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Ruralité et urbanité en transition : retrouver le sens du collectif

Le 10 juillet 2019 se tenait au Verger de Vincent ,à Xirocourt (54), le premier événement organisé par Kèpos sur le thème «Ruralité et urbanité en transition», réunissant une centaine de personnes. L’objectif : faire dialoguer habitants des villes et des campagnes sur les nécessaires changements de modes de vie à opérer dans la perspective de la transition écologique. Au départ de cette initiative était la volonté des membres de Kèpos de créer des espaces de contribution pour les citoyens, à l’heure où chacun constate des pertes de cohésion majeures entre et dans les territoires. Car c’est bien là une lecture possible de la crise dite « des gilets jaunes ».

Pour cela, l’événement incluait la tenue de six forums ouverts, co-animés chacun par une personnalité du monde rural, et une personnalité du monde urbain. Parmi les acteurs ayant accepté cette proposition se trouvaient des élus, des chefs d’entreprises, des responsables associatifs, des syndicalistes, de simples citoyens… Chaque participant, qu’il vienne de la ville ou de la campagne, était invité à s’exprimer. Voici les six thèmes transversaux retenus, décrivant globalement et sans hiérarchie les uns par rapport aux autres, ce qu’on appelle des modes de vie :

  • Se nourrir
  • Naître, grandir, vieillir
  • Travailler
  • Se déplacer
  • Faire société
  • Habiter

Pour chacun, une trame de réflexion était proposée en trois temps :

  • Quelle est la situation actuelle ?
  • Vers quoi faudrait-il aller dans la perspective de la transition écologique ?
  • Quelles actions mettre en place collectivement ?

En trois quart d’heure, chaque groupe était invité a rentrer dans une logique de contribution, en sortant des postures de réclamation qui sont trop souvent celles que l’on constate dans les médias. Nous vous proposons ici une synthèse des fruits de ces discussions.

Se nourrir

La question de l’alimentation cristallise des différences fortes entre ville et campagne. Ainsi, il est paradoxalement plus difficile de trouver des produits fermiers locaux en campagne qu’en ville, tout simplement parce que les circuits de distribution ne sont pas en place en zone rurale pour ce type de produits. Les marchés de producteurs se trouvent plutôt en ville : en zone rurale, la faible densité de population gène la rentabilité de telles installations. A cela s’ajoute une situation locale propre à la Meurthe-et-Moselle, où le pourcentage de produits locaux ne représente que 2 % de la consommation alimentaire sur le sud du département. A l’opposé, on constate en ville un éloignement de la terre, qui se traduit par exemple par la pratique de plus en plus recherchée du jardinage.

Comment réamorcer une dynamique vertueuse qui permette à la fois aux citadins de se réapproprier le lien à la nature, et aux ruraux de bénéficier des fruits du travail de la terre réalisé à la campagne. La réflexion du groupe s’est ici attardée sur la questions des jardins partagés, tels qu’il en existe un à Ognéville, village en transition proche de Xirocourt. Ce type de lieu permet tout d’abord le partage et la transmission des savoir-faire. Il répond donc à un besoin social. Dans le même temps, c’est un endroit d’ouverture à de nouvelles pratiques culturales, par exemple issues de la permaculture, répondant à un enjeu de formation. C’est enfin un lieu de production alimentaire, qui permet collectivement de se poser le question de la nourriture : qu’est-ce que se nourrir ? A quel coût ? Avec quelle qualité ? Ainsi, à travers un jardin partagé se crée un réseau de proximité qui répond à la question de l’isolement, qui est un problème qui gangrène notre société. On apporte alors une réponse collective à une question qui n’est d’habitude abordée que de manière individuelle, à travers des comportements de consommation. Cela est rendu possible par une mutualisation des temps et des compétences. Le collectif rend les choses plus faciles : le jardin partagé est davantage entretenu que celui individuel, car il y a toujours quelqu’un pour y travailler. On répond ainsi à un enjeu clé de la transition : passer de l’individuel au collectif, en prenant le temps de la construction collective. Ce temps est plus lent, mais il solidifie les projets. Enfin, cette approche collective est visible : être ainsi regardé valorise l’action menée et stimule les acteurs au travail.

Sur les territoires fleurissent ainsi les initiatives de ce type, œuvrant à une réappropriation collective de l’alimentation. On en retrouve un certain nombre dans les Programmes Alimentaires Territoriaux (PAT). Toutes montrent que se nourrir est un acte social. La balle est donc dans le camp des citoyens, pour imaginer, mutualiser, construire…

Naître, grandir, vieillir

Le panel de participants à ce forum, d’origine géographique et sociale très diversifiée, faisait, sur cette question des âges de la vie, le constat d’une double fracture : territoriale et générationnelle. Ce qui frappe, aussi bien en ville qu’à la campagne, c’est l’absence de lieux de rencontre qui permettraient de sortir de l’entre soi (générationnel, social ou territorial). Il devient donc crucial, à l’heure de la transition écologique, de concevoir et animer des lieux ou des temps où les contraires puissent se rencontrer : jeunes et vieux, urbains et ruraux, classes favorisées et défavorisées… C’est une condition pour arriver à une réelle égalité des chances. En ce sens, l’éducation populaire a un rôle très important à jouer.

On observe bien une carence des lieux de connexion : cafés, parcs, jardins… Il en résulte un partage social et une transmission intergénérationnelle qui ne se font plus. De même, citadins et urbains n’ont plus l’impression d’habiter leur territoire. Pour répondre à ces enjeux, il conviendrait que chacun puisse connaître son territoire, pour le faire sien, en le partageant avec les autres. Ainsi, toute personne serait mise en demeure de mutualiser avec les autres : temps, compétences, ressources, dans une logique de transmission intergénérationnelle. La culture de l’écoute est à insuffler dans toutes les structures collectives, pour que chacun soit dans une posture de contributeur à la mesure de ses moyens et de ses besoins, selon une logique donnant-donnant. Cela est bien sûr encore plus vrai dans les structures éducatives. Enfin, cela questionne le développement des tiers lieux : comment les définir et les concevoir ? Comment en imaginer l’essor et l’affirmation ?

Travailler

Dans ce forum sur le travail sont rapidement convoquées deux références clés  :

  • L’expérimentation « Territoires Zéro chômeurs de longue durée » à Colombey-les-Belles, à quelques kilomètres de Xirocourt : deux Entreprises à But d’Emploi (EBE) y ont embauché 70 chômeurs de longue durée, en utilisant comme base de leur salaire leurs indemnités chômage.
  • Le principe du « temps choisi » expérimenté dans les années 90 à Grenoble. Des salariés estimant trop travailler y décidèrent de passer à temps partiel, laissant donc à une personne en recherche d’activité le surplus de travail libéré. Dans le même temps, les personnes à temps partiel faisaient le choix d’un engagement social fort, par exemple dans le secteur associatif.

Si ces expérimentations interpellent le groupe ici réuni, c’est qu’elles parlent du sens du travail, à l’heure où les logiques productivistes, gouvernées par les nombres, semblent déposséder les travailleurs précisément du sens de leur activité. Les personnes présentes issues du monde agricole peuvent en témoigner. Pour conjurer cela, une participante affirme ainsi toujours parler de ce qu’elle « fait de sa vie », plutôt que de ce qu’elle « fait dans la vie ». Les participants sont alors interpellés par le mouvement de reconversion qu’opère un certain nombre de professionnels arrivés à mi-carrière. Mais est-ce là quelque chose de marginal, ou de réellement structurel ?

Ces réflexions viennent alors questionner ce à partir de quoi une valeur est donnée au travail. Ainsi, il est mieux considéré d’avoir un emploi nuisible (ingénieur dans l’armement ou publicitaire) que de ne pas avoir d’emploi et de s’investir socialement. La considération est donc très liée aux salaires et à l’argent que génère une activité. Mais abandonner un métier nuisible n’est pas chose aisée, tant l’équilibre est difficile à trouver entre le travail comme pourvoyeur de revenus indispensables, et l’engagement social comme vecteur de sens. Il convient donc de mieux cerner ce qui confère de la valeur au travail, pour en réévaluer sa place dans nos sociétés et nos vies.

Pour les personnes présentes, c’est alors le travail comme commun qui est à construire : non pas comme lieu de réalisation individuelle ou pire d’application de processus, mais bien comme réalisation collective pour le bien de la société. D’où la nécessité d’une compréhension fine de ce que sont les réels besoins de celle-ci. Pour cela, il est essentiel de pouvoir expérimenter  de nouvelles solutions innovantes pour créer de la richesse sur les territoires.

Se déplacer

Se déplacer revêt une réalité très différente selon que l’on habite en ville ou à la campagne. Mais ce qui frappe d’abord les participants au forum, c’est que ces deux mondes ne sont pas étanches : les rurbains, qui expliquent l’essentiel de la croissance démographique des zones rurales, passent leur temps à faire des allers-retours entre ville et campagne. Or, ce type de déplacements est très prisonnier de la voiture, les transports collectifs peinant à trouver une rentabilité dans les zones d’habitat diffus. Cette dépendance est factrice d’une fragilité financière des ménages, très dépendants des prix des carburants. Or, on est passé en quelques décennies d’un monde où le litre d’essence coûtait 1 franc, à un monde où il coûte 1,50 euros, soit 10 fois plus. Mais cela n’a eu aucun effet sur la croissance des déplacements. Augmenter les tarifs n’est donc pas un moyen suffisant pour réguler l’usage de la voiture.

Se déplacer en voiture est facteur de coûts très importants, pour un ménage pris en particulier, ou pour la société toute entière : on mobilise de l’énergie, du temps et des infrastructures. A rebours des politiques qui prévalent depuis très longtemps, il ne faut donc pas faciliter le déplacement, mais chercher à le limiter. En effet, si l’on peut plus facilement se déplacer, l’on sera toujours incité à habiter plus loin, à voyager plus vite, à se déplacer plus longtemps, en une fuite en avant nourrie par l’effet rebond. Mais limiter les déplacements va à rebours d’une tendance naturelle de l’homme à vouloir se déplacer. L’enjeu devient donc bien de relocaliser les lieux d’activités à proximité des lieux d’habitation, en desserrant la contrainte dans les villes : chercher à sortir de la concentration dans les métropoles. Il devient essentiel de distribuer les activités sur le territoire. Quelque part, cela invite à ne plus privilégier les logiques d’attractivité et d’accumulation de richesses en un seul endroit. En augmentant la diffusion et la diversité des activités sur un territoire, on le rend plus résilient, en une sorte de permaculture territoriale. Dans le même ordre d’idée, il convient de chercher à optimiser le système en surenchérissant le mésusage de la voiture, et non pas son utilisation en général. Car l’enjeu est bien celui d’un retour à une forme de sobriété en questionnant le sens de son déplacement, et en sortant de l’immédiateté. On retrouvera alors avec profit un sens perdu de l’organisation : accepter de passer du temps à organiser son trajet, pour en limiter les impacts. Et collectivement, urbains et ruraux auront à questionner une nouvelle fois la notion de tiers lieux, comme réponse aux enjeux de déplacements comme de sociabilité.

Faire société

Ce forum part d’un diagnostic partagé : opérer la transition écologique est une nécessité, mais celle-ci doit être juste au niveau social, sans quoi, comme le montre l’épisode des « gilets jaunes », la société y perdra sa cohésion. Faire société recoupe des réalités différentes en ville et à la campagne : pour certains, dans les petits villages c’est plus facile du fait de la proximité, mais les difficultés sont aussi nombreuses (départ des jeunes, peu de mélange intergénérationnel, peu d’étrangers au territoire, problème des services publics…). Dans le même temps, les déplacements sont, dans la ruralité, liés à la voiture : la communication physique qui peut nécessiter de se déplacer en est altérée. En outre, on observe des différences de sociabilité entre néo-ruraux, qui peuvent être là pour « trouver du confort moins cher », et gens du cru. En ville, espace par définition très anonyme, comme à la ca

mpagne, l’individualisme est un frein pour faire société. Comment donc redonner du sens ? Comment donner l’envie de s’engager ? A rebours de ce qu’il faudrait, un sentiment d’impuissance s’immisce dans la société, alors que des leviers sont là pour agir. Mais cette conscience est peu partagée. C’est dans ce contexte qu’il va falloir modifier radicalement nos modes de vie, les éco-concevoir. Ce peut être le projet global auquel chacun pourrait se rattacher. Mais on en est très loin pour le moment.

Habiter

Pour les citoyens engagés présents à ce forum, la situation actuelle se caractérise d’abord par la prééminence de la maison individuelle, avec artificialisation des sols. Dans le même temps, de nombreux logements ne correspondant pas à ce modèle sont vides. Pour l’un des participants, « l’habitat individuel est la base du système de consommation ». Comment, dès lors, sortir d’un système qui crée des déséquilibres écologiques majeurs, et fragmente notre société.

La clé d’entrée est bien la question du collectif dans l’habitat. L’urgence écologique nous inviterait à davantage mutualiser les ressources, les espaces… Mais dire que la transition, c‘est l’habitat collectif est par définition clivant : ceci peut paraître une négation de l’individualité. Dans le même temps, c’est sans doute une voie possible pour recréer du lien dans un contexte de fragilisation économique et sociale. Cela revient à transformer une vulnérabilité en prenant le parti de l’humanité et du partage.

A ce moment, la question devient alors : comment sensibiliser ? Puis convaincre ? Les citoyens ici présents veulent croire que leurs initiatives peuvent entraîner les décideurs publics et privés derrière eux. Mais pour cela, l’écologie n’est qu’une accroche possible. Il faut surtout arriver à se donner des défis communs, qui mettent en route, en donnant envie à chacun de se saisir des problèmes qui les concernent.

En conclusion

De ces échanges soutenus, plusieurs idées très riches émergent. Elles ont trait à la place des communs dans notre société : recréer des espaces, des temps, des modes d’existence partagée, en se saisissant des leviers de l’expérimentation et de l’engagement. Ce projet n’est pas écrit à l’avance : il est à construire et à découvrir ensemble. Car la transition ne pourra être que dans un sursaut du collectif, permettant, pour reprendre les mots d’un participant, de « créer un éco-système plus sobre autour de la vie » !

Crédits photos : Samuel Faure et Guillaume Rambour

Kèpos : construire une résilience collective

La résilience est un concept popularisé par le neuro-psychiatre Boris Cyrulnik. Elle désigne la capacité, pour un être vivant, à revivre après un traumatisme. En ce sens, c’est un concept clé des théories de l’effondrement, telle que l’on peut par exemple les rencontrer dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer.

Ce livre fait en effet le constat d’un effondrement civilisationnel déjà en cours, à travers au moins trois dimensions :

  • Le dépassement par l’humanité de limites physiques liées à la disponibilité de ses ressources, par exemple les énergies fossiles. Ceci met nos sociétés en situation de sursis, car ne disposant pas des ressources indispensables à leur survie, et ce sans doute à court terme.
  • Le franchissement de frontières écologiques : l’humanité a fait franchir au système terre des frontières, ce qui met en cause la pérennité de ce dernier dans son état actuel. Deux phénomènes clés sont à retenir : les émissions de gaz à effet de serre ont fait rentrer la terre dans un processus accéléré de réchauffement climatique, et l’occupation humaine de l’espace entraîne un effondrement de la biodiversité, traduisant un épuisement des écosystèmes dont nous dépendons pour vivre.
  • La montée rapide de nos sociétés dans une complexité de plus en plus grande, qui se traduit par une très grande vulnérabilité à tout choc interne ou externe. En ce sens, il est probable que nous ayons franchi des seuils pouvant entraîner un effondrement systémique très rapide, par la conjugaison de réactions en chaîne.

Comment bâtir une résilience collective dans ce contexte ? Nous avons déjà posé quelques jalons sur ce blog en insistant sur le rôle de la conversion personnelle. Mais une idée clé de la transition, que l’on retrouve fréquemment, est celle de petites communautés humaines vivant de manière quasi-autonome. C’est celle que l’on constate dans le mouvement des Oasis, et dans une certaine mesure dans la permaculture. Ce que l’on rencontre dans les Oasis par exemple, c’est un mouvement de retrait du monde pour bâtir de petites sociétés bienveillantes, en une sorte de dialectique isolement/regroupement.

Ce que nous essayons de construire à travers Kèpos est un peu différent, car notre démarche ne procède pas d’un mouvement de retrait, mais plutôt d’une volonté de réappropriation de nos conditions de vie dans le cadre des sociétés existantes. L’idée qui nous anime relève de plusieurs dimensions :

  • La dissidence: le premier choix que nous opérons est celui de faire un pas de côté pour penser le monde, sa trajectoire et ses perspectives, dans une logique de sortie du flux main stream d’informations, d’images ou d’idées. A l’invitation des grands penseurs des Lumières, nous voulons penser par nous-mêmes pour sortir de l’aliénation. Ce mouvement est un mouvement de libération, qui nous invite à ne rien céder aux modes ou aux théories du complot, pour penser dans la durée, la lenteur et le dialogue avec les grands créateurs de concepts et les scientifiques. Ce blog est un essai de travail de réflexion « en dissidence ».
  • La résistance: le deuxième choix que nous posons est de rentrer en résistance, non pas forcément par l’activisme, mais par la profonde transformation de nos décisions à l’aune des concepts de sobriété et de limitation de nos impacts. Notre éthique est celle d’une extension du domaine de la responsabilité, et dès lors, nous voulons, par notre pratique, transformer l’ensemble de nos comportements et de nos vies. Cette attitude de résistance à un mouvement global de consumation accélérée des personnes et des écosystèmes, suppose d’agir en réseau, pour ensemble mener des actions qui luttent, par l’exemple, contre le modèle dominant. Ceci fait écho aux propos de Bruno Latour, dans la lignée de Carl Schmitt,  dans Face à Gaia : l’anthropocène est un état de guerre, où les terrestres, ceux qui ont pris le parti de la terre, doivent engager le rapport de force contre ceux qui la détruisent.
  • L’assistance: former un réseau de résistance, c’est faire le choix de l’assistance mutuelle dans un contexte de mutations écologiques, économiques, sociales et (géo)politiques très rapides. Notre parti pris est un parti pris de solidarité, qui se traduit par le souci de l’autre dans la communauté, car fondamentalement, personne n’est remplaçable. Ce principe, c’est la garantie que le groupe peut prospérer dans l’adversité.
  • La subsistance: Il importe dès lors de créer un espace de subsistance, dans la lignée des affirmations de Bruno Latour : un territoire est ce dont l’on tire sa subsistance. C’est pourquoi Kèpos est pensé pour regrouper des compétences différentes permettant de répondre collectivement à des besoins de base. Ces compétences ne sont pas hyperspécialisées : elles cherchent plutôt à être des généralistes de leur domaine, car c’est justement là un point clé de la résilience de l’ensemble : chaque entité a plusieurs fonctions, chaque fonction est assumée par plusieurs entités. Le fait qu’elles se rapportent à des besoins de base est lié à un choix assumé de sobriété, qui cherche à faire le tri entre les faux et les vrais besoins. Cette sobriété, pour choisie qu’elle soit aujourd’hui pour quelques uns, peut très bien devenir subie à terme pour tous.
  • La résilience: celle-ci se construit à travers les quatre dimensions précédentes, par une indépendance intellectuelle par rapport au modèle dominant, par la capacité à faire des choix engagés, par un principe de solidarité qui tient le collectif ensemble, et par une capacité à subvenir à ses besoins sur un territoire donné. Cela donne lieu alors à un système qui soit simple et souple, capable d’adaptation et d’imagination. Celui-ci s’ancre inévitablement dans la durée, car celle-ci permet l’approfondissement des relations entre les éléments et avec l’environnement. Elle repose sur « l’observation et l’interaction », à l’image d’un principe clé de la permaculture tel que décrit par David Holmgren dans son ouvrage Permaculture. La résilience qu’il nous faut collectivement construire repose donc sur une réduction volontaire de la complexité, et sur le choix fondamental de l’efficience : ne pas gaspiller les ressources, mais au contraire tirer le parti le plus équilibré de chacune d’entre elles.

Ce projet collectif ne sera bien sûr possible que si l’espérance et le souci de l’homme nous sont chevillés au corps.

Journal de bord de Kèpos #2 : structurer la démarche

Les six premiers mois (de janvier à juin 2018) de Kèpos ont permis de tester l’idée. Ce test a pris la forme d’un premier collectif d’entreprises, qui ont pu ensemble définir la vision qui présidait à leur rassemblement. Dans le même temps, l’idée a été présentée à un certain nombre d’acteurs, qui ont pu apporter leur éclairage sur les facteurs clés de succès d’une telle démarche. Au mois de juin 2018, la feuille de route était donc considérablement éclaircie, permettant de définir les enjeux auxquels il s’agissait de répondre, les objectifs de la démarche, les outils et méthodes à utiliser et les modalités de financement à mobiliser. A partir de là, le deuxième semestre 2018 allait être le temps de la structuration.

D’un point de vue juridique, cette structuration s’est faite en deux temps. Tout d’abord, Kèpos a été accueilli au sein de la Coopérative d’Entrepreneurs Synercoop, une SCIC autogérée basée en Meuse. Celle-ci a permis que Kèpos puisse facturer, et surtout a ancré le projet au sein d’un écosystème de l’Economie Sociale et Solidaire très favorable. Ceci s’est également traduit par le transfert de méthodes et de compétences, de Synercoop vers Kèpos, notamment quant aux questions de gouvernance partagée. Cela étant, ce n’était pas Kèpos en tant que collectif qui était accueilli au sein de Synercoop, mais plutôt son coordinateur, ce qui limitait les marges de manœuvres. En particulier, il était de plus en plus demandé, de la part du cercle de partenaires en train de se construire autour de Kèpos, que le collectif se dote d’une personnalité juridique propre. A moyen terme, l’objectif était bien que celle-ci soit créée sous le format d’une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif). Afin de progresser petit à petit, les membres de Kèpos ont choisi de passer par une étape associative. C’est ainsi que l’association de préfiguration de la SCIC Kèpos a été créée le 11 décembre 2018. Il s’agit là d’une phase transitoire, celle-ci devant se transformer en SCIC avant l’été 2019. Ce type de processus présente l’avantage qu’il y a continuité de la personnalité morale quand l’association se transforme en SCIC : les conventions passées par l’une sont conservées par l’autre. C’est d’ailleurs, à notre connaissance, le seul cas où une association peut se transformer en entreprise.

Le deuxième chantier de cette phase de structuration concernait le financement de l’initiative. De premiers jalons ont été posés en la matière. Tout d’abord, les membres du collectif ont commencé à contribuer à son fonctionnement. Calculée en fonction de la marge brute de chaque entreprise, une participation est demandée à chacun trimestriellement. Cette contribution est bien sûr appelée à croître au fur et à mesure que les activités des membres vont se développer. Une deuxième source de financement a été initiée, à travers la réalisation de prestations pour les membres du collectif. En l’occurrence, il s’est agi de prestations d’assistance dans la recherche de financements, ainsi que de services de facilitation commerciale. Enfin, un premier essai de demande de financement auprès d’une fondation a été réalisé. Ce galop d’essai, auprès de la Fondation Amar y Servir, abritée par la Fondation Terre Solidaire, a été couronné de succès. La somme récoltée permettra de professionnaliser la communication du projet. Dans le même temps, un certain nombre de contacts a été pris dans la perspectives de soutiens publics ou privés, financier ou non, permettant d’envisager avec confiance les prochaines étapes : la création et la structuration de la future SCIC.

Enfin, le dernier axe de structuration du projet durant ce deuxième semestre 2018 a concerné la cohésion du collectif. Celui-ci s’est d’abord étoffé de nouveaux membres, qui ont permis de diversifier et renforcer ses compétences. L’objectif est d’arriver le plus tôt possible à une vingtaine de membres engagés de manière pérenne et déterminée. Ensuite, les interactions entre les membres se sont développées. Cela a pu prendre la forme de collaborations, ponctuelles ou plus durables, au service de la résolution de problématiques des uns ou des autres. Cela est encore émergent, mais les promesses sont là. Autre point de satisfaction : la cohésion du groupe monte en puissance. Chacun connaît mieux l’autre et ressent l’effet positif de prendre part à un groupe qui partage les mêmes valeurs et engagements. Il est de plus en plus clair que chacun prend du goût à la rencontre avec l’autre. De plus, des projets communs commencent à émerger. Ceux-ci concernent pêle-mêle la création d’un pôle d’activités de la transition écologique à Nancy, la mise en route d’une halle commerciale dédiée à la transition, la commercialisation commune de prestations auprès des entreprises du territoire, l’organisation d’une exposition d’art contemporain, ou encore l’élaboration d’une dispositif de préincubation des entreprises de la transition, dans le cadre de l’Appel à projets de la Région Grand Est « Fabrique à projets d’utilité sociale ». Enfin, l’intégration de Kèpos dans son environnement socio-économique se conforte, dans la foulée de discussions fructueuses avec le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle, ou encore le Plan B.

Bref, l’enthousiasme est là ! Nous tous, membres de ce projet, vous en souhaitons autant pour cette nouvelle année 2019 ! Puissions-nous tous être des acteurs engagés et joyeux au service des autres, du monde et de notre planète !

Échanges sur la gouvernance partagée

Le collectif Kèpos recevait dernièrement Valérie Osmont, gérante de la Coopérative d’Entrepreneurs Synercoop, basée en Meuse et créée il y a de cela trois ans. Elle est également gérante du cabinet Sumak, une SCOP qui conseille les acteurs d’un développement économique qui soit solidaire. Enfin, elle intervient à l’Université de Reims Champagne et travaille pour les Editions Weka. Ses recherches et travaux portent sur l’horizontalité dans l’entreprise et dans la vie personnelle. Son objectif est que tout le monde trouve sa place dans une organisation. Elle peut afficher un succès en la matière : en trois ans, Synercoop a signé 25 CDI. Son quotidien est de savoir comment associer horizontalement des personnes qui ont des besoins propres, tout à fait légitimes, au service du bien commun. C’est cette expérience de la gouvernance partagée qu’elle est venue partager aux membres de notre démarche.

Sur la question de la gouvernance participative, les questions que l’on peut se poser sont nombreuses : que faire si un membre de l’organisation en question n’est pas intéressé par cette démarche ? Comment rester efficace avec une telle approche ? Comment gérer le différentiel d’implication de chacun ? N’est-il pas nécessaire de prendre parfois des décisions seul malgré tout, de garder une balance entre horizontalité et verticalité ? Comment faire avec les personnes qui ont peu confiance en elles ? Comment cela peut-il se pratiquer à l’extérieur de l’entreprise, avec ses parties prenantes ? Comme être crédible vis-à-vis de l’extérieur quand son organisation n’a pas d’organigramme ?

Valérie Osmont abonde : les préjugés sont nombreux sur cette question du collectif, de l’horizontalité et de la gouvernance partagée. Ils mettent en avant la crainte d’une perte de chiffre d’affaires, ou le souci qu’un chef demeure, ou encore la difficulté à conduire opérationnellement un tel changement de modèle. Cela étant, un constat demeure : la hiérarchie est un sujet de souffrance et d’incompréhension. Lorsque les objectifs ne sont pas partagés, le sens de l’action vient à manquer.

Quelle serait, dès lors, la situation idéale ? Elle consisterait sans doute à ce que chacun trouve sa place, sa voie, sa légitimité, et ce, quelle que soit sa contribution. Tout simplement car c’est là quelque chose de très structurant, et qui revient en fait à faire société. Or, la hiérarchie empêche d’exprimer sa voix : c’est « je t’aime », ou « je ne t’aime pas », et l’on aboutit alors à quelque chose de très dysfonctionnel : le salarié d’échelon n cherche à se protéger du salarié n+1, le n+1 du n+2, et ainsi de suite. Cela revient à faire supporter les coûts de la structure par celui qui est en bas de l’échelle. Il est pourtant essentiel que tout le monde rame dans le même sens, sans quoi la barque tournera en rond. Or, il apparaît très vite qu’un véritable collectif partagé permettra efficacité, rentabilité, mais aussi joie ! Et cette gouvernance collective fera gagner un temps précieux par rapport au circuit hiérarchique de la prise de décision.

Cela étant, les objections sont nombreuses. Nous avons tous été formatés, depuis notre naissance, dans un sens inverse, celui de l’individualisme et de l’arrogance. En outre, il convient de laisser toute sa place au leadership naturel des uns ou des autres. Nous avons aussi tous une légitimité plus ou moins forte, en fonction de nos compétences, à mener telle ou telle action. Enfin, la communication est une vraie difficulté : l’horizontalité de la gouvernance partagée nécessiterait sans doute l’apprentissage d’une autre manière de communiquer, de sortir de la violence de l’oralité.

Comme s’y prendre alors ? Il y a là quelques principes indispensables. Le premier est la sélection. Il ne faut pas que des personnes toxiques intègrent le groupe. Trois cas de figures sont possibles : dans le premier, c’est la personne qui se met en difficulté elle-même : elle veut être sous influence, elle cherche un gourou. L’horizontalité la mettra alors en danger. Dans le deuxième, la personne sera toxique pour le groupe, par exemple en cherchant à prendre le pouvoir, en voulant embarquer les autres dans des démarches peu claires. Elle risque de faire du prosélytisme sur des croyances, de mélanger le public et le privé. Enfin, il existe un troisième type de personnes à ne pas intégrer : les passifs, ceux qui sont d’accord avec tout : elles peuvent empêcher d’avancer, alors que dans un groupe, il faut oser penser et agir. D’une certaine manière, le concept de gouvernance horizontale est exclusif : pour gouverner, on ne peut pas intégrer n’importe qui (pour le reste, il n’y a pas de souci). Il est donc nécessaire d’intégrer avec précaution.

Le deuxième principe concerne la situation où le collectif existe déjà, et des difficultés avec tel ou tel se produisent. Cela peut naître de peurs vis-à-vis du collectif, d’une connaissance insuffisante de soi-même et des autres, du mensonge envers soi-même. Or, pour faire ensemble, il est essentiel de sortir de ce que chacun veut avoir ou faire. Il faut d’abord travailler avec ce que l’on veut être, individuellement et collectivement : en quoi une partie de mon être va servir au bien commun, va tricoter le bien commun ? Qu’est-ce qui en moi fait sens pour le collectif ? Cela fait nécessairement sortir de la logique de la vente, pour rentrer à nouveau dans celui du don-contredon. Car si on donne tout le temps, on reçoit tout le temps. Il faut donc qu’il y ait une part de moi dans le collectif, mais jamais la totalité : la fusion avec le collectif n’est pas souhaitable. Mais alors, comment faire la distinction entre ce qui est objet de don, et ce qui est vendable ? Pour le savoir, le groupe doit clairement se poser la question de la contribution de chacun. Cela se fait en avançant, au fur et à mesure. Mais il sera essentiel d’arriver à faire l’adéquation entre les compétences des personnes, et leurs responsabilités. Pour cela, une coordination est essentielle, ce qui est très différent d’une hiérarchie.

Dans cet objectif, Valérie Osmont propose trois filtres. Le premier a trait à l’entretien d’intégration. Avant qu’une nouvelle personne soit intégrée à un collectif, celui-ci doit lui poser quelques questions : qu’est-ce que vous attendez du collectif ? Qu’est-ce que vous pouvez apporter au collectif ? Et enfin, comment imaginez-vous votre place dans le collectif, qu’est-ce qui fera que vous vous sentirez bien ou mal ? Sur tous ces points, il est donc essentiel que chaque groupe génère ses propres règles. Le deuxième filtre concerne la prise de décision. Le fondateur du collectif ne doit pas prendre la décision pour les autres. Pour cela, il faut définir ensemble les champs, les grands thèmes des décisions qui seront arbitrées ensemble. Et la prise de décision doit permettre que lors du vote, l’opinion de chacun puisse être exprimée. D’une certaine manière, exprimer une nuance permet d’exprimer une (sa) voix. Il convient donc de ne pas forcément chercher l’unanimité, mais l’expression de chacun dans le débat avant le vote est nécessaire. C’est le consentement (tout le monde peut vivre avec la décision) qui doit être visé, plutôt que le consensus (tout le monde est d’accord avec la décision prise). Enfin, le troisième filtre concerne la conduite à tenir en cas de conflit. Il faut alors revenir aux fondamentaux : ce qu’on est ensemble, ce qu’on naît ensemble. L’identité d’un groupe est dans son origine. Pour cela, il faut chercher à formaliser et écrire dès que possible. Les décisions doivent être écrites et communiquées. Avant une réunion, il faut préparer à l’avance les points à trancher, et les annoncer. Formaliser va créer un cadre de coopération pour celui qui va opérer l’action décidée collectivement.

In fine, cette gouvernance renouvelée doit introduire le groupe à la coconstruction et la coresponsabilité. Il ne faut donc jamais répondre seul à quelqu’un qui dit que quelque chose ne va pas. Le coordinateur doit donc maintenir ce fil rouge, mais il ne doit jamais faire seul. Nous assistons alors à une extension du domaine de la responsabilité qui est gage de la pérennité du groupe, et en même temps de sa liberté. Certainement une promesse à mettre en œuvre, à l’heure où les défis écologiques, sociaux, économiques et politiques atteignent des points critiques, qui mettent précisément en jeu notre liberté et notre capacité à agir !

Humeur : mettre (ou pas) une bouteille dans sa chasse d’eau

Il est des moments où je me pose des questions. Ainsi en était-il, il y a quelques jours, lorsque, entre autres petits gestes, j’ai entrepris d’installer deux bouteilles d’un litre et de 50 centilitres dans chacun des réservoirs des diverses chasses d’eau de mon domicile. Cela permet donc d’économiser, via le volume occupé, l’équivalent d’1,5 litre par chasse. Pour une famille nombreuse qui tire peut-être 20 fois la chasse d’eau dans une journée, en moyenne, cela fait 30 litres d’économisés par jour. Sur une année, avec une occupation de la maison de 320 jours, cela donne une économie de 9600 litres, soit un peu moins de 10 m³ (pour un service équivalent). En période de sécheresse, ce n’est pas négligeable.

Or, quelques heures après avoir œuvré ainsi à l’avenir de la planète, je croisais des proches qui revenaient d’une semaine de vacances sous les tropiques. Et soudain le vertige me prit ! A quoi bon ces petits gestes dérisoires pour tenter d’éteindre l’incendie terrestre, alors qu’à côté, le proche que l’on croise innocemment au coin de la rue ou lors d’un déjeuner de famille, s’emploie à déverser ce qu’il peut de combustible sur les flammes déjà dévorantes de l’anthropocène ? Certes, j’ai des arguments pour faire les choix que j’ai opérés, et je les assume totalement. Mais qu’est-ce que cette distorsion entre l’engagement des uns et l’inconséquence des autres dit de nous, de notre société ? Comment faire lien dans ces conditions avec celui que l’on peut côtoyer tous les jours ? Comment recréer des collectifs pour affronter les crises écologiques en cours ?

A ce stade, je n’ai pas de réponse, même si je tente et expérimente. Je ne peux que constater la dislocation du lien social, de certaines institutions qui le soutenaient, ou des grands idéaux qui le forgeaient. Je ne peux aussi que déplorer que la transition écologique ne soit pas (encore) un mouvement social qui nous feraient collectivement et décisivement avancer. Mais quoi qu’il en soit, partout où je passerai, dans mes lieux familiaux, personnels ou professionnels, j’irai vers chacun, et je me ferai l’apôtre des petits gestes, qui, mis bout à bout, bouleversent un mode de vie. Et inciterai chacun à mettre une bouteille pleine dans sa chasse d’eau. Car c’est là un engagement essentiel.