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Regards sur l’agriculture

L’agriculture est une question clé de la transition écologique. C’est dans cet esprit que le groupe d’entreprises membres de Kèpos a consacré une de ses réunions à ce thème, en invitant Gautier Vallence, ingénieur ENSAIA et agriculteur à Goviller, et Franck Magot, ingénieur ENSAIA lui aussi, et gérant des Fermiers d’ici, pour mieux comprendre les problématiques en jeu. Retour sur les principaux éléments qui sont sortis de cette discussion, en particulier sur l’élevage.

L’élevage

La première question abordée est celle de l’élevage, et notamment des impacts respectifs des élevages bovins, porcins, ovins et de volailles. Le première différence qui apparaît est la différence entre l’élevage porcin et de volailles, qui est souvent hors sol, sans lien avec le territoire et semi-industriel, avec celui bovin ou ovin, qui est le fait de petites exploitations familiales. A noter qu’en Lorraine, l’ovin est particulièrement adapté. Le mouton se sort bien des périodes de sécheresse. En revanche, la valorisation de ses co-produits (la laine en particulier) ne doit pas être idéalisée : tondre des moutons est une activité très éprouvante, qui ne peut être mécanisée, derrière laquelle il est peu envisageable de mettre en place de véritables filières.

La situation la plus équilibrée en élevage est un élevage ovin et bovin extensif sur prairies en Bio. Cela permet de valoriser des surfaces en herbe avec de la biodiversité et du stockage de carbone. Les porcins et la volaille sont en revanche physiologiquement faits pour manger des céréales, ce qui implique un usage des terres intensif pour de la culture, avec des risques de pertes de biodiversité et d’épuisement des sols. Il n’en reste pas moins que, dans le cadre de la transition écologique, il faut passer d’une consommation de viande de 80 kg par personne et par an, à une consommation de 20 kg annuel, selon l’étude Tyfa. Le Bio est pour cela essentiel : l’élevage extensif Bio émet moitié moins de Gaz à Effet de Serre (GES) que de l’intensif conventionnel. En matière d’alimentation et d’agriculture, il faut donc toujours penser en système. Par exemple, un client d’Amap consomme souvent également moins en volume.

Le Bio peut-il permettre de nourrir tout le monde ? Une telle question ne permet pas de voir le véritable enjeu, qui est celui du gaspillage alimentaire. Plus globalement, il faut chercher à actionner plusieurs leviers : élevage/culture, la combinaison des différents type d’élevages, le Bio et le conventionnel, le gaspillage ou non, l’intensif ou l’extensif, etc. Le porc est par exemple très gourmand en ressources. Ainsi, de la viande de porc Bio élevé en extérieur se vend 35 € le kilo de saucisson. L’idéal serait donc de diminuer le porcin et la volaille, pour libérer des espaces de culture des céréales dédiés à leur alimentation, pour faire à la place des protéines végétales pour l’homme et des prairies pour de l’élevage extensif Bio.

Ces dernières années, on a pu constater un découragement des éleveurs. Nombreux sont ceux qui ont transformé leurs terres en culture. Parallèlement à cela, la consommation de viande a cru pendant 60 ans, pour arriver à un pic il y a 10 ans. Mais qu’il s’agisse d’élevage ou d’agriculture, les meilleurs systèmes sont ceux diversifiés, même à l’échelle de la ferme, avec plusieurs ateliers. Au niveau global, pour qu’un système agricole fonctionne, il faut à la fois culture et élevage. Les régions les plus exposées aux pesticides sont celles avec uniquement des cultures pérennes (la vigne) ou non pérennes (les céréales). Notons enfin que les rendements agricoles sont en train de stagner ou de diminuer. Dans le même temps, les populations de pollinisateurs, essentiels à l’activité agricole, sont en train de décroître fortement.

Les exploitations agricoles en France

La taille des exploitations agricoles varie fortement selon les régions. En Lorraine, elle est en moyenne de 130 ha, contre une soixantaine au niveau national en 2016. Il y a un mouvement de concentration des exploitations, dans un contexte où la Surface Agricole Utile (SAU) est en diminution. On dénombre 437000 fermes en 2016, soit une baisse de 11 % depuis 2010. Le coût moyen de l’installation en Lorraine est de 350000 € la part. Les aides de la PAC, dans le type de fermes lorraines présenté, représentent à peu près 10 % du chiffres d’affaires, et jusqu’à 100 % du salaire de l’agriculteur. Il y a donc une vrai dépendance. Et ce d’autant plus qu’à l’heure actuelle, un agriculteur sur trois n’a pas de revenus.

Qu’est-ce qui va faire qu’un agriculteur va se sortir un revenu ? C’est d’abord la qualité des clients qui est essentielle, puis viennent la qualité de la gestion, et l’environnement familial et patrimonial. Parmi les sources de revenus, la vente directe ne représente que 15 % au niveau national. Celle-ci rajoute en outre beaucoup de travail de transformation et de commercialisation, qui n’est pas forcément complètement rémunéré. La meilleure situation conjugue une majorité des produits commercialisés en circuits longs, et une minorité en circuits courts mutualisés.

Sur toutes ces questions, la responsabilité des consommateurs est très importante. Il est donc nécessaire de se réinterroger sur le prix que chacun est prêt à payer pour sa nourriture. Dans ce contexte, certains agriculteurs peuvent connaître une fuite en avant dans l’endettement, bien aidés en cela par un système organisé avec des acteurs qui y ont intérêt. On parle donc bien d’une responsabilité partagée.

Un circuit court est un circuit de distribution avec un seul intermédiaire. Il peut donc y avoir des circuits courts longue distance. Dès lors, qu’entend-t-on par « local » ? Ce terme doit faire porter l’attention sur l‘agriculteur du territoire. Sur ce sujet, il faut savoir que la région nancéienne est l’un de France avec la plus faible autonomie alimentaire. Cela est paradoxal alors que la pratique de la polyculture élevage devrait permettre d’éviter ce phénomène : il y a tout ce qu’il faut en local.

Quel est l’intérêt de l’agriculture urbaine ? Les volumes produits sont très faibles, et la concurrence pour les sols est très intenses. Mais il s’agit à coup sûr d’un moyen pertinent pour sensibiliser les urbains au vivant. Cela est d’autant plus intéressant que les agriculteurs sont généralement très maladroits dans leur communication. Ceux-ci vivent clairement un mal-être, qui est très multi-factoriel. En même temps, ce malaise est présent partout dans la société.

Le foncier

A l’heure actuelle, l’équivalent d’un département de SAU disparaît tous les 7 ans du fait de l’artificialisation des terres. C’est là que se joue la relation entre l’urbanisation et l’agriculture. L’impact pour l’agriculteur est différent selon le type de projets : vente ou expropriation. Les endroits les plus touchés sont les terres fertiles autour des villes. 50 % de ces espaces partent pour de l’habitat individuel.

L’accès au foncier agricole est, en France, régulé par la SAFER. Il n’en reste pas moins que l’installation, pour un jeune agriculteur, peut tantôt être facile, tantôt être très difficile. Un autre aspect à prendre en compte est le fait que cet accès au foncier se fasse dans ou hors du cadre familial. La SAFER peut en outre être contournée par certaines sociétés étrangères.

En Lorraine, le prix de l’hectare se négocie entre 3000 et 8000 € en polyculture élevage. Pour mémoire, en Champagne, on est à 1 millions € l’hectare. Généralement, l’agriculteur veut garder son foncier, mais ça devient compliqué quand on lui propose 30 fois plus pour faire du terrain à bâtir. Dans ce contexte, il est essentiel de réguler l’héritage pour que le foncier reste transmissible à terme. En effet, les transmissions sont difficile à gérer dans les cas de fratries, où il ne faut pas léser ceux qui ne reprennent pas la terre. En outre, il faudrait toujours que l’agriculteur puisse rentabiliser son foncier par son travail, ce qui n’est pas toujours possible vu le montant du capital investi.

Agriculture moderne et vision de l’homme

Parmi les films ayant œuvré à la prise de conscience du grand public autour des problématiques de transition, figure un documentaire de Coline Serreau, sorti en 2010 : Solutions locales pour un désordre global. Très axé autour des problématiques agricoles, il fait le portrait de l’agriculture productiviste, issue de la Révolution verte, pour mieux mettre en valeur les démarches visant à s’en affranchir : réappropriation des semences par les agriculteurs, rétablissement de la vitalité des sols, abandon des intrants chimiques, création de nouveaux circuits de distribution…

Le film donne la parole à des agriculteurs, des militants ou des scientifiques, qui mettent en lumière la nécessité d’un changement de modèle agricole. Le propos est dense et parfois insistant, et souffre d’être peu nuancé. . Il en résulte néanmoins un constat accablant pour les pratiques actuelles, mais dont on aurait aimé mieux cerner la complexité. En dépit de cela, deux idées originales ressortent, qui, nous semble-t-il, viennent questionner de manière pertinente la conception que l’on peut se faire de l’homme aujourd’hui.

La première idée est relative au rôle respectif de l’homme et de la femme dans les activités agricoles. Aux dires des acteurs interrogés, en Europe ou en Inde par exemple, l’agriculture productiviste actuelle se nourrit d’un renforcement de la domination masculine, au détriment du rôle joué par les femmes dans les sociétés traditionnelles, par exemple dans la conservation des semences, dans la gestion des exploitations, dans la transformation des productions ou encore dans la transmission des savoir-faire. Les personnes rencontrées insistent sur le caractère féminin de la terre – lié à la fertilité et donc à la vie -,  s’inscrivant effectivement dans une analogie qui se rencontre dans la littérature ou les mythes[1]. Qualifiée de masculine, l’agriculture moderne paraît alors éminemment guerrière, s’appuyant sur des techniques et des industries développées à l’occasion de la seconde guerre mondiale : chimie de synthèse, machines tractées… On assiste alors à un double mouvement de domination masculine : exploitation irrespectueuse de la terre, et dépossession des femmes de leur rôle.

La deuxième idée intéressante est celle qui lie technique, démographie et concentration des moyens de production. Au fur et à mesure que les évolutions techniques sont reprises par les agriculteurs, on assiste à une diminution flagrante de la population agricole et à une concentration des moyens de production (terre, semences, engrais…) chez un nombre d’acteurs toujours plus réduit. Ceci entraîne des rapports de plus en plus asymétriques entre la minorité qui bénéficie du système, et ceux qui en sont peu à peu exclus, les petits paysans. Les campagnes deviennent des déserts agricoles et sont désormais peuplées de périurbains, tandis que la concentration (des profits, du capital, des savoir-faire) s’autoalimente. Cette tendance à l’accumulation, mise en lumière par exemple par Jacques Ellul, fonde d’une certaine manière le monde occidental contemporain, et est source de ses déséquilibres.

Au regard de ces évolutions sociales, techniques, économiques ou géographiques, c’est bien la question de l’homme qui est posée. Les solutions mises en valeur dans le film vont dans le sens d’un retour à une anthropologie de la terre, de la proximité et de la vie, contre celle de la domination et de l’utilité confisquée par quelques uns.

[1] Voir par exemple Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, collection Folio 1987, Gallimard 1972, pages 134-136