L’épidémie de Covid-19 à l’heure de l’anthropocène

La crise actuelle du Covid-19 emprunte un itinéraire déjà maintes fois parcouru par l’humanité dans son histoire : celui d’une épidémie. Sans doute, nous, modernes, étions certains d’échapper à ce genre de calamité. Les seules épidémies auxquelles nous pensions être sujets n’étaient pas infectieuses : tabagisme, cancer, diabète, dépression, obésité, addictions… Les grandes épidémies infectieuses étaient le propre de temps lointains, et pour tout dire, moyenâgeux. La preuve, nous avions réussi à juguler les dernières crises naissantes (SRAS, grippe H1N1…). Quant au Sida, il est sorti de notre perspective.

Et pourtant, toutes les prospectives un peu sérieuses savaient que ce genre de risque était latent, et, sa concrétisation, pour tout dire, inévitable. Sous l’effet de trois facteurs conjugués : la démographie galopante, l’augmentation exponentielle des flux, et le rapport vicié avec le monde animal. Sur la démographie, force est constater que le monde est, aujourd’hui, plein, et que l’homme y pullule telle une espèce invasive. De même que la concentration de personnes dans un bateau de croisière favorise les maladies sous l’effet de la promiscuité générale, de même, le concentration d’humains sur la planète transforme l’espèce humaine en un gigantesque bouillon de culture. Dans le même temps, l’explosion des flux de marchandises et de personnes offre les conditions pour une propagation inarrêtable de maladies, et ce tant dans la sphère végétale qu’animale ou humaine. Un groupe d’individus est malade, et c’est comme si toute l’espèce était bientôt malade. Enfin, la crise sanitaire est née d’un rapport déviant à la sphère animale : destruction des habitats naturels, immixtion de la présence humaine dans le monde sauvage, et explosion de l’élevage, avec des animaux tous identiques et immunodéficients concentrées dans des conditions sanitaires déplorables, créent les conditions imparables de l’émergence de nouvelles maladies. En ce sens, ce n’est pas un hasard que le SARS-Cov-2 soit apparu en Chine. Avec l’Asie du Sud-Est, c’est la région du monde où ce type de problèmes se manifeste de la manière la plus aiguë.

Finalement, le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité ou l’épidémie de Covid-19 sont bien nés des mêmes facteurs : un rapport complètement vicié au monde naturel. Et comme le souligne fréquemment Bruno Latour, celui réagit à nos actions : cette épidémie est finalement comme un retour du refoulé.

Comment dès lors analyser la manière dont nos sociétés y répondent ? Ce qui est frappant, c’est l’incapacité à se saisir d’un problème d’ampleur systémique, et non pas paramétrique. Nous sommes typiquement dans la configuration du Cygne Noir, dont nous avons déjà parlé, théorisé par Nassim Nicholas Taleb : un événement aux conséquences incalculables que notre cerveau et notre manière de connaître ne sont pas capables de voir venir. En France, les polémiques sur la disponibilité des masques, des respirateurs artificiels ou des personnels soignants le montrent : nos sociétés ne sont pas aptes à surinvestir en période calme pour anticiper des événements d’ampleur exceptionnelle dont nous savons pourtant qu’ils arriveront tôt ou tard. C’est le cas en matière sanitaire, mais aussi bien pour les forces armées, la prévention des inondations ou encore le risque nucléaire. Quelle que soit l’incapacité de tel ou tel gouvernement, il est très difficile, pour l’homme tel qu’il est et l’économie telle qu’elle est organisée, d’anticiper et de préparer à son juste niveau une crise d’ampleur systémique. Ceci nécessite un effort de planification et de surinvestissement qu’il est très peu aisé de maintenir dans la durée. Parallèlement, il est tout à fait possible de diminuer les facteurs de risques, en l’occurrence ici, en décomplexifiant et en ralentissant la marche du monde. Ou pour le réchauffement climatique, en diminuant nos émissions de gaz à effet de serre.

Dès lors, ce qui transparaît dans cette gestion de crise, c’est la performance supérieure des économies fortement industrielles, qui peuvent produire pour elles-mêmes les équipements dont elles ont besoin au plus fort de la crise (masques, respirateurs…). Quoi qu’il en soit du niveau initial du stock d’équipements, celui-ci s’épuise très vite s’il ne peut être renouvelé par la mobilisation de l’industrie domestique. Or, les pays qui s’en sortent le mieux sont des pays très industriels comme la Corée du Sud ou l’Allemagne. Les pays du Sud, aux économies plus tertiarisées et touristiques, sont en déroute (Italie, Espagne, France…). La force est dans le local.

L’autre élément saillant de la gestion de la crise sanitaire, c’est une sorte de prime aux régimes autoritaires ou à la réduction démocratique. Si la Chine a pu faire en sorte que, selon les chiffres officiels, l’épidémie ne tue que 3000 personnes pour une population de plus d’un milliard d’individus, c’est précisément parce qu’elle a pu lui imposer une contrainte exceptionnelle et implacable. Et dans les démocraties, l’issue n’a généralement été trouvée que via un affaiblissement très fort des libertés individuelles. Il va en ressortir un très fort affaiblissement des démocraties. Et dans notre pays, celui-ci est d’autant plus vif que la défiance vis à vis de l’État tend à se généraliser. Chacun est devenu professeur de santé publique, et donne son avis et ses prescriptions. Le travail de sape des réseaux sociaux contre l’État comme incarnation de la volonté générale est dévastateur. A coup sûr, l’épidémie de Covid-19 va œuvrer à accentuer cette trajectoire divergente dont nous avons déjà parlé, entre d’un côté un État qui se raidit, et de l’autre des populations qui explosent. Et, ceci dans un contexte géopolitique où l’influence américaine va ressortir grandement amoindrie, et celle chinoise considérablement renforcée. Il n’est qu’à voir les appels au secours de l’Italie envers la Chine. Quant à l’Union Européenne, elle risque tout simplement de perdre pied.

Cette secousse est la première d’une telle brutalité dans le contexte de l’anthropocène. Elle est systémique et soudaine, et dessine notre avenir. Les cartes sont rebattues. Il est à prévoir une très forte perte de cohésion de nos sociétés et du monde, et un appauvrissement généralisé, dans un contexte économique particulièrement vulnérable. Dans ce cadre, nous voulons faire le pari, avec Kèpos, d’une simplification des échanges, en faveur du local, du sobre et du low tech. C’est la position que nous allons avancer. Mais à voir la voracité avec laquelle les français se jettent sur la sociabilité numérique pour compenser le confinement, nous pouvons douter que ce soit la proposition dominante. Mais nous y mettrons toute notre énergie.

Image : Danse macabre de la Chaise-Dieu.

Revue de projets #16 : EcoPlacement au service de l’habitat durable

Yohan Blanche est l’initiateur d’EcoPlacement, une solution d’épargne immobilière qui vise à rendre possible l’éco-rénovation du parc locatif privé. Il nous présente l’intérêt d’une telle démarche pour démocratiser l’habitat durable.

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Yohan Blanche. J’ai 31 ans pour quelques jours encore et papa d’une petite de fille de 4 ans. Je suis également reconnu travailleur handicapé depuis 2012 du fait d’un handicap dit « invisible ». Depuis une douzaine d’années, je me suis impliqué en tant que porteur de projet, créateur d’entreprises ou d’associations, ou encore salarié dans plusieurs domaines de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) qui couvrent tous les âges de la vie. Au fur et à mesure des années, des valeurs fortes se sont ancrées en moi, et m’ont amené à repousser avec force les injustices et le non-sens. Aujourd’hui, il est vital, à mon sens, d’affronter les problèmes que rencontre notre société, parce que « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » : urgence climatique, réduction de notre consommation énergétique, fracture entre les générations, mise en marge de la société des plus fragiles, sentiment de déclassement social…

Quelle est l’histoire d’EcoPlacement ?

EcoPlacement est une histoire commune. C’est l’histoire de deux expériences de vie, celles de Patrick Henry et moi-même, qui ont convergé vers cette belle idée. Tout commence par un constat réalisé au sein de l’association Un Toit Partagé : l’absence d’offre immobilière adaptée à la colocation entre « seniors ». C’est là que l’idée commence : comment créer une offre immobilière qui réponde aux attentes des 55 ans et plus et qui s’inscrit dans nos valeurs ? Ce que l’on savait, c’est qu’il fallait un ou plusieurs logements de colocation de 2 personnes, dans un immeuble à taille humaine, à proximité des services, accessible, adapté, et dont le coût soit accessible au plus grand nombre. Et à cela, nous nous sommes ajoutés des contraintes supplémentaires : pas d’expansion urbaine, sauvegarder le patrimoine existant, une très haute performance énergétique de l’habitat, une réduction de son impact carbone ou encore un budget logement moins élevé que le marché local. Il nous a fallu près de 5 années pour développer un modèle qui fasse consensus.

Quels sont selon vous les grands enjeux de la transition écologique en matière d’habitat ?

À mon sens, deux enjeux prédominent. Le premier enjeu se résume en une phrase de Thierry Salomon : « L’énergie la plus propre est celle que l’on évite de consommer ». Alors quand je vois que l’on peut obtenir des subventions pour changer de chaudière sans avoir réalisé, au préalable, des travaux d’éco-rénovation, ou encore que la laine de verre, dont les propriétés thermiques sont valables 10 ans, est subventionnée lors de travaux d’éco-rénovation, je me dis qu’on est encore loin de réussir cette transition. Il serait temps de développer une vision à long terme de la transition écologique de l’habitat.

Le second enjeu est la transition énergétique du parc résidentiel locatif. En effet, les propriétaires occupants ont accès à de nombreuses subventions, en comparaison des propriétaires bailleurs. Entre le surcoût des prix de l’immobilier et le montant des travaux à charge, l’équation est impossible. Pourtant, ce sont les plus fragiles qui en font les frais : les locataires.

Quel est le concept que vous proposez avec EcoPlacement ?

EcoPlacement a pour volonté de développer une offre nouvelle d’habitat locatif durable, intergénérationnel et à budget logement accessible. Un habitat éco-rénové avec des matériaux biosourcés, et où se mêlent toutes les générations : seniors, actifs et étudiants, à l’image des structures familiales d’avant-guerre.

Pour créer cet habitat, EcoPlacement offre deux types de placements :

  • Un placement patrimonial à terme : Éco Patrimoine
  • Un placement de rente : Éco Rente

Pour proposer ces placements, EcoPlacement utilise le mécanisme du démembrement de propriété temporaire.

Quel est l’intérêt de ce type de montage pour l’investisseur ?

Pour ce qui concerne l’usage du démembrement, et contrairement à beaucoup d’opérations de ce type, nous nous basons sur les valeurs du marché local et non sur une surévaluation. Le mécanisme du démembrement de propriété temporaire, 12 à 15 ans, permet de spécialiser l’attente d’un placement immobilier :

  • Se constituer un patrimoine qui correspond à la nue-propriété.
  • Se constituer un cash-flow qui correspond à l’usufruit.

La valeur des placements sont proportionnels à la valeur totale future du bien :

  • 60% pour la nue-propriété, ce qui permet de voir son patrimoine se valoriser automatiquement grâce à la décote appliquée
  • 40% pour l’usufruit, ce qui permet de booster le rendement par un investissement moindre

Pouvez-nous parler de votre première opération ?

Encore un peu de patience et nous pourrons communiquer sur la première opération 😊. Un petit indice : elle se fera dans un département à l’est de la Meurthe-et-Moselle !

Merci !

Dans le même ordre d’idée vous consulterez avec profit notre article à propos de Clairlieu Eco-défi, une initiative originale qui imagine des solutions au service de la rénovation du parc privé de propriétaires occupants dans le quartier de Clairlieu, à Villers-lès-Nancy.

La forêt : état des lieux et avenir

Kèpos recevait Maxence Arnould, doctorant à l’INRAE, qui travaille sur la gestion du morcellement de la forêt privée française, et Georges Pottecher, président de Forestys. Retour sur les échanges tenus à cette occasion.

Que planter aujourd’hui ?

Cette société nouvellement créée est un bureau d’études qui a pour mission d’apporter des informations pour accompagner les sylviculteurs. Tout part du constat de la vitesse de déplacement des aires climatiques en France. Celle-ci est de 10 à 15 km par an. Or, un arbre vit en moyenne 100 ans. Il en résulte qu’au moment où l’on abat un arbre, il faut le replanter 1000 km plus loin. Ceci fait qu’en un siècle, le climat méditerranéen sera généralisé sur toute la France, et les sapins des Vosges vont devoir aller voir ailleurs. Les forestiers voient donc les problèmes de ce type qui s’accentuent. Dans le même temps, les crises sanitaires s’accélèrent, à l’exemple de la propagation des scolytes. Le gestionnaire se demande donc ce qu’il doit planter. Celui-ci, en temps normal, se base sur son capital d’expérience. Mais cela est, en ce cas, inutile : le changement climatique va plus vite que la croissance des arbres. La situation d’aujourd’hui est caractérisée par le fait que la vente du bois de paye plus les coûts de gestion de la forêt.

Dans ce contexte, le métier de Forestys consiste à voir ce qui pousse et ce qui crève aujourd’hui. Pour cela, la société s’appuie sur une base de données de l’inventaire forestier national, en utilisant des méthodes de traitement développées par AgroParisTech, dont l’usage a fait l’objet d’une convention avec Forestys. Les clients pour l’instant sont les grandes forêts privées. Pour mémoire, la forêt française fait 16 millions d’hectares, dont 12 millions de forêt privée. Forestys donne des informations, mais fait très attention à ne pas prescrire.

La société fait partie du projet « Des Hommes et des Arbres ». Celui-ci, lancé à l’initiative du Grand Nancy, vise à ce que la Métropole ait un impact positif sur les territoires alentours. Ceci vise à créer un cadre pour valoriser les services écosystémiques rendus par la forêt. Cela peut par exemple concerner la construction, la santé ou les loisirs. La Caisse des Dépôts et Consignation a choisi ce projet dans le cadre de l’appel à projets « Territoire d’innovation ». Il a été très bien évalué, mais les financements sont inférieurs à ce qui était attendu, du fait d’un nombre de lauréats plus importants que prévus.

Le morcellement de la forêt privée

Maxence Arnould réalise sa thèse à l’INRAE, en partenariat avec AgroParisTech et l’ENSGSI. Son travail part du constat que les 12 millions d’hectares de forêt privées en France appartiennent à 3,5 millions de propriétaires. Le seuil entre petits propriétaires et propriétaires plus importants est fixé à 25 ha. La moitié de la forêt privée française est le fait de petits propriétaires. Il est d’ailleurs très fréquent que les propriétaires de ce type ne sachent même pas qu’ils le sont. Pour traiter ces difficultés, le travail de thèse de Maxence Arnould vise à tester la méthode du living lab, une démarche de co-création multi-acteurs, où chacun d’entre eux vaut 1. AgroParisTech est en train de monter le premier living lab forestier au monde. Parmi les acteurs concernés figurent par exemple les notaires qui gèrent la question des successions. Dans les villages, cette méthode revient à inclure les citoyens dans la gestion.

La grand morcellement de la forêt française s’explique par plusieurs facteurs. On peut citer par exemple le partage d’une partie des terres au moment de la Révolution française. Le remembrement n’a pas été possible sur ce type de propriété. En outre, la politique forestière et ses outils sont relativement pauvres. On rencontre ainsi dans les cadastres des propriétaires nés en 1800 ! Les coûts sont énormes pour gérer cette situation. Dans ce contexte, le fait que les acteurs s’intéressent à la forêt est un enjeu de Des Hommes et des Arbres.

Une des problématiques clés pour ce type de propriétaires est de les inciter à renouveler leur forêt. Cette question du renouvellement est très liée à la question du gibier, qui dégrade les jeunes pousses. Il existe par exemple des protections mécaniques des jeunes plants, mais qui restent après sur place, et sont autant de déchets. Des protections chimiques sont aussi possibles. Tout cela coûte très cher et illustre les difficultés de rentabilité de l’activité forestière.

La valorisation des services écosystémiques

La valorisation de la forêt s’appuie usuellement sur la production du bois et la chasse. Mais comment aller plus loin pour rentabiliser les services écosystémiques de la forêt ? Quel est le modèle économique possible ? Des pistes sont explorées autour de la certification, en y faisant rentrer ces services écosystémiques. Mais la certification forestière (avec par exemple les labels PEFC, FSC, etc.) n’est pas dans une bonne dynamique en ce moment, avec une hausse des surfaces qui ralentit. Des labels « bas carbones » pourraient émerger, afin de rémunérer les propriétaires pour le stockage du carbone que leur forêt opère.

En zone rurale, on assiste aujourd’hui à une forte dévastation des haies et des lisières de forêt. Ailleurs, faute d’entretien, des parcelles crèvent sur elles-mêmes. La compensation carbone pourrait donc être une piste pour améliorer la situation. Les entreprises achèteraient du stockage de carbone, en replantant, en transformant le taillis en futaie, ou en boisant une friche. Ce sont là des cas très spécifiques, et du point de vue de la lutte contre le changement climatique, la compensation carbone fait plutôt partie du problème que de la solution : elle devient souvent pour une entreprise un moyen de ne pas entrer dans une logique de sobriété. En outre, un jeune arbre ne stocke que peu de carbone. On peut aussi se demander si ce type de programme est suivi, évalué ? Quoiqu’il en soit, les jeunes arbres meurent beaucoup : dans la sylviculture traditionnelle, on compte 50 survivants pour 1000 arbres plantés.

Les usages de la forêt

La thématique agroforestière devient de plus en plus prégnante. Certains techniciens de chambre s’y intéressent fortement, ce qui n’est pas le cas du CRPF (Centre Régional de la Propriété Forestière) ou des coopératives et exploitants forestiers. De nombreuses pistes sont à explorer : par exemple la pâturage de moutons dans des vergers, ou encore des synergies entre la chasse, le tourisme et l’apiculture. En Meurthe-et-Moselle, des expérimentations sont en cours dans le réseau des Fermes vertes. Les arbres ont ceci d’intéressant en agriculture qu’ils permettent de garder l’humidité sur la parcelle, et qu’ils favorisent la qualité agronomique des sols. Ceci est très lié à la question de l’agriculture biologique. On en parle de plus en plus en école d’agronomie. Cela est d’autant plus porteur que nombre d’agriculteurs s’inquiètent de la dégradation de leurs sols, et ils payent énormément, sous la forme de produits phytosanitaires, pour pallier à cette difficulté. Ils sont sur ces sujets pris dans des injonctions contradictoires très fortes.

La biodiversité devient une question clé de la gestion forestière. Les friches ne sont d’ailleurs pas les zones avec la plus forte biodiversité. Une gestion minimum peut être préférable à l’absence complète de gestion, où le risque est fort en ce cas que des espèces hégémoniques s’installent. Tout ceci pose la question de notre rapport au sauvage et à la singularité. Quel doit être le rôle de l’intervention humaine ? Redevenir une forêt primaire est très long (plusieurs siècles) : il ne suffit pas pour cela de laisser un terrain en friche.

Le bois énergie n’est généralement pas issus de forêts gérées durablement, sauf pour la valorisation des branches et des restes. Cela revient à poser la question de savoir si le bois énergie est durable. Les approvisionnements ne sont en outre pas forcément sécurisés. Ce type d’usage implique des rotations plus rapides. Il est parfois difficile de trouver du bois d’œuvre pas trop cher si un énergéticien est passé avant. Il est également important de ne pas empiéter sur les surfaces agricoles pour cela (tout comme pour la méthanisation). Le bois énergie est en revanche très intéressant après concassage des dépôts en déchetteries ou des déchets de l’industrie. Et il n’y a pas de rentabilité pour le bois énergie sur les petites parcelles.

L’avenir de l’Office National des Forêts (ONF) est un sujet qui revient souvent dans l’actualité. On peut faire le parallèle avec ce qu’il en était de l’assistance à maîtrise d’ouvrage proposée par les Directions Départementales de l’Équipement (DDE) et les Directions Départementales de l’Agriculture (DDA) aux petites communes il y a quelques années. Il en est résulté une dégradation de la compétence d’acheteur de ces communes. Il y a eu une perte de savoir-faire, sans compensation par le secteur privé, l’activité étant difficilement rentable. Plus globalement, les politiques actuelles cherchent à articuler public et privé, mais cela reste très compliqué au niveau local. Mais on est encore très loin d’une privatisation de l’ONF. On observe cela étant une perte de confiance et un mécontentement des petites communes envers l’ONF.

L’avenir

Quelle est la situation de la forêt en Grand Est ? Celle-ci est dégradée : les épicéas sont très attaqués, certains hêtres sèchent par la cyme (deux bûcherons ont été tués récemment du fait de la chute d’arbres morts), les chênes résistent mieux. Les chenilles, qui aiment la chaleur, se développent de manière significative : elles peuvent, en plusieurs années, tuer des chênes. Elles sont en outre très urticantes, ce qui gène les activités de loisirs. Les espèces de basse température voient leur aires diminuer, et sont remplacées, beaucoup moins vite, par les espèces de haute température. Sur la longue durée, la déprise agricole a fait que les sols ont été colonisés par la forêt depuis le XIX siècle. La superficie de la forêt française en a été doublée. La situation tend à s’équilibrer aujourd’hui. Par ailleurs, le feu est un des périls actuels . Jusque dans les années 2000, le risque feu était très limité dans le Grand Est. Sous l’effet du changement climatique, ce risque sera, en 2050, équivalent à ce qu’il est en zone méditerranéenne. Pour information, le feu unitaire avec la surface le plus étendue en France a été, en 2019, situé dans le Jura.

Quel est l’avenir de la forêt ? Il faudrait qu’un travail de coopération tel celui de Kèpos puisse être mené. La situation devient en effet très compliquée, du fait d’une gestion de plus en plus difficile. Il va donc falloir un consensus très important pour aller au delà de ces difficultés. Le collaboratif est donc essentiel, pour arriver à une action concertée entre acteurs dans et hors de la filière.

Revue de projets #15 : Aurélie Marzoc

Aurélie Marzoc est une jeune professionnelle du design, qui axe sur son travail sur les interactions entre l’homme et la nature. Elle lance une série de jeux pédagogiques en bois pour faire connaître le jardinage naturel et sensibiliser à la biodiversité : Les cultivés ! Elle nous présente son activité.

Qui êtes-vous?

Je suis Aurélie Marzoc. Depuis ma tendre enfance, je suis passionnée par la nature, et tout particulièrement par le jardinage. J’ai obtenu en 2018 un double master designer/ingénieur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art et de Design (ENSAD) de Nancy, ce qui me permet aujourd’hui d’exercer une activité professionnelle proche de mes convictions personnelles. J’ai 25 ans et vis sur le territoire lorrain, où grandit peu à peu mon activité de designer.

Pouvez-vous nous présenter votre activité :

Je suis designer indépendante basée entre Nancy et les montagnes vosgiennes. Mes axes de travail cherchent à valoriser la biodiversité, les interactions nature/humain, ainsi que la place de l’écologie dans les stratégies de territoire. Je spécialise mon activité dans la conception d’objets et de jeux pédagogiques, dont les objectifs ont à voir avec la diffusion des savoirs sur la biodiversité. Mes méthodes de conception prennent en compte l’analyse des flux et la place de l’usager, et privilégient des matériaux durables, produits localement et issus de filières de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS).

Qu’est-ce que « Les cultivés » ?

Les cultivés sont quatre jeux pédagogiques et ludiques en bois pour découvrir la biodiversité dont je suis l’auteur :

  • Qu’est-ce ? Les joueurs sont invités à trier une soixantaine de jetons. Quatre catégories s’offrent à eux : aromate, légume, fleur et fruit. Pour affiner ce tri, le jeu propose une seconde sélection selon les morphologies des végétaux. Est-ce une racine ? Une tige? Un fruit à noyau ou à pépins ? Une fleur simple ou multiple ?
  • Les saisons : chaque mois de l’année, le jardin offre différentes récoltes et activités. Ce jeu aborde ainsi l’organisation d’un potager en mettant en avant la diversité des pratiques durables en fonction des saisons et des récoltes.
  • Qui mange qui ? Ce jeu invite à découvrir les différents êtres vivants qui peuplent le jardin, et les interactions qui existent entre eux, tout en sensibilisant à la notion d’écosystème.
  • Les légumes copains : Grâce à de simples additions, découvrez les associations de légumes et de végétaux propices à un potager abondant. Le jeu vous initie ainsi à une notion importante de la permaculture.

Comment cette idée a-t-elle germée ?

Lors de mon master à l’ENSAD de Nancy, deux pistes de réflexion m’ont fait aboutir à ce projet :

  • L’écriture d’un mémoire rassemblant mes réflexions sur ce que le designer peut apporter dans les pratiques de soin à partir de plantes spontanées (qui se développent sans la volonté de l’Homme).
  • Des interventions dans une école primaire, dans laquelle j’ai conçu un potager pédagogique. Lorsque le jardin a été créé, j’ai réalisé que les enseignants ainsi que les enfants manquaient de connaissance sur le jardinage. Effectivement, je me suis rendue compte que les éditeurs de livres et supports pédagogiques spécialistes à l’éducation proposaient très peu d’outils d’éducation à l’environnement. Par ailleurs, les associations d’éducation à l’environnement développent des outils en interne , mais les diffusent très peu en externe.

Les jeux Les cultivés sont une solution ludique et pédagogique pour transmettre les connaissances sur le jardin, et sensibiliser à l’importance de la biodiversité.

Où en êtes-vous du montage de ce projet, et quelles sont ses perspectives?

Après 2 ans de travail de conception et de test avec différents publics, j’ai lancé le 25 février 2020 les premières préventes . L’objectif est de réunir le fonds de roulement nécessaire pour rémunérer les différentes entreprises prestataires de ce projet. Cela représente une cinquantaine de jeux à vendre sous la forme d’un financement participatif.

J’ai pour projet d’éditer trois à quatre jeux à destination de l’éducation à l’environnement chaque année. A côté de cela, je souhaite intégrer des collectifs de projets en lien avec la transition écologique, afin de mutualiser des compétences professionnelles, notamment en collaborant avec les autres membres de Képos.

En quoi le design peut être un outil intéressant à mobiliser dans la perspective de la transition écologique?

Le design que j’exerce questionne les relations entre l’humain et la biodiversité. Mes compétences sont celles de la conduite d’un projet de design, de sa conception à sa réalisation. Ma démarche s’appuie sur des observations et des analyses d’un territoire, ses flux et ses usagers. Des outils de consultations (discussions, échanges, questionnaires et retour d’expériences) me permettent d’élaborer des projets. Sous-traitant la fabrication de mes objets et réalisant des séries en petites quantités, le design que j’exerce active le territoire dans lequel le projet est ancré. L’ensemble de ces critères et ces méthodologies me permettent de poursuivre mes engagements au service de la protection de l’environnement.

Les outils et les approches propres à la discipline du design questionnent ce qui est déjà construit sur un territoire. Les conceptions apportés par les designers aboutissent certes à de nouveaux services et objets, mais ceux-ci sont capables d’accompagner une forme de décroissance, par exemple en remettant au goût du jour d’anciens usages, tels que le jardinage familial et l‘autosuffisance alimentaire.

Pour répondre aux défis du réchauffement climatique, il faut réfléchir aux nouvelles manières de produire et de consommer, et se questionner sérieusement sur nos véritables besoins. Et si nous commencions par voir le dérèglement climatique non pas comme une fatalité, celle d’un système en train de s’effondrer, mais comme une opportunité, celle d’un monde entier à réinventer ? Le design, comme bien d’autres méthodes ou valeurs humaines, a les compétences pour instruire les usages de demain et proposer des outils pour des modes de vies plus respectueux de l’environnement.

Quelques mots pour finir sur ce que vous apporte Kèpos, et sur votre rôle dans la coopérative ?

Képos me permet d’être entourée d’entrepreneurs et petites entreprises partageant la même ambition d’agir dans la transition écologique. Echanger et se réunir enrichit mes connaissances sur le territoire, et m’encourage à faire vivre mes valeurs dans mes activités professionnelles et personnelles. Souhaitant intégrer des collectifs de projet, et répondre à des appels d’offres en commun avec d’autres entreprises, Képos est le meilleur écosystème pour faire grandir mon projet entrepreneurial.

Merci !

Kèpos à la radio !

La SCIC Kèpos et son fondateur Emmanuel Paul, ont pu, ces derniers temps, faire l’objet de plusieurs reportages à la radio. Voici quelques unes de ces émissions à écouter, pour découvrir plus en profondeur les principes et modalités de ce projet.

  • Le 7 février 2020, « Les TPE, actrices de la transition écologique », dans l’émission « Commune Planète » animée par Anne Kerléo sur l’antenne nationale de RCF :
  • Le 8 décembre 2019, « Kèpos et la transition écologique », dans l’émission « Durablement Vôtre » d’Eric Mutschler, sur une quinzaine de radios locales du Grand Est :
  • le 28 octobre 2019, « Des entreprises au service de la transition écologique », dans l’émission « Citoyens de demain », animée sur RCF Nancy par Patricia Cartigny et Denys Crolotte, du Mouvement pour une Alternative Non-Violente (MAN) :
  • En juillet 2019, débat sur le thème « Développement durable ou décroissance contrôlée, quelle espérance pour demain?  » à Paray-le-Monial avec Jean-Philippe Pierron, philosophe, retransmis à la radio sur l’antenne nationale de RCF :

Bonne écoute !