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Changer de comportement dans la perspective de la transition écologique

Kèpos recevait dernièrement Thibaud Diehl, chargé de mission à l’ALEC (Agence Locale de l’Energie et du Climat) de Nancy, pour discuter des changements de comportement dans la perspective de la transition écologique. Voici quelques éléments fruits de nos échanges,.

« Tout consomme de l’énergie, et donc émet des gaz à effet de serre (GES) » : telle est la prise de conscience à opérer avant tout changement de modes de vie. Les émissions de GES se mesurent en tonnes équivalent CO2. Il est donc essentiel, à titre personnel, de savoir et de suivre où l’on en est. Quatre postes d’émissions sont à prioriser : l’habitat, le transport, l’alimentation, et les déchets. Il importe également de bien comprendre que l’électricité n’est pas une énergie, mais un vecteur d’énergie, produit à partir d’un combustible, ou de sources renouvelables (en France, essentiellement l’hydraulique). Le numérique est très consommateur de ressources, aussi bien à la production, qu’à l’usage et au recyclage. Il est symptomatique de l’enjeu lié à la récupération d’énergie (par exemple dans les data centers), pour produire soit de l’électricité, soit de la chaleur. Mais quoi qu’il en soit, le domaine le plus consommateur d’énergie est l’habitat.

Le bâtiment est donc plus émetteur de GES que les transports. Or, sur ce sujet, la simple modification de son comportement permet d’atteindre des résultats considérables (jusqu’à 40 à 50 % d’économies d’énergie). Le premier poste de consommation énergétique dans l’habitat est le chauffage : de 2/3 à 3/4 de la facture énergétique d’un logement en Lorraine. Pour ajuster ses usages à ses besoins, ce qui va compter est le temps de sollicitation des appareils. Il faut donc utiliser l’énergie là où j’en ai besoin, quand j’en ai besoin. Cela aboutit à une forme de bien-être : on se sent mieux, car on est en accord avec ce dont on a réellement besoin. La situation dépend également du type de logement que l’on occupe : une grande maison ancienne va plus consommer qu’une petite maison récente, mais il existe toujours des marges de manœuvre pour faire évoluer ses comportements.

Le deuxième poste de consommation dans un logement concerne l’eau chaude sanitaire. Celle-ci va dépendre du nombre de personnes utilisatrices, et du temps d’utilisation. L’efficacité du système va être très liée au débit des points d’eau. Le limiter est l’action prioritaire. Pour avancer, il est essentiel de suivre ses consommations, et de se comparer. A partir de là, on peut agir sur ce que l’on peut, en fonction de sa situation. L’eau chaude représente 900 kWh/pers/an, l’électricité jusqu’à 3000 kWh/pers/an. Sur ce dernier point, la question clé est de savoir si j’ai besoin de tant d’appareils pour vivre. Il est alors possible de changer son comportement et ses modes de vie avant de changer ses appareils, en faisant toujours ce que l’on est prêt à faire. Bien sûr, le potentiel de gains diminue avec le temps. Tout cela revient finalement à hiérarchiser le confort, le financier et les économies d’énergie. Ce changement est rendu aisé par le fait que suivre ses compteurs, chez soi, est relativement simple (beaucoup plus que de mesurer sa consommation d’essence par exemple). Le collectif, le partage de bonnes pratiques avec d’autres, est un très bon moyen d’avancer. C’est le propos du Défi Familles à Energie Positive. L’interface Internet de ce concours est ouverte à tous, et permet d’évaluer ses consommations corrigées du climat.

Le changement de comportement doit venir de soi : imposer aux autres de l’extérieur n’est d’aucune utilité. Mais globalement, on constate que la motivation est avant tout financière plutôt qu’environnementale. Changer est souvent vu comme une contrainte et comme une perte de temps. A tort, le statu quo peut être perçu comme un élément de bien-être. Mais quelque part, il s’agit aussi d’être réaliste, en prenant en compte une réalité non immédiatement accessible, mais qui est en train de remettre en cause notre qualité de vie de manière définitive : des limites physiques propres au système terre ont été franchies, et ce que l’on ne fait pas maintenant va se traduire à terme par un retour du refoulé encore plus catastrophique. Il faut donc être très clair sur ce que va être le monde de demain. Mais il est vrai qu’un discours que l’on rencontre peut être résumé à cette expression : « Changer, c’est dur ». C’est là un trait fort de l’être humain, et cela se justifie même pour des petits gestes. Dans le même temps, le marketing et la publicité savent faire évoluer un comportement. Peut-être y a-t-il là une source d’inspiration. En la matière, tout est question de budget : le budget de la plus grosse ONG environnementale en France, à savoir Greenpeace, est de 20 millions d’euros, là où le budget publicité de Renault, toujours en France, est de 400 millions d’euros. Il est essentiel de savoir travailler sur l’horizon de nos actions. On peut craindre que dans la plupart des cas, l’horizon temporel de chacun soit réduit à quelques semaines, alors que justement, nous devons tous, dans la situation présente, voir plus loin, notamment via ce que nous dit la science. La question est donc de savoir comment porter une argumentation sur une perte à court terme, et ce hors de toutes violences.

Le deuxième domaine d’émissions de GES concerne les mobilités : en la matière, les comportements sont encore plus difficiles à changer que pour l’habitat. Car ici, une personne doit tout changer : son budget, sa gestion du temps, son organisation. Certes, la question des transports est étroitement liée aux politiques publiques mises en place. Mais il ne faut pas chercher le coupable idéal qui nous permettra de trouver une raison de ne pas changer de comportement. Il reste cependant vrai que tout le monde n’est pas capable de faire des économies facilement sur les transports. Les logiques dominantes dans la société ne sont pas vertueuses, que ce soit sur ces questions ou en général, avec des approches très individualistes, mais quelque part, il s’agit de ne pas être la goutte d’eau qui va faire déborder le vase. La contrainte peut être contreproductive sur ces sujets, avec des retours de bâtons sociaux importants, comme le montre l’exemple récent des « gilets jaunes ». Cependant, des effets de seuils peuvent être profitables au changement de comportement : par exemple, la multiplication des cyclistes en ville habitue les automobilistes à partager la rue, et incite d’autres conversions au vélo. Quand l’usage des vélos devient vraiment plus important, la piste cyclable n’est plus utile. L’exemple de l’autre est toujours très incitatif. Et bien sûr, le vélo, qui est la vraie mobilité durable, est facteur d’un grand bien-être. A noter d’ailleurs que l’air est toujours plus pollué dans l’habitacle d’une voiture que sur un vélo à l’air libre, même pris dans le flux de la circulation.

La mobilité est l’exemple type de l’intérêt d’avoir une vision « cycle de vie » dans les choix que l’on fait. Ainsi, la mobilité électrique pose la question de la fabrication et du recyclage des batteries, et de la manière dont l’électricité est produite et transportée. L’électricité est typique également du caractère « dissonant » des choix que l’on peut faire : les énergies renouvelables sont par exemple très ambivalentes en termes environnementaux. L’énergie grise, c’est-à-dire l’énergie nécessaire à la construction, l’opération et le recyclage de l’infrastructure, est compensée, mais quand est-il des autres critères, par exemple de respect de la biodiversité, de limitation de la pollution, etc… ? La méthanisation, qui se fait de plus en plus à partir de cultures dédiées, est un cas d’école. Il importe en tous cas de toujours voir le bilan énergétique global.

Au final, les pistes d’actions sont nombreuses, et laisse une large part à l’initiative individuelle dans un cadre collectif. En la matière, les turpitudes d’autrui ne peuvent justifier l’inaction personnelle.

Devenir une famille à énergie positive

La transition énergétique peut revêtir deux réalités : l’investissement et le changement de modes de vie. Dans un cas, on investit dans de nouvelles capacités de production d’énergie d’origine renouvelable, dans la rénovation des bâtiments, dans des infrastructures de transports collectifs… Côté modes de vie, on apprend à faire avec ce qu’on a pour être le plus sobre possible du point de vue des consommations d’énergie et des émissions de gaz à effet de serre. Et c’est là un défi de taille, car en la matière, chacun est comme un fumeur ou un alcoolique qui affirme la cigarette au bec ou le verre à la main, qu’il « arrête quand il veut ».

Aussi, ma famille a saisi la balle au bond, en participant à un concours animé par l’Agence Locale de l’Énergie et du Climat (ALEC) de Nancy : le défi Familles à Énergie Positive. Thibaud Diehl, responsable de l’Espace Info Énergie de Nancy, en explique le principe : « Familles à Énergie Positive, c’est un concours d’économies d’énergie, dont l’objectif est de mobiliser le grand public sur les économies d’énergie que l’on peut réaliser au quotidien par des gestes et astuces simples, sans affecter son confort ». Les familles s’organisent ainsi en équipes et c’est parti pour mener toutes sortes de petites actions pour limiter ses consommations de gaz, d’électricité, et d’eau : baisser la température d’appel de son thermostat d’ambiance (un peu en journée, et très fortement la nuit), mettre des boudins en bas des portes, ajouter des rideaux aux fenêtres, installer des économiseurs d’eau sur douches et robinets, éteindre le chauffage en journée dans les chambres, rajouter de l’isolant à ses portes et fenêtres, éteindre systématiquement les lumières quand on quitte une pièce, couper tous les appareils en veille dès que l’on peut (télévision, box internet, chaîne hifi, micro-onde…)… et puis surtout, mettre un gros pull quand il fait froid ! Les enfants se prêtent au jeu, les familles se mobilisent et de nouvelles habitudes se créent. Il faut dire que parfois nécessité fait loi, et que dans notre cas, les factures de gaz incitaient à une reprise en main efficace.

Tout ça pour quel bilan ? Quelques pourcents de baisse de ses consommations de gaz, une diminution plus marquée pour l’électricité, et spectaculaire, en qui nous concerne, pour l’eau. Surtout, on y gagne une prise de conscience collective qu’une famille ne vit pas dans un monde clos, mais est responsable des ressources qu’elle mobilise et des émissions qu’elle provoque. Et ça, en terme éducatif, surtout avec des enfants, c’est essentiel. A travers ce début de changement de comportements, il s’agit de se mettre en chemin, car, comme le dit Thibaud Diehl, « le potentiel de réduction est incroyable, que ce soit sans investir (sobriété énergétique), ou en investissant dans l’efficacité et la performance des équipements que l’on utilise ». Encore faudra-t-il que les économies générées ne contribuent pas à d’autres dépenses énergétiques ailleurs (partir en vacances à l’autre bout du globe par exemple), sinon on n’aura rien gagné. C’est ce qui s’appelle l’effet rebond, qui est au cœur des difficultés que nos sociétés éprouvent à changer les modes de vie. En attendant, nous recommandons l’expérience de la participation à ce défi : des économies réalisées, une sensibilisation utile, et des moments de convivialité qui aident à s’investir !