important en permaculture de ne pas stéréotyper les solutions, de ne pas dupliquer les modèles. Il faut au contraire cherche l’adaptation. Ce souci de la singularité aboutit à la nécessité de ne jamais s’arrêter. On ne peut pas se reposer sur ses lauriers en permaculture.

Enfin, le permaculteur cherche l’inspiration dans le jardin. Il y trouve concentration et silence, débouchant sur de belles idées. La régularité dans la vie de tous les jours permet une telle émergence d’idées nouvelles. En un sens, c’est une manière de perdre du temps pour en gagner. La permaculture est aussi une invitation à faire, à montrer sa pratique, ses réalisations : cela ouvre aux fertilisations croisées avec autrui.

Qu’on le veuille ou non, l’homme va être obligé d’aller vers des solutions de type permaculturel ou biomimétique, du fait de l’épuisement des ressources. Le critère premier de l’action est alors le caractère recyclable des choses : tout ce que fait la nature est recyclable. Au niveau humain, la crise écologique est une invitation à refaire solidarité entre nous tous. Dans le même esprit et appliqué à la vie de l’entreprise, on cherchera alors à mettre en place des activités autonomes financièrement, mais bénéficiant des services écosystémiques des autres. Sur ce sujet, on consultera avec profit l’exemple de la ferme Polyface.

L’action collective dans la transition écologique

Xénophon Ténézakis est agrégé de philosophie et membre de la Cantoche, projet de restaurant associatif écologique et solidaire à Nancy, soutenu par Kèpos. Nous lui ouvrons notre blog pour approfondir notre réflexion sur l’action au service de la transition écologique.

Quelle action collective pour faire face à l’anthropocène, aux changements que les humains imposent à la planète ? Face à la dégradation généralisée de l’environnement, nul mouvement collectif n’a encore commencé à émerger de façon décisive. L’actualité française le démontre bien : l’impuissance de Nicolas Hulot au gouvernement français fut en effet due aussi à l’absence d’un mouvement social structuré pour soutenir ses initiatives. Certes une minorité active, faite d’associations, d’ONG, d’activistes et de personnes tentant de changer leurs modes de vie pour réduire leur impact environnemental, joue la mouche de coche de la majorité. Mais celle-ci demeure passive, à cause de la difficulté qu’il y a à coordonner des perspectives très différentes et éloignées dans l’espace. C’est ce que Sartre appelait la sérialité dans la Critique de la Raison dialectique. La sérialité, c’est l’état d’un ensemble d’individus qui ont un impact les uns sur les autres par leurs actions, mais que leur état de séparation empêche de se coordonner afin de rendre cet impact positif. Dans cette situation, chacun envisage les actions d’autrui comme quelque chose qu’il ne peut changer. Il ne change alors pas lui-même son comportement puisqu’un tel changement n’aura pas d’impact global. Ainsi, les individus qui aujourd’hui sont concernés par le problème ont bien du mal à envisager que les autres et eux-mêmes transforment suffisamment leur mode de vie pour que le problème entre en voie de résolution. Seuls ceux qui portent un attachement viscéral au projet écologique se lancent dans l’action. Mais les luttes de cette minorité agissante font face aussi à un contre-mouvement principalement mené par les acteurs économiques dont les profits sont menacés par les projets de l’écologie politique. Cependant, ce n’est pas là les seules difficultés ; celles que l’on vient de citer sont propres à tout mouvement social d’ampleur. D’autres sont plutôt d’ordre conceptuel et sont liées spécifiquement à la cause écologique.

Reconsidérer l’homme et la nature

C’est que cette cause nous impose de reconsidérer l’idée que nous nous faisons du collectif. Un collectif, n’est-ce pas, me dira-t-on, des humains concernés par une même situation problématique qui tentent d’y trouver une solution, de façon plus ou moins conflictuelle? Certes ; c’est en cela que consistent par exemple les élections, qui canalisent, non sans machinations et manipulations diverses, les oppositions qui traversent la société, via le choix d’un ensemble de personnes qui décideront des règles à respecter et faire respecter. Or les dommages que nous infligeons actuellement à notre habitat supposent de transformer notre conception des êtres qui ont potentiellement droit à la parole. Si la révolution de 1789 supposait de prendre en compte la voix des bourgeois, et la révolution de 1848 et la Commune de Paris la prise en compte des voix des prolétaires, notre situation appelle une prise en compte d’autres sans-voix. En effet, la grande absente de notre débat public reste encore en grande partie la nature, les autres êtres vivants ; animaux, plantes et écosystèmes n’ont pas suffisamment voix au chapitre dans nos décisions. Il y a effectivement de bonnes raisons à cela : ils ne peuvent pas parler et à ce titre ne peuvent exprimer leur propre vision du bien et du mal, condition de la société politique selon Aristote. Certes, ils ne parlent pas, mais peuvent communiquer. Encore imprégnés d’une conception anthropocentrique qui réduit la nature à une servante humaine, nous essayons mais avons du mal à accepter que les animaux et la nature plus généralement aient quelque chose à nous apprendre et puissent émettre des signes qu’il nous appartient de déchiffrer. C’est la dégradation de l’environnement qui nous force déjà à le faire. On s’aperçoit qu’en polluant notre environnement et en détruisant la biodiversité, c’est à nous mêmes qu’on nuit : les produits chimiques rejetés dans nos rivières nous reviennent sous forme de cancer, et les néonicotinoïdes que nous dispersons dans nos cultures détruisent les abeilles, insectes pollinisateurs, qui garantissent leur pérennité.

Or, s’il semble raisonnable de dire que l’homme n’est pas un “empire dans un empire”, comme dit Spinoza, mais vit en relation d’interdépendance avec tous les êtres vivants qu’il rencontre dans son existence, il convient d’entrer dans une relation moins déséquilibrée avec eux. Les préserver pour nous préserver. On m’objectera qu’il y a des animaux qui sont des prédateurs, comme les loups, qui s’attaquent à l’activité humaine, et avec qui par conséquent on ne peut pas cohabiter. On peut répondre qu’il existe des moyens d’établir cette coexistence, du moment que des outils de communication adaptés existent. C’est déjà ce que préconise Baptiste Morizot dans son ouvrage Les diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Puisque nous partageons avec le loup un territoire, et que le loup a un comportement compréhensible et peut réagir aux signes que nous lui envoyons, on peut envisager, plutôt que de rayer le loup de nos habitats, d’établir un mode de vie commun et durable pour chacun. Par exemple, en utilisant des répulsifs chimiques et des signaux susceptibles de faire peur au loup plutôt qu’une violence indiscriminée qui ne s’attaque pas aux sources du problème. C’est là une façon de faire “collectif” avec l’animal, au sens de l’établissement d’accords implicites qui produisent de l’unité. Cependant, c’est justement cette coexistence qui impose une transformation profonde des nos catégories de pensée. S’il faut établir une forme de vivre-ensemble avec les autres animaux dont le loup, c’est que celui-ci ne forme pas une catégorie radicalement différente d’êtres. C’est ce qu’explique Philippe Descola dans Par delà nature et culture : pour accepter un type de résolution des problèmes par laquelle nous établissons un mode de vie particulier et équilibré avec les autres animaux, il faut transformer les catégories même qui régissent la façon dont on interagit avec le monde. Nature : c’est, dans nos  catégories occidentales, l’ensemble des êtres inertes, existant spontanément (qui naissent), gouvernés par des lois et dont on peut se servir pour satisfaire nos besoins. Culture : c’est ce qui vaut d’être soigné et préservé comme tel (colere en latin), et qui est propre de l’homme, et qui comprend le langage, la technique, la rationalité, tout ce dont la nature et les animaux en particulier se montreraient a priori incapables. Notre pensée sépare ainsi l’humain et le nature , tout  comme notre droit des biens désigne tout ce qui n’est pas humain comme étant quelque chose d’inerte et de potentiellement appropriable. On sait d’ailleurs ce qu’il en est du droit de propriété : c’est le droit d’user et d’abuser d’une chose. Mais on sait aujourd’hui que les animaux ne sont pas des êtres purement mécaniques et dépourvus de rationalité. Les découvertes des éthologues nous montrent aujourd’hui que les baleines ont un langage plus complexe que nous le croyons ; que d’autres primates que les humains peuvent fabriquer des outils ; que les loups peuvent élaborer des stratégies complexes et vivent dans ce qu’on peut appeler des collectivités réduites. En bref, que la distance qui sépare l’être humain et l’animal (voire la plante) est au fond une question d’échelle et non une différence d’essence. Les humains ont développé à un degré plus complexe des capacités dont les animaux non-humains disposent déjà. Il convient donc selon Philippe Descola de rompre avec cette catégorisation binaire du monde et s’inspirer de celle d’autres sociétés, qui n’opposent plus homme et animal mais les repartissent sur une échelle continue. La société Achuar d’Amazonie voit ainsi dans les animaux qu’elle chasse des personnes avec qui on peut entrer en lien de parenté et qu’il faut respecter. Ils prennent ainsi en charge la nature relationnelle de l’existence humaine : l’être humain ne peut vivre qu’en relation avec ce qui n’est pas lui et cette relation suppose d’assurer la préservation des deux parties, qui dépendent l’une de l’autre. Cet exemple montre comment concevoir le rapport aux autres êtres vivants (et non-vivants) non pas comme un rapport d’extériorité et de différence radicale mais comme un rapport de co-dépendance.

Redonner la parole aux sans-voix

Assurer l’existence de l’autre suppose de connaître ses besoins, et pour cela il faut lui porter attention. Si la nature ne peut venir en personne plaider sa cause devant nos tribunaux et nos Parlements, c’est nous-mêmes qui devons le faire, et c’est là une façon de faire collectif avec elle. Le problème écologique nous appelle donc à inclure les non-humains dans la collectivité qu’on forme, et ce en leur portant attention et en laissant une place à toutes les voix, certes humaines, qui ont porté attention à la nature et mettent en avant ses intérêts spécifiques. On me répondra alors que l’environnement est déjà pris en compte par le droit. On me parlera de la charte de l’environnement de 2004, intégrée dans le bloc de constitutionnalité et relevant aussi de la légalité administrative ; on invoquera les différents traités qui existent, depuis les traités de régulation de la chasse à la baleine (1946) jusqu’à l’accord de Paris (2017) en passant par les conventions de Rio de 1992. Tous ces textes juridiques ont établi des modalités diverses de prise en compte des nécessités environnementales. En d’autres circonstances, on pourrait se réjouir des acquis qu’ils constituent. Mais ce n’est pas assez aujourd’hui. Ce droit demeure en grande partie inscrit dans une forme de pensée selon laquelle la nature est quelque chose d’externe à l’homme qu’il faut protéger ; et la situation de dégradation avancée de l’environnement qui caractérise notre présent montre que ces protections sont dérisoires. Au contraire, il faut accepter que la nature n’existe pas en dehors de nous mais c’est un tout, ou en d’autres termes constitue une collectivité, une relation que nous entretenons avec tous les existants vivants et non vivants, selon des normes et des habitudes plus ou moins déséquilibrées d’un côté ou de l’autre. Déséquilibrée du point de vue du pouvoir d’agir, mais aussi en ce que nous avons une compréhension des intérêts animaux qui dépasse pour partie celle qu’ils ont eux-mêmes. Mais, peut-on arguer, c’est cette compréhension elle-même qui justifie la responsabilité que nous avons de la prendre en compte. Il peut y avoir une « gouvernementalité » (Foucault) des autres êtres vivants et non-vivants, comme les fleuves,, une façon d’agir sur eux pour établir des rapports mutuellement profitables, sans que cette relation dérive en domination. C’est en ce point que les  pensées socialistes sont capables de rejoindre l’écologie (et non l’inverse). L’écologie, pour reprendre le sens étymologique du terme, n’est rien d’autre que la rationalité (logos) de l’habitation (oikos) en grec. Le socialisme, pourrait-on dire à la façon de Felix Guattari, est une écologie de l’humain, la recherche d’une façon rationnelle d’organiser l’habitation collective, dépassant la rationalité individuelle qui est la seule valable pour le libéralisme. Dès lors, peut-on avancer, l’écologie au sens contemporain est la recherche d’une façon rationnelle d’organiser un « habiter » qui dépasse l’humain et s’élargit au non-humain, d’une rationalité qui tente d’établir des relations mutuellement bénéfiques entre les différentes façons d’habiter qui caractérisent les êtres existants de ce monde.

Une issue hors de l’action violente ?

Pour autant, peut-on atteindre cet objectif sans contredire les principes mêmes qu’on veut respecter ? C’est là un problème récurrent en philosophie politique : on veut créer une société plus libre, mais les seuls moyens qu’on trouve pour cela, c’est la violence révolutionnaire. Peut-on transformer la société en ce sens sans créer cette « dictature verte » que d’aucuns dénoncent et entrevoient dans la possibilité qu’un parti écologiste arrive au pouvoir ? A cette question il n’est pas de réponse simple. Toutefois, on peut remarquer qu’au cours de conflits sociaux la violence n’est en général pas univoque mais provient des deux parties et de la peur qu’elles ont de l’autre. Souvent, on réagit avec violence parce qu’on pense que l’autre va faire usage de violence contre nous et que notre action est le seul moyen de prévenir un futur menaçant. La prise (violente) de la Bastille, comme le montre très bien Sartre dans la Critique de la Raison Dialectique, a eu lieu à cause de la peur des habitants du quartier Saint-Antoine, proche de la Bastille, d’être encerclés par les troupes royales. Dans ce cas, la violence intervient à la suite d’un déséquilibre du rapport de pouvoir (la monarchie s’effraie de tendances révolutionnaires effectives, et sa menace de réaction crée la réaction). Certes, il y a une autre possibilité ; celle par exemple de la violence liée à l’impuissance. Dépourvus face à un objectif à réaliser nous choisissons, en l’absence d’autres solutions, la violence. C’est le cas des violences politiques en l’absence d’insurrection ou de révolte : face à l’absence d’une issue possible, on choisit l’action violente parce qu’on se sent incapable d’accepter une certaine réalité, et qu’on se sent incapable de faire valoir nos fins pacifiquement. Mais ce cas est très différent du premier : car la violence y intervient non pas à la suite d’une transformation réelle du rapport de pouvoir entre deux parties mais du fait de l’impossibilité de le transformer réellement.  La violence en cause est par sa nature minoritaire et condamnée à échouer dans ses buts premiers ; ce n’est pas celle concernée. C’est la première qui est en jeu ; la violence d’un conflit social où les ressources naturelles se raréfieraient et où on assisterait à une course à l’échalote pour atteindre une position protégée. Dans ce cas, les pressions qui s’exerceraient sur les différentes parties en cause, possédants, non possédants etc pourraient conduire, à travers un processus difficilement définissable à l’avance, aux violences dont on dessine actuellement la menace pour refuser justement toute perspective politique à l’écologie. Dans ces circonstances, des décisions bien plus drastiques que celles que nous entrevoyons aujourd’hui s’imposeraient. En somme, dans un climat comme le notre, lorsqu’il y a encore le temps de prendre les décisions nécessaires sans les imposer par la force et en prenant le temps de la délibération, on peut espérer que des moyens légaux, appuyés par un mouvement social puissant, puissent conduire à une organisation sociale qui prenne en compte la nature. Mais plus nous attendons, plus la pression pour le changement se fera forte, mais augmenteront aussi, dans la même mesure, les probabilités qu’elle s’opère de façon violente. L’action collective en anthropocène doit s’ouvrir aux non-humains et, ce faisant, se saisir de la pression existante comme d’une occasion décisive d’action. Au risque de n’avoir par la suite que des choix encore plus dramatiques à faire.

Article, vidéo : quelques échos de Kèpos

Nous profitons de ce post pour vous présenter quelques ressources média au sujet de Kèpos. A l’occasion de la session annuelle du Ceras (Centre de recherche et d’action sociales) organisée en janvier 2018 à Paris, une courte vidéo de présentation de ce qui n’était encore que l’idée Kèpos avait été tournée. Retour sur une vision en train de se construire :

Toujours parmi les communications disponibles, vous retrouverez cet article dans la Nouvelle Revue Vie Chrétienne, paru en septembre 2018.

Bonne lecture !

Transition écologique, territoire et entreprises : changer les termes de la délibération

La ville de Nancy, sur laquelle Kepos est situé, vient de lancer ce qui est annoncé comme structurant ses politiques publiques pour les 10 prochaines années : sa transition écologique territoriale. Cela est l’occasion de réfléchir sur ce blog à ce que pourrait donner, sur un territoire, une politique publique d’intégration des impératifs de la transition écologique par les entreprises. Car si nous voulons rendre cette transition effective, il est essentiel que les modalités de création de richesses sur un territoire soient reconfigurées. Nous lançons ici quelques pistes en ce sens.

   Définir les termes

De notre point de vue, un premier travail très important à mener est de définir les termes et les enjeux. Qu’est-ce donc que la transition écologique ? A coup sûr, cela va bien au-delà des politiques publiques usuelles de développement durable. Ce concept implique la prise de conscience que l’homme a introduit dans le système terre des déséquilibres, des contradictions qui menacent sa pérennité. C’est précisément la définition du concept d’anthropocène : l’homme a perturbé l’ensemble des cycles qui permettent à la terre d’héberger la vie. En ce sens, la transition écologique est une transformation radicale et multi-dimensionnelle des modes de la vie humaine, de manière à résorber ces déséquilibres et apaiser ces contradictions. Il ne s’agit bien sûr pas seulement d’avoir des activités « plus durables » ou « plus responsables » : ceci n’est pas suffisant. Il faut tout transformer dans nos manières de vivre ! Ceci ouvre la voie à des mutations qui ne sont pas seulement technologiques, économiques, sociales ou politiques… mais qui interroge la manière dont nous percevons notre humanité. On peut à juste titre parler de conversion écologique, et de passage d’une anthropologie de domination de l’homme et de la nature, à une anthropologie du partage, de la lenteur et de la relation.

Transformer cela en politique de territoire

Le premier point par lequel entrer est bien celui du territoire. Bruno Latour, dans une interview au Monde du 22 juillet 2018, présente le territoire comme ce dont une communauté humaine tire sa subsistance. Ce qui explique qu’à l’heure de la globalisation, le territoire se soit évaporé. On pourrait alors affirmer qu’opérer la transition écologique à Nancy et refaire territoire est une seule et même chose : il s’agit de passer, pour les acteurs territoriaux, d’une logique de développement basée sur l’exploitation de ressources exogènes à une logique de subsistance relocalisée s’appuyant sur des ressources endogènes. Ceci est bien sûr très difficile à assumer politiquement, mais c’est la voie pour à la fois refaire société, réancrer territorialement nos activités, et opérer la transition de nos modes de vie.

En deçà de ce changement de logique, la conception de l’action collective doit également évoluer. Outre la représentation et la participation, la démocratie doit être une démocratie de construction, où la responsabilité des décisions et des actions est l’affaire de tous. C’est essentiel car dans cette transition écologique à opérer, la ville de Nancy n’a la main que sur un domaine très réduit : une grande partie des décisions publiques lui échappent, de même que celles privées. Ceci nécessite une appropriation par tous les acteurs de la responsabilité qui est la leur : la transition écologique est un tel processus systémique, qu’elle doit être l’armature de l’agenda de tous les acteurs : puissance publique, université, entreprises, associations, particuliers…

On le comprend, tous les acteurs doivent être impliqués totalement dans un changement de logique radical. Mais avec quelle méthodologie ? C’est bien là précisément le problème, car il n’y en a à proprement parler pas. Nous devons constater que nous sommes condamnés à marcher sans savoir précisément où nous allons. La transition écologique sera ce que nous en ferons, et il n’y a pas de plan à suivre précisément. Tout au plus pouvons-nous définir quelques critères que les actions de chacun devront suivre : sobriété dans l’usage de ressources, limitation drastique des impacts sur les écosystèmes, résilience des organisations humaines… avec deux objectifs principaux : atténuation des impacts de nos actions (limitation des émissions de gaz à effets de serre, régénération des écosystèmes, déprise foncière…), et adaptation à des conditions de vie en évolution très rapide. Pour cela, toutes les collectivités humaines, et les habitants de Nancy comme tout le monde, ont besoin d’un récit qui mette en chemin.

Pour résumer, on retrouve donc trois éléments cruciaux dans la transition à accomplir : changement des logiques d’action, révolution dans la manière dont les décisions collectives sont prises, avec une extension du domaine de la responsabilité, et enfin mise en récit d’un chemin dont nous ignorons l’itinéraire précis.

Impulser la transition écologique des entreprises

Dans ce contexte, nous voulons nous intéresser dans cette article à une communauté clé de notre organisation collective : l’entreprise. Car c’est là où se situe, entre autres, un enjeu essentiel de la transition : retrouver le sens du collectif pour créer de nouveaux modes d’action sur le monde, efficaces, conscients de leurs effets et tempérants dans leurs ambitions. Comment pourrions-nous traduire les trois lignes forces que nous avons mises en évidence plus haut ? Et surtout, quelles marges de manœuvre la ville de Nancy, comme les autres collectivités locales, peuvent-elles avoir dessus ?

La première ligne force a trait à la remise en question des dynamiques de développement. En le disant grossièrement, il faudrait arriver à convaincre des entreprises de produire moins, de vendre moins et moins loin, etc… Mais ne pourrait-on pas plutôt trouver le moyen de s’approvisionner durable, de verdir les process industriels, de développer la mobilité électrique… ? On le peut bien sûr, et il faut le faire. Mais de quelques manières que l’on prenne le problème, il n’y a pas de découplage possible entre le développement économique et les émissions de GES : maintenir le niveau de production actuel et faire baisser les émissions est impossible. Dès lors, il faut travailler à un atterrissage des flux économiques. Comment y arriver alors qu’une collectivité comme la ville de Nancy n’a quasiment aucun levier réglementaire pour y arriver ? C’est impossible sans le concours conscient et volontaire de l’ensemble des forces vives économiques du territoire. D’où la première action que nous vous proposons : mettre tout en œuvre pour une prise de conscience collective et complète de ce qu’est l’anthropocène, et ce qu’il signifie. Ce sera l’appropriation par chacun, par chaque décideur ou acteur, de l’information disponible sur le changement climatique ou la sixième extinction des espèces qui fera évoluer les logiques d’actions. L’enjeu est donc éducatif, et sa mise en œuvre doit être globale (toucher tout le monde) et multi-canal (par tous les biais possibles).

La deuxième ligne force que nous avons identifié concerne les modalités d’élaboration des décisions collectives. Dans le cas des entreprises, il s’agit précisément de décisions privées, qui ne relèvent du public que par le cadre réglementaire que celui-ci propose, et qui sont centralisés chez un petit nombre de personnes (dirigeants, actionnaires, banquiers, donneurs d’ordre). Or, les parties prenantes d’une entreprise ne se limitent pas à ces seules entités. Sont concernés les clients, les fournisseurs, les salariés, les services publics, etc… Il est donc essentiel que la transition écologique devienne l’affaire de tous ces acteurs, pour qu’à l’interne de chaque organisation, de chaque entreprise, les termes de la délibération soient modifiés par la prise de conscience des uns et des autres. Là encore, en dehors des leviers réglementaires, les collectivités territoriales doivent se transformer en groupes d’influence ou de lobbying et ne pas relâcher la pression sur tous les collectifs agrégés par les entreprises (et en particulier les syndicats patronaux et de salariés). Et elles vont y être bien aidées par le fait que ce que les climatologues répètent depuis 30 ou 40 ans est en train de se réaliser, et plus rapidement que ce que l’on pensait. Dès lors, opérer sa transition écologique va devenir pour une entreprise une condition de sa pérennité. Aujourd’hui, la stratégie perdante est celle du business as usual.

Enfin, la troisième ligne force insiste sur la mise en récit et la définition d’une trajectoire qui est encore largement à inventer. Le territoire doit être précisément le support de ce récit qui aura pour effet de recréer des collectifs soudés autour d’un futur souhaitable. Tous les leviers sont bons pour cela : les écoles, l’éducation populaire, les arts et la vie culturelle, les sciences, dont une partie sont du ressort d’une commune comme la ville de Nancy. L’anthropocène et la transition collective doivent forcer l’agenda de toutes les institutions pour les 10 ans qui viennent (et même plus loin). Il faut donc jouer de tous les prescripteurs possibles pour cela, et que petit à petit, chaque initiative s’intègre, comme une touche de peinture dans un tableau impressionniste, dans un work in progress global.

Et ceci ne peut se faire que dans l’enthousiasme et la joie, requises par la gravité de la situation.