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Quelle démarche collective pour les entreprises engagées dans la transition écologique ?

Les politiques publiques de développement économique ont fortement encouragé, ces dernières décennies, la logique collective de clusterisation. Par cluster, il faut entendre la mise en synergie d’acteurs privés (grands groupes, ETI, PME, Start-Up…), d’établissements d’enseignement supérieur (universités, grandes écoles…) et de centres de recherche (relevant de l’université, ou du CNRS, de l’INRA…). Le présupposé qui soutenait ces initiatives était celui d’une insuffisance de l’offre, se traduisant par un déficit de qualité ou d’innovation des produits ou services des entreprises. Il s’agissait alors de placer au cœur des processus d’innovation des projets public-privés de R&D collaborative, afin d’enrichir le contenu technologique des solutions proposées par l’industrie française. L’élément de comparaison de ces politiques est la Silicon Valley, où on voit à l’œuvre depuis un demi-siècle un cercle vertueux lié à la concentration d’acteurs publics et privés sur un même lieu dans le domaine de l’informatique puis du numérique. En France, ces politiques publiques se sont incarnées dans les pôles de compétitivité depuis une petite quinzaine d’années. Leur feuille de route a été très axée sur l’innovation technologique, à l’amont des chaînes de valeur. Aujourd’hui, cette politique semble quelque peu battre de l’aile, car très dépendante des subsides publics fléchés vers le financement des projets de R&D collaborative. En outre, ces pôles ont péché d’un ancrage aval trop fable, gênant l’accès au marché des innovations développées.

Mais si une telle approche collective peut se justifier avec des entreprises à forte intensité en connaissances ou en technologies, elle demande à être fortement amendée si on veut l’appliquer au domaine qui nous intéresse, à savoir la transition écologique. Mais pourquoi des approches analogues seraient nécessaires en matière de transition ? Selon nous, parce que les initiatives entrepreneuriales qui émergent sur ces questions sont parcellaires, fragiles et dispersées. En effet, il est essentiel que la transition écologique ne soit pas la seule affaire des militants ou des associations. Il faut que des entreprises avec des approches mieux-disantes en matière écologique puissent se développer, pour franchir des seuils et générer des impacts territoriaux par le biais de leurs parties prenantes. Or, ce qui frappe quand on regarde ici ou là les jeunes entreprises qui s’engagent dans la transition, c’est leur manque de structuration interne et externe. Ainsi, on observe par exemple tout un mouvement de néo-paysans qui portent des projets de retour à la terre via la création de micro-fermes. Mais si ceux-ci ne parviennent pas à se structurer afin de gagner collectivement en efficience, il y a fort à parier que les porteurs de projets s’épuisent rapidement et jettent l’éponge devant les difficultés qui ne manqueront pas de se présenter.

La question devient alors : quelle approche collective promouvoir auprès de ces entrepreneurs de la transition ? Il nous semble qu’il faut alors tout simplement s’appliquer à soi-même les principes de la transition écologique. Celle-ci se nourrit souvent d’une réappropriation par les personnes et les organisations de leur propre destin. Nous l’avons vu, pour les entreprises classiques, les pouvoirs publics impulsent des dynamiques de clusterisation où, malgré tout, les acteurs restent extérieurs les uns aux autres. A l’inverse, pour les entreprises de transition, les mots clés pourraient être : initiative bottom-up, intégration, mutualisation, approche coopérative et développement à l’aval (vs R&D à l’amont). Ce serait donc aux acteurs eux-mêmes d’assumer l’initiative de leur regroupement, de viser une intégration des activités ainsi réunies, et de la faire dans le cadre d’une gouvernance coopérative. En effet, le modèle coopératif est le modèle de la transition, car il est vecteur pour les acteurs de leur propre empowerment à travers une gouvernance partagée. L’intérêt d’une telle démarche se situe à plusieurs niveaux : avoir accès à des ressources auxquelles l’entreprise ne peut accéder seule, monter et promouvoir une offre globale de transition écologique en prise avec les besoins des communautés humaines, ou encore permettre aux dirigeants de sortir de leur isolement pour affronter ensemble les enjeux très lourds de la transition. Notre intuition est que cela demande une intégration, une imbrication des activités entre elles, afin de sortir de l’extériorité propre aux réseaux classiques et d’aller vers une réinternalisation sous une forme coopérative des relations clés de l’entreprise avec son environnement. C’est alors que l’on pourra parler du partage de communs entrepreneuriaux. C’est le pari de la permaculture, qui, en matière de jardinage, met au premier plan la qualité de l’environnement de la plante (un sol vivant) et les interactions vertueuses du végétal avec les organismes vivants qui l’entourent. On a alors une intégration de la plante dans son environnement écosystémique, qui est factrice de sa fécondité, en dehors de tout apport extérieur d’intrants. C’est ce type de biotope et d’environnement qu’il faut recréer.

Des exemples commencent à émerger en France qui portent ces approches : la SCIC Tetris à Grasse, ou encore le réseau MInga. Mais force est de constater que même avec ce type d’entreprises, la coopération ne se décrète pas : elle nécessite le partage d’une vision de long terme qui est plus que la somme ou le recoupement des intérêts individuels. On en revient alors à cet enjeu de conversion, des organisations et des hommes qui y prennent part. Mettre en place des approches collectives de transition nécessitera des changements culturels : faire évoluer ma vision de l’autre pour comprendre que sa coopération est essentielle à ce que je veux construire ou vivre.

 

L’économie symbiotique, une nouvelle voie ?

Les éditions Actes Sud ont publié dernièrement un ouvrage qui semble recevoir un certain écho : l‘économie symbiotique, d’Isabelle Delannoy, ingénieur agronome ayant collaboré avec Yann Arthus-Bertrand. L’auteur y montre comment, selon elle, une nouvelle forme d’économie est en train d’émerger, imitant le fonctionnement naturel des écosystèmes, à rebours d’une économie extractrice, linéaire, à la gouvernance hiérarchique.

Isabelle Delannoy propose ainsi de mettre en système des phénomènes émergents et multisectoriels : agroécologie, biomimétisme, économie de la fonctionnalité, open source, interopérabilité, formes coopératives de gouvernance… Elle y voit des formes d’organisation de l’activité humaine mimant la symbiose, et donc potentiellement régénératrice pour les écosystèmes, les ressources, et le lien humain. Au cœur de cela, l’information joue un rôle essentiel : elle (in)forme la matière, le vivant ou l’humain, elle les organise. Son accroissement et sa transmission permettent de sortir de l’aporie des limites physiques auxquelles l’humanité se trouve confrontée, en permettant d’optimiser l’usage des ressources à disposition. Ainsi se dessine un nouveau chemin qui sort des logiques d’exploitation au profit de celles de relation et d’efficience.

L’auteur fournit des réflexions intéressantes au sujet de ce qu’elle appelle les « méta-entreprises », qui nous concernent plus particulièrement. La question est de savoir comment construire des « coalescences d’entreprises » selon des logiques symbiotiques. Ainsi apparait l’intérêt de démarches de mutualisations ou de coopérations interentreprises, incluant producteurs et consommateurs, construisant ainsi des « communs entrepreneuriaux », permettant une meilleure efficience des activités et une distribution juste de la valeur. Les méta-entreprises, comme formes organisant des « territoires de flux », sont ainsi les structures à vocation coopérative qui permettent la réalisation de cette symbiose. C’est précisément que ce que nous voulons mettre en chantier à travers notre projet.

Si l’ouvrage n’offre pas de démonstration scientifique, il n’en propose pas moins des intuitions qui permettent un pas de côté pour réenvisager ce que serait un développement harmonieux. En ce sens, il prend régulièrement appui sur les travaux de Pierre Teilhard de Chardin, offrant ainsi une perspective d’avenir de long terme à l’humanité, refusant un choix binaire entre fuite en avant technologique et simple adaptation devant le chaos environnemental à venir. Incontestablement, les éléments du puzzle sont présents, mais le chemin n’est pas écrit. Et si l’économie symbiotique est potentiellement déjà là, les anciens modes de fonctionnement sont encore majoritaires, en une sorte de coexistence des contraires, que Robert Musil, dans L’homme sans qualités, analyse bien comme essentielle à notre époque. Il n’en reste pas moins que voici une grille de lecture très riche offerte à tous les praticiens qui voient en la transition écologique un chemin de régénération pour l’homme.