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Profitons de la crise du Covid-19 pour engager résolument la transition écologique de l’économie régionale !

Ce texte sur la transition écologique de l’économie régionale est une contribution à la consultation lancée par la Région Grand Est dans la perspective de la rédaction d’un Business Act Regional, en même temps qu’une tribune, signée par deux professionnels du développement territorial :

  • Emmanuel Paul, président de la SCIC Kèpos, qui réunit à Nancy une vingtaine de jeunes entreprises engagées dans la transition écologique
  • Stéphane Gonzalez, chargé de développement économique pour une collectivité territoriale de la région.

Il est publié simultanément sur le blog « Projets pour la transition écologique« , et le site Notre Plan.net. Il a été envoyé à tous les élus du Conseil régional Grand Est.

L’Etat et le Conseil régional Grand-Est viennent de lancer un “Business Act”visant à élaborer un plan de relance ambitieux, suite à la crise sanitaire du Covid-19. La démarche paraît salutaire : selon la note de conjoncture de l’INSEE du 7 mai 2020, la région a enregistré une baisse d’activité de près d’un tiers, et selon la Dares (Ministère du travail), le nombre de demandeurs d’emploi (catégorie A, n’ayant pas du tout travaillé au cours du mois précédent) y a progressé de plus de 22% entre mars et avril, soit la plus forte hausse mensuelle jamais enregistrée. En France, on comptait fin avril plus de 4,5 millions de demandeurs d’emploi (catégorie A), soit 30% de plus depuis fin janvier.

La crise du Covid-19 révèle nos fragilités

Mais s’il s’avère aujourd’hui indispensable de réviser les stratégies et les modalités du développement économique régional, c’est aussi et surtout parce que la crise sanitaire a révélé de grandes fragilités.

Fragilité d’abord de notre système de soins. La logique comptable des dernières années a profondément affaibli l’hôpital public, malgré les alertes constantes des personnels soignants. Ainsi, au début de la pandémie, la France comptait un nombre de lits et de places en soins intensifs bien plus faible que l’Allemagne, par exemple. Mais c’est surtout sur la disponibilité des masques et des tests que la différence a été la plus tangible. Alors que l’Allemagne, ou la Corée du sud, ont pu procéder massivement à des tests pour isoler rapidement les malades, en France, comme ailleurs, leur absence a conduit à la seule stratégie possible, celle du confinement généralisé, au détriment de l’activité économique.

La pandémie a aussi mis au premier plan la fragilité d’un certain modèle de développement, marquant ce qui serait, au yeux de nombreux observateurs, la fin de la mondialisation telle que nous l’avons connue jusqu’à présent. Notre très forte dépendance industrielle vis à vis de la Chine a ainsi conduit, dans un pays aussi développé et avancé technologiquement que le nôtre, à la pénurie d’un produit aussi simple à réaliser qu’un masque chirurgical !

Nous sommes dans un moment historique :  la “crise” est étymologiquement le moment de la décision, du tri.  Or, comme l’exprime si bien Bruno Latour, cette crise sanitaire est comme “enchâssée dans ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible. Si nous avons de bonne chance de « sortir » de la première, nous n’en avons aucune de   « sortir » de la seconde. Les deux situations ne sont pas à la même échelle, mais il est très éclairant de les articuler l’une sur l’autre.”

Faire face à la mutation écologique

Si de puissants intérêts économiques et financiers cherchent aujourd’hui à différer ou faire annuler des normes environnementales estimées trop contraignantes, la réalité matérielle, physique, du globe, se rappellera toujours à nous. Rappelons ici brièvement quelques unes de ces “données de base”. Le changement climatique est bien entamé, et nous en voyons régulièrement les manifestations. Si les émissions mondiales de Gaz à Effet de Serre (GES) se poursuivent au rythme actuel, nous atteindrons les +1,5 °C entre 2030 et 2050 (pour atteindre au moins +4 °C d’ici la fin du siècle) c’est à dire que nous entrerions, d’ici 20 ou 30 ans à peine, dans un monde totalement différent de celui que nous avons connu jusqu’alors, celui-là même qui a permis la formidable croissance économique des 70 dernières années : multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes (inondations, vagues de chaleur), qui deviendront des menaces permanentes ; baisse des rendements agricoles et de la pêche, partout sur la planète, sous l’effet conjugué du réchauffement et des atteintes diverses à la biodiversité (urbanisation, usage des pesticides et insecticides, pollutions des terres et des mers). Augmentation de la mortalité directe due aux pics de chaleurs, problèmes d’accès à l’eau (notre région connaît depuis plusieurs années déjà des situations de sécheresse structurelles), et augmentation de la propagation de maladie portées par les insectes, notamment. Rappelons ici au passage que de nombreux scientifiques établissent un lien au moins indirect entre les atteintes à la biodiversité (braconnage, déforestation) et l’apparition de nouveaux virus engendrés par zoonose comme le Sars-Cov-2.

La société civile est de plus en plus consciente de ces enjeux. Les marches pour le climat, les mouvements de jeunesse, les associations et ONG ont contribué à faire connaître et affirmer la priorité de ces questions (plus de deux millions de signataires pour la pétition “L’Affaire du siècle”, par exemple). Les étudiants ne sont pas en reste, en “refusant de contribuer par leur travail à l’accélération des crises environnementales et sociales et souhaitant mener une activité professionnelle cohérente avec l’urgence écologique” (l’Appel pour un réveil écologique compte déjà plus de 32 000 signataires et concerne 400 établissements en Europe). Les consommateurs eux-même se déclarent beaucoup plus sensibilisés, affirmant de plus en plus leurs préférences pour l’alimentation bio, les produits issus de circuits courts, les marques les plus respectueuses de l’environnement. Les entreprises de notre territoire doivent donc aussi prendre en compte ces tendances de fond !

Réinvestir la Planification 

C’est le propre des entreprises d’appréhender et de trouver des réponses à ce type de contrainte, et même de s’en saisir pour les transformer en opportunités, et de le faire mieux que leurs concurrents ! Mais ces mêmes entreprises ont besoin de visibilité, d’une stratégie claire, globale et cohérente, de long terme pour pouvoir y inscrire leurs propres stratégies de développement, programmer leurs investissements. Or, et c’est tout le paradoxe de notre situation, les entreprises et les banques les plus éclairées et conscientes de ces enjeux appellent justement les autorités publiques à de nouvelles formes de régulation ! Elles le savent, le “business as usual” est incapable d’appréhender les défis du changement climatique, les “externalités négatives” comme les pollutions diverses ou les émissions de CO2 n’entrant pas dans leur champ comptable. En la matière, il revient donc à la force publique d’agir et d’affirmer des orientations fermes et contraignantes, et surtout de réduire les incertitudes pour faciliter la bonne marche des acteurs économiques.

L’Histoire est riche d’enseignements à cet égard. Dans un papier récent, le grand historien Patrick Weil rappelle que lors de la première guerre mondiale, jusqu’à l’issue de la seconde, l’Etat a su mettre en place une forme de planification : “dans l’administration, il y avait encore beaucoup d’ingénieurs et au sein du gouvernement, des personnalités qui surent prendre des tournants immédiats et radicaux. La réquisition puis la planification ne leur firent pas peur, pas plus qu’au patronat, à qui elle signifiait que l’entreprise devait songer, au-delà de la satisfaction de ses actionnaires, à sa responsabilité sociale. (…) Aujourd’hui, le chômage de masse n’attend même pas la victoire contre la pandémie pour exploser, tandis que se profile à l’horizon une nouvelle guerre de l’humanité contre un ennemi commun, le réchauffement climatique. La planification doit redevenir non le cadre de toute l’action économique mais, selon la méthode de Monnet, une coopération dans des secteurs-clés, décisifs aujourd’hui pour l’emploi et le climat.”

Vers une nouvelle économie industrielle

S’agissant par exemple de l’industrie, un consensus semble se dégager, à l’occasion de l’épidémie de Covid-19, pour affirmer que la relocalisation des activités productives est une nécessité pour notre pays et pour l’Europe. En ce sens, nous vivons maintenant une fenêtre d’opportunité exceptionnelle, qui peut permettre dans le même temps à cette industrie nationale et européenne d’opérer sa transition écologique. Cela étant, il va nous falloir gérer cette mutation dans un contexte de ressources énergétiques, matérielles et financières anémiées. C’est toute la difficulté de la phase qui s’ouvre. Comment donc l’appréhender ?

Trois séries de causes peuvent être évoquées pour expliquer la déshérence industrielle de la France. La première est liée à la dynamique des gains de productivité dans l’industrie : ceux-ci font que l’on produit la même valeur ajoutée avec des ressources humaines moindres. C’est ce qu’explique le prix Nobel d’économie Paul Krugman : la destruction d’emploi dans l’industrie vient du fait que l’on produit autant avec moins d’hommes. La deuxième série de causes a trait à la non-soutenabilité en France et en Europe des activités productives intenses en travail. En effet, dès que l’on parle de production de masse à faible valeur ajoutée, les coûts salariaux des pays d’Europe occidentale ne sont pas compétitifs par rapport à ceux de l’atelier du monde qu’est devenu la Chine. Enfin, la troisième série de causes concerne les trajectoires économiques divergentes des pays de la Zone Euro. Celle-ci n’est pas suffisamment intégrée, notamment en termes budgétaires, et immanquablement se font jour des pays du Sud qui consomment et accueillent des touristes, et des pays du Nord qui produisent cher des biens pour l’exportation qui valent chers. C’est trois séries de facteurs ont décimé l’industrie française.

Mais cette dernière fait aujourd’hui face à un enjeu encore plus crucial, existentiel pour l’avenir de nos sociétés : le verdissement de ses process. La situation actuelle se caractérise par une sous-traitance de l’activité industrielle à la Chine et aux pays à bas coûts, et donc une externalisation de nos émissions de gaz à effet de serre. Il nous faut donc rapatrier ces activités chez nous, et les verdir dans le même temps. Par ailleurs, l’explosion du chômage qui suit l’épidémie de Covid va impliquer une réorientation de l’offre de travail vers les secteurs clés de la transition écologique, par exemple la rénovation thermique des bâtiments, ou encore l’agriculture. Pour piloter cette transformation, rien ne se fera sans un effort conséquent de planification, dans la tradition du Commissariat Général au Plan. Tout cela devra s’opérer avec une demande dépréciée qui va se traduire par des débouchés moindres pour l’industrie. En même temps, cela est une chance, un aiguillon pour réorienter la consommation dans une logique de sobriété en phase avec ce que nos écosystèmes peuvent supporter.

Nos propositions pour la transition écologique régionale

C’est donc bien à une nouvelle forme de planification et à de nouvelles régulations que nous appelons aujourd’hui. Elles doivent prendre forme dans le cadre d’un développement économique décentralisé qui, depuis la loi Notre, s’appuie sur les deux piliers que sont la Région et les Métropoles. Nous sommes convaincus que la crise du Covid-19, qui appelle un soutien nécessaire de la collectivité auprès des branches et des entreprises les plus touchées, offre justement l’opportunité de mettre en place de nouvelles orientations capables de prendre en charge les enjeux écologiques, qui représentent la plus forte menace pour nos société, à moyen terme. 

Pour cela, plusieurs leviers devraient être actionnés, simultanément : 

Dans le domaine de la formation et des ressources humaines : 

  • Réorienter le Plan de formation régional en investissant massivement dans la formation professionnelle des personnes qui vont perdre leur emploi, pour réorienter cette force de travail vers les secteurs de la transition écologique. La bonne nouvelle étant que la transition écologique devrait se solder par une création nette d’emploi, via la relocalisation d’activités et le développement de nouvelles filières (recyclage, réemploi, travaux d’économie d’énergie dans les bâtiments existants, etc.). On pourrait par exemple s’inspirer du programme ECECLI qui, a recensé, qualifié et quantifié les nouveaux métiers de la transition écologique ainsi que l’évolution des métiers existants, par grands secteurs, pour la région Ile-de-France. Mené en collaboration avec les branches professionnelles, ce travail permettrait de dégager une stratégie partagée des enjeux des grandes secteurs d’activité.
  • Assumer les pertes d’emploi dans les secteurs les plus émetteurs de Gaz à Effet de Serre. Ceci est clairement le cas dans l’automobile : l’électrification du parc n’aura qu’un impact limité en matière d’émissions de GES si la taille du parc n’est pas revue à la baisse. La diminution du poids des voitures et une diminution de moitié du parc de voitures disponibles doivent être un objectif politique. A ce sujet, le pôle “Véhicule du futur” a un rôle essentiel à jouer, mais il devra intégrer beaucoup plus fortement les objectifs de neutralité carbone et de sobriété. Il est par exemple inutile de développer le véhicule autonome aujourd’hui si son modèle économique ne prévoit pas, dès l’origine, que ce sera un véhicule partagé (risque d’effet rebond).
  • Créer une filière de formation initiale et continue de haut niveau pour les cadres industriels sur le management de la transition écologique dans l’industrie.

Dans le domaine réglementaire :

  • Renforcer les contrôles liées aux normes et règles environnementales actuelles. Cela est  vertueux pour l’environnement, et dans le même temps protège le marché intérieur : les produits manufacturés issus de Chine ou d’Asie du Sud-Est, pour peu qu’on les contrôle vraiment, ne sont la plupart du temps pas au niveau des standards demandés. 
  • Renforcer le champ et les obligations liées à la Responsabilité Elargie des Producteurs (REP) pour renchérir de façon considérable l’usage des produits low-cost importés, et rendre plus accessible les produits à durée de vie longue ou réparables. Cela solvabiliserait immédiatement les filières de réemploi.

Dans le domaine de la planification industrielle du territoire :

  • Augmenter sensiblement, à travers un effort de planification, les investissements productifs publics bas carbone, en créant une société d’équipement régionale qui s’appuie résolument sur les outils financiers mis à disposition par l’Union Européenne. La transition écologique nécessite des investissements publics et privés importants. Or, ces dernières décennies, les plans d’ajustement structurels ont justement conduit à réduire l’investissement public. Dans une logique de planification, il est au contraire indispensable de programmer ces investissements bas carbone, via par exemple une société mixte permettant de conjuguer capitaux publics et privés.
  • Prise de participation directe du Conseil régional et des métropoles dans les entreprises clés de la transition écologique du territoire, pour peu qu’elles aient leur centre de décision sur la région. Cela est essentiel pour orienter les stratégies industrielles et économiques vers la transition bas carbone, de manière cohérente et organisée.
  • Orienter la commande publique en renforçant la pondération des critères environnementaux dans les appels d’offres.

Dans le domaine du financement :

  • Ne plus soutenir avec de l’argent public aucun projet d’innovation ou d’investissement qui ne soit pas, sur la base d’une évaluation ex-ante, compatible avec l’objectif de la neutralité carbone en 2050. Faire de même avec les Prêts Garantis par l’État (PGE) et autres outils financiers spécifiques à la période Covid. Comme l’affirme la Convention citoyenne pour le Climat, il faut  cesser de soutenir “l’innovation pour l’innovation”. Il ne s’agit pas de contrôler ex-ante toute innovation : simplement, une innovation ou un investissement industriel qui ne répondra pas aux objectifs de neutralité carbone ne pourra dorénavant plus bénéficier du soutien financier public (fonds régionaux, appui des dispositifs territoriaux comme les incubateurs, BPI). Nous affirmons ainsi le rôle indispensable de la collectivité d’orienter le développement économique en faveur de la transition, ce que le marché est aujourd’hui incapable de faire, seul.
  • Cette approche sélective des projets bénéficiant d’un soutien public devra être étendue à tous les leviers d’action en faveur des entreprises, en particulier à l’échelle locale. Les commissions départementales d’aménagement commercial (CDAC) devront par exemple intégrer l’impératif de neutralité carbone dans l’évaluation des projets proposés, y compris en aval, au niveau du consommateur (par exemple : le nouveau commerce implanté devra proposer une solution de réemploi / réparation / recyclage et intégrer une chaîne régionale dédiée).
  • Œuvrer au circuit local de l’argent en multipliant les véhicules d’investissements de proximité (fonds, CIGALES, sociétés de capital-risque régionales). Les monnaies locales complémentaires devront également être beaucoup plus soutenues qu’elle ne le sont aujourd’hui : elles sont des leviers décentralisés très efficaces pour favoriser des chaînes d’approvisionnement et de distributions locales. 

Les questions fiscales sont essentielles pour réorienter l’économie. Même si elles ne sont pas du ressort de la Région, nous ajoutons deux actions supplémentaires dans ce domaine :  

  • Relancer la taxe carbone, en la ciblant uniquement sur les entreprises, pour que les solutions de sobriété deviennent plus rentables que les solutions carbonées, et en affecter les produits à l’accès des ménages modestes aux modes de vie bas carbones.
  • Réorienter la fiscalité afin de renforcer le coût du capital, et diminuer le coût du travail, pour rendre plus compétitives les solutions peu intenses en capital mais intenses en main d’œuvre. C’est la voie pour modérer l’innovation technologique qui cherche à substituer la main d’œuvre humaine par des solutions techniques : une piste essentielle vers la sobriété et de création d’emplois.

Les échelons européens, nationaux et régionaux sont étroitement imbriqués. On ne peut parler de l’un sans faire appel à l’autre. Nos propositions pour la région ont donc nécessairement des résonances nationales ou européennes.

Ces quelques propositions méritent d’être affinées, précisées, chiffrées. Il nous semblait important, à ce stade, de répondre à l’appel à contributions lancé par l’Etat et le Conseil Régional Grand-Est à l’occasion du Business Act, en posant les quelques jalons de ce que devrait être, selon nous, un développement économique régional pleinement orienté en faveur de la transition écologique. 

La crise du Covid-19, qui hélas en présage d’autres, nous offre justement l’opportunité de sortir d’un modèle de développement délétère et de mettre en place les bases d’une société bas-carbone. Ce choix de société doit d’abord être un choix démocratique, qui dépasse largement les cercles entrepreneuriaux, pour engager ensemble entreprises, collectivités, et associations, chefs d’entreprises et syndicats, consommateurs et citoyens, vers un avenir viable et désirable.

Quelques outils de financement pour les projets engagés dans la transition écologique

Le collectif Kèpos a consacré sa dernière réunion à la question du financement des initiatives de la transition. Samuel Colin, membre du Plan B, d’une CIGALES de la région Grand Est, et salarié du Florain, nous a présenté différents outils. Les réflexions ici présentées sont nées d’une prise de conscience, au Plan B et ailleurs, de la difficulté que certains projets atypiques et très engagés peuvent avoir à se financer, en particulier devant la frilosité des banques. Les outils suivants sont donc pertinents dans la sphère de la transition écologique. Ils peuvent être mobilisés en complément des dispositifs usuels de la chaîne d’accompagnement classique.

Une banque pas comme les autres : la Nef

Commençons par une banque qui ne réfléchit pas comme les autres, la Nef. Ce n’est d’ailleurs pas (encore) une banque, mais une société financière. Il s’agit d’un établissement véritablement coopératif, qui ne finance que des projets avec une charte de valeurs proche de celle de Kèpos. Dès lors, elle rend publique la liste de la totalité de ses prêts, ce qu’elle est la seule à faire. Elle n’a pas d’agence, et fonctionne avec des banquiers itinérants. Ceux-ci sont donc à même de se rendre compte de la réalité des projets qu’ils soutiennent. Cela leur permet une finesse d’analyse qui donne des arguments pour financer des projets sur lesquels d’autres banques ne vont pas. La Nef a également la particularité de ne pas se financer sur les marchés financiers. Les fonds prêtés proviennent donc directement des épargnants. La banque a ainsi passé sans dommage la grande crise de 2008. La Nef commence à proposer ses services aux particuliers, sous forme de livrets d’épargne. Elle est en attente d’avoir l’agrément bancaire complet avant de se lancer complètement sur ce marché. Elle doit pour ce faire satisfaire à la réglementation prudentielle issue de la crise de 2008, très complexe et contraignante, et peut-être pas tout à fait adaptée à ce type d’établissement. Pour des épargnants ou des porteur de projets, le recours à la Nef peut s’expliquer par le souhait de vouloir sortir de l’argent des marchés financiers. Or, l’épargne d’un ménage constitue souvent la plus grande part de son impact carbone, car, dans un établissement bancaire lambda, elle peut servir à financer des projets climaticides. C’est donc une démarche éminemment responsable que d’épargner dans un établissement comme la Nef. En revanche, ses services sont souvent plus chers, du fait d’un accès moindre à l’argent très peu cher des banques centrales.

Le financement collectif citoyen

La solution suivante qui peut être mobilisée est le financement collectif citoyen par la prise de parts, à travers plusieurs possibilités :

  • La première pratique peut être de proposer à des proches de souscrire. C’est une pratique tout à fait adaptée dans le cas de SCIC ou SCOP, et qui permet, par le jeu des collèges, que les fondateurs ne perdent pas la main sur la gouvernance de l’entreprise. Ce peut être mené via le bouche à oreille, à l’image de la levée de fonds coopérative menée en ce moment par Mobicoop (l’Enercoop de la mobilité). C’est aussi possible en passant par des plate-formes de crowdfunding dédiées, proposant la prise de part dans un projet.

  • La deuxième possibilité est de passer par le réseau des CIGALES (Clubs d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire). Une CIGALES est un groupe de particuliers de 6 à 20 personnes qui mettent chaque mois une somme au pot commun, et qui avec prennent des parts minoritaires dans des entreprises en création ou en développement. L’intérêt principal est de faire entrer les entreprises en question dans un réseau. Il existe 8 CIGALES en Lorraine. Pour l’investisseur, c’est un moyen d’être sûr que son argent ne travaille pas contre soi. Ca permet également au banquier de voir que le porteur de projet n’est pas tout seul : il rentre dans un réseau d’appui qui le sort de l’isolement. Il peut arriver que des CIGALES s’endorment, peinant à faire fonctionner leur activité. Mais elles ont dans ce cas d’autant plus de sous : il ne faut pas les oublier ! Une CIGALES ne prend pas plus de 20 % du capital d’un projet. Elle ne recherche pas la lucrativité. Sauf en cas de gros succès, la culbute est extrêmement rare. Chaque investissement se fait pour une durée limitée, permettant que l’argent soit ensuite réinvesti dans un autre projet. Une CIGALES a une durée de vie de 5 ans, renouvelable. Chaque cigalier est engagé à minima sur cette durée. La charte de valeur de tel club est très proche de celle de Kèpos. Leur intervention est beaucoup plus souple que celle de Business Angels, qui peuvent être très intrusifs dans la gestion des entreprises où ils prennent des parts. Il s’agit également de montants plus faibles, qui ont pour objectif de faire levier sur d’autres financements. On est aux alentours de 3000 euros par ticket. Les CIGALES vont sur les projets en lesquels elles croient : il y a donc un vrai filtre, et des refus sont possibles. Le côte collectif de l’investissement permet au porteur de projet de bénéficier d’une vraie prise de recul, et d’un réseau qui peut débloquer des situations. Finalement, l’aspect financier n’est pas forcément le plus important. Cela prouve que l’ouverture du capital d’une entreprise est, pour elle, factrice de succès. Cela doit être anticipé dès la création de l’entreprise, car une augmentation de capital ultérieure coûte cher. Des apports en compte courant sont aussi possible, même si cela est moins souple : il y a plus de latitude d’usage pour du capital que pour de la dette. Les CIGALES sont hélas peu développées en Grand Est : il en existe seulement 12, contre plus de 200 en Bretagne. Cela permet aux Bretons des interventions sur des gros projets, de parcs éoliens par exemple. Il est donc essentiel chez nous que les CIGALES changent d’échelle.

  • Pour les gros projets, il est possible de mobiliser une sorte d’énorme CIGALES, nommée Garrigue. Celle-ci investit ou prête pour des montants de minimum 50000 €. C’est un dispositif national qui compte pas moins de 4,8 millions d’euros d’en cours. Il fonctionne via une épargne collective. Il est à mobiliser en cas de gros besoins.

Vertus et limites du financement participatif

La troisième solution à explorer est le financement participatif par chiffre d’affaires, avec des contreparties plus ou moins symboliques, voir carrément des pré-ventes. Il existe de nombreuses plate-formes proposant ce service. Côté associatif, on peut noter Helloasso, qui est gratuit et se rémunère via un système de pourboire. Côté entreprise, les plate-forme prennent généralement une commission de 8 % des montants collectés. La plate-forme Zeste, opérée par la Nef, est à signaler : elle fonctionne avec une charte de valeur proche de la nôtre. Elle est de ce fait très sélective sur les projets à financer. Le point clé à retenir est que beaucoup de projets ne savent pas mener leur campagne. Ce type d’opération peut, de ce fait, être très décevant. Alors que si elle est bien menée, elle génère de la trésorerie quasiment immédiatement, et, dans le cas des pré-ventes, du chiffre d’affaires dès le lancement de l’activité. Enfin, elle constitue une très bonne campagne de communication. Quelques points importants sont à retenir :

  • Il est essentiel, avant toute chose, de se renseigner et se former, en rencontrant des gens qui savent faire ou ont fait. Il existe pour cela un Mooc bien fait sur la plate-forme Helloasso.

  • Kèpos et le Plan B sont des ressources à mobiliser : ils peuvent à eux deux fournir une assistance, moyennant le paiement d’une quote-part sur les montants collectés.

  • Il faut maîtriser sa communication : ne pas communiquer sur le financement participatif en cours tant que 10 % de la somme n’a pas été levée, et ne pas parler aux médias tant que 50 % du total n’a pas été atteint : il faut diffuser quand la campagne est déjà en train de marcher.

  • Il existe des choses qui ne se financent pas par crowdfunding.

  • Il convient d’être rigoureux dans la gestion de l’après : les contreparties doivent être prêtes avant le lancement de l’opération.

  • Les contreparties doivent inciter les financeurs à s’impliquer dans la suite du projet.

  • Il faut être vigilant quant à la saisonnalité.

Le rôle des monnaies locales complémentaires

Cet exposé sur les modes de financement alternatifs est l’occasion de faire un focus sur la monnaie locale complémentaire nancéienne : le Florain. Actuellement, 80000 Florains sont en circulation. Les principes d’une telle monnaie sont les suivants :

  • Orienter la consommation vers certains acteurs, ayant souscrit une charte de valeur.

  • Orienter la production vers certaines pratiques ou fournisseurs,

L’objectif est ainsi de mettre en place des cercles vertueux, liés au circuit local de l’argent. Cela fonctionne plus ou moins bien selon les filières.

La Loi ESS de 2014 fixe une parité entre une unité de monnaie locale (ici le Florain) et un euro. De ce fait, tout euro changé en Florain est ensuite mis dans un fonds de réserve dans une banque, en l’occurrence, pour le Florain, la Nef. Celle-ci s’est engagée à prêter un montant égal à deux fois ce fonds de réserve à l’économie locale. Une convention a été signée en ce sens en décembre 2018 entre la banque et l’association du Florain. A l’heure actuelle, le Florain compte 126 adhérents professionnels, et plus de 600 adhérents particuliers. L’objectif est de 1000 adhérents en 2019. Un projet de dématérialisation est à l’étude pour les pros. Le lancement de cette monnaie locale est un succès, et il y a actuellement plus de Florains en circulation à Nancy que de Stücks à Strasbourg. Le benchmark de toutes les monnaies locales françaises est l’Eusko, au Pays basque : l’équivalent d’un million d’Eusko est en circulation, et des entreprises ont pu se pérenniser grâce à cela. Le Florain fonctionne avec un permanent à temps partiel, et des bénévoles. Cela crée une organisation très résiliente, peu dépendante des subsides publics. Une monnaie locale a pour objet de créer du lien, et est toujours liée à un territoire. Pour le Florain, il s’agit du Sud Meurthe-et-Moselle. Il existe donc des groupes locaux en création à Toul, Pont-à-Mousson et Lunéville. Les perspectives sont les suivantes : sortir des subventions, et changer d’échelle pour avoir des impacts sur le territoire (objectif : 1 % des habitants du territoire utilisateurs d’ici 4 ans).

En quoi une monnaie locale est factrice de résilience ? Deux niveaux de lecture sont possibles :

  • Le fonds de réserve ne va pas au secteur spéculatif. Ceci est théoriquement vrai, mais empiriquement très limité.

  • En cas de crise grave liée à un effondrement financier global, impliquant une panique bancaire avec une paralysie de la monnaie, une monnaie complémentaire peut paraître être un outil de résilience, à condition qu’elle soit désindexée de l’euro. On n’en est clairement pas là, et il ne faut pas le souhaiter !

Quoi qu’il en soit, et même si une monnaie locale complémentaire n’a pas fonction d’épargne (elle est complémentaire, et pas substituable), ces réflexions doivent introduire à une véritable prise de conscience des impacts écologiques des investissements faits avec l’épargne de chacun : l’argent épargné peut avoir un impact carbone désastreux en fonction de ce qu’il sert à financer !

Journal de bord de Kèpos #2 : structurer la démarche

Les six premiers mois (de janvier à juin 2018) de Kèpos ont permis de tester l’idée. Ce test a pris la forme d’un premier collectif d’entreprises, qui ont pu ensemble définir la vision qui présidait à leur rassemblement. Dans le même temps, l’idée a été présentée à un certain nombre d’acteurs, qui ont pu apporter leur éclairage sur les facteurs clés de succès d’une telle démarche. Au mois de juin 2018, la feuille de route était donc considérablement éclaircie, permettant de définir les enjeux auxquels il s’agissait de répondre, les objectifs de la démarche, les outils et méthodes à utiliser et les modalités de financement à mobiliser. A partir de là, le deuxième semestre 2018 allait être le temps de la structuration.

D’un point de vue juridique, cette structuration s’est faite en deux temps. Tout d’abord, Kèpos a été accueilli au sein de la Coopérative d’Entrepreneurs Synercoop, une SCIC autogérée basée en Meuse. Celle-ci a permis que Kèpos puisse facturer, et surtout a ancré le projet au sein d’un écosystème de l’Economie Sociale et Solidaire très favorable. Ceci s’est également traduit par le transfert de méthodes et de compétences, de Synercoop vers Kèpos, notamment quant aux questions de gouvernance partagée. Cela étant, ce n’était pas Kèpos en tant que collectif qui était accueilli au sein de Synercoop, mais plutôt son coordinateur, ce qui limitait les marges de manœuvres. En particulier, il était de plus en plus demandé, de la part du cercle de partenaires en train de se construire autour de Kèpos, que le collectif se dote d’une personnalité juridique propre. A moyen terme, l’objectif était bien que celle-ci soit créée sous le format d’une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif). Afin de progresser petit à petit, les membres de Kèpos ont choisi de passer par une étape associative. C’est ainsi que l’association de préfiguration de la SCIC Kèpos a été créée le 11 décembre 2018. Il s’agit là d’une phase transitoire, celle-ci devant se transformer en SCIC avant l’été 2019. Ce type de processus présente l’avantage qu’il y a continuité de la personnalité morale quand l’association se transforme en SCIC : les conventions passées par l’une sont conservées par l’autre. C’est d’ailleurs, à notre connaissance, le seul cas où une association peut se transformer en entreprise.

Le deuxième chantier de cette phase de structuration concernait le financement de l’initiative. De premiers jalons ont été posés en la matière. Tout d’abord, les membres du collectif ont commencé à contribuer à son fonctionnement. Calculée en fonction de la marge brute de chaque entreprise, une participation est demandée à chacun trimestriellement. Cette contribution est bien sûr appelée à croître au fur et à mesure que les activités des membres vont se développer. Une deuxième source de financement a été initiée, à travers la réalisation de prestations pour les membres du collectif. En l’occurrence, il s’est agi de prestations d’assistance dans la recherche de financements, ainsi que de services de facilitation commerciale. Enfin, un premier essai de demande de financement auprès d’une fondation a été réalisé. Ce galop d’essai, auprès de la Fondation Amar y Servir, abritée par la Fondation Terre Solidaire, a été couronné de succès. La somme récoltée permettra de professionnaliser la communication du projet. Dans le même temps, un certain nombre de contacts a été pris dans la perspectives de soutiens publics ou privés, financier ou non, permettant d’envisager avec confiance les prochaines étapes : la création et la structuration de la future SCIC.

Enfin, le dernier axe de structuration du projet durant ce deuxième semestre 2018 a concerné la cohésion du collectif. Celui-ci s’est d’abord étoffé de nouveaux membres, qui ont permis de diversifier et renforcer ses compétences. L’objectif est d’arriver le plus tôt possible à une vingtaine de membres engagés de manière pérenne et déterminée. Ensuite, les interactions entre les membres se sont développées. Cela a pu prendre la forme de collaborations, ponctuelles ou plus durables, au service de la résolution de problématiques des uns ou des autres. Cela est encore émergent, mais les promesses sont là. Autre point de satisfaction : la cohésion du groupe monte en puissance. Chacun connaît mieux l’autre et ressent l’effet positif de prendre part à un groupe qui partage les mêmes valeurs et engagements. Il est de plus en plus clair que chacun prend du goût à la rencontre avec l’autre. De plus, des projets communs commencent à émerger. Ceux-ci concernent pêle-mêle la création d’un pôle d’activités de la transition écologique à Nancy, la mise en route d’une halle commerciale dédiée à la transition, la commercialisation commune de prestations auprès des entreprises du territoire, l’organisation d’une exposition d’art contemporain, ou encore l’élaboration d’une dispositif de préincubation des entreprises de la transition, dans le cadre de l’Appel à projets de la Région Grand Est « Fabrique à projets d’utilité sociale ». Enfin, l’intégration de Kèpos dans son environnement socio-économique se conforte, dans la foulée de discussions fructueuses avec le Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle, ou encore le Plan B.

Bref, l’enthousiasme est là ! Nous tous, membres de ce projet, vous en souhaitons autant pour cette nouvelle année 2019 ! Puissions-nous tous être des acteurs engagés et joyeux au service des autres, du monde et de notre planète !