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Transition écologique, territoire et entreprises : changer les termes de la délibération

La ville de Nancy, sur laquelle Kepos est situé, vient de lancer ce qui est annoncé comme structurant ses politiques publiques pour les 10 prochaines années : sa transition écologique territoriale. Cela est l’occasion de réfléchir sur ce blog à ce que pourrait donner, sur un territoire, une politique publique d’intégration des impératifs de la transition écologique par les entreprises. Car si nous voulons rendre cette transition effective, il est essentiel que les modalités de création de richesses sur un territoire soient reconfigurées. Nous lançons ici quelques pistes en ce sens.

   Définir les termes

De notre point de vue, un premier travail très important à mener est de définir les termes et les enjeux. Qu’est-ce donc que la transition écologique ? A coup sûr, cela va bien au-delà des politiques publiques usuelles de développement durable. Ce concept implique la prise de conscience que l’homme a introduit dans le système terre des déséquilibres, des contradictions qui menacent sa pérennité. C’est précisément la définition du concept d’anthropocène : l’homme a perturbé l’ensemble des cycles qui permettent à la terre d’héberger la vie. En ce sens, la transition écologique est une transformation radicale et multi-dimensionnelle des modes de la vie humaine, de manière à résorber ces déséquilibres et apaiser ces contradictions. Il ne s’agit bien sûr pas seulement d’avoir des activités « plus durables » ou « plus responsables » : ceci n’est pas suffisant. Il faut tout transformer dans nos manières de vivre ! Ceci ouvre la voie à des mutations qui ne sont pas seulement technologiques, économiques, sociales ou politiques… mais qui interroge la manière dont nous percevons notre humanité. On peut à juste titre parler de conversion écologique, et de passage d’une anthropologie de domination de l’homme et de la nature, à une anthropologie du partage, de la lenteur et de la relation.

Transformer cela en politique de territoire

Le premier point par lequel entrer est bien celui du territoire. Bruno Latour, dans une interview au Monde du 22 juillet 2018, présente le territoire comme ce dont une communauté humaine tire sa subsistance. Ce qui explique qu’à l’heure de la globalisation, le territoire se soit évaporé. On pourrait alors affirmer qu’opérer la transition écologique à Nancy et refaire territoire est une seule et même chose : il s’agit de passer, pour les acteurs territoriaux, d’une logique de développement basée sur l’exploitation de ressources exogènes à une logique de subsistance relocalisée s’appuyant sur des ressources endogènes. Ceci est bien sûr très difficile à assumer politiquement, mais c’est la voie pour à la fois refaire société, réancrer territorialement nos activités, et opérer la transition de nos modes de vie.

En deçà de ce changement de logique, la conception de l’action collective doit également évoluer. Outre la représentation et la participation, la démocratie doit être une démocratie de construction, où la responsabilité des décisions et des actions est l’affaire de tous. C’est essentiel car dans cette transition écologique à opérer, la ville de Nancy n’a la main que sur un domaine très réduit : une grande partie des décisions publiques lui échappent, de même que celles privées. Ceci nécessite une appropriation par tous les acteurs de la responsabilité qui est la leur : la transition écologique est un tel processus systémique, qu’elle doit être l’armature de l’agenda de tous les acteurs : puissance publique, université, entreprises, associations, particuliers…

On le comprend, tous les acteurs doivent être impliqués totalement dans un changement de logique radical. Mais avec quelle méthodologie ? C’est bien là précisément le problème, car il n’y en a à proprement parler pas. Nous devons constater que nous sommes condamnés à marcher sans savoir précisément où nous allons. La transition écologique sera ce que nous en ferons, et il n’y a pas de plan à suivre précisément. Tout au plus pouvons-nous définir quelques critères que les actions de chacun devront suivre : sobriété dans l’usage de ressources, limitation drastique des impacts sur les écosystèmes, résilience des organisations humaines… avec deux objectifs principaux : atténuation des impacts de nos actions (limitation des émissions de gaz à effets de serre, régénération des écosystèmes, déprise foncière…), et adaptation à des conditions de vie en évolution très rapide. Pour cela, toutes les collectivités humaines, et les habitants de Nancy comme tout le monde, ont besoin d’un récit qui mette en chemin.

Pour résumer, on retrouve donc trois éléments cruciaux dans la transition à accomplir : changement des logiques d’action, révolution dans la manière dont les décisions collectives sont prises, avec une extension du domaine de la responsabilité, et enfin mise en récit d’un chemin dont nous ignorons l’itinéraire précis.

Impulser la transition écologique des entreprises

Dans ce contexte, nous voulons nous intéresser dans cette article à une communauté clé de notre organisation collective : l’entreprise. Car c’est là où se situe, entre autres, un enjeu essentiel de la transition : retrouver le sens du collectif pour créer de nouveaux modes d’action sur le monde, efficaces, conscients de leurs effets et tempérants dans leurs ambitions. Comment pourrions-nous traduire les trois lignes forces que nous avons mises en évidence plus haut ? Et surtout, quelles marges de manœuvre la ville de Nancy, comme les autres collectivités locales, peuvent-elles avoir dessus ?

La première ligne force a trait à la remise en question des dynamiques de développement. En le disant grossièrement, il faudrait arriver à convaincre des entreprises de produire moins, de vendre moins et moins loin, etc… Mais ne pourrait-on pas plutôt trouver le moyen de s’approvisionner durable, de verdir les process industriels, de développer la mobilité électrique… ? On le peut bien sûr, et il faut le faire. Mais de quelques manières que l’on prenne le problème, il n’y a pas de découplage possible entre le développement économique et les émissions de GES : maintenir le niveau de production actuel et faire baisser les émissions est impossible. Dès lors, il faut travailler à un atterrissage des flux économiques. Comment y arriver alors qu’une collectivité comme la ville de Nancy n’a quasiment aucun levier réglementaire pour y arriver ? C’est impossible sans le concours conscient et volontaire de l’ensemble des forces vives économiques du territoire. D’où la première action que nous vous proposons : mettre tout en œuvre pour une prise de conscience collective et complète de ce qu’est l’anthropocène, et ce qu’il signifie. Ce sera l’appropriation par chacun, par chaque décideur ou acteur, de l’information disponible sur le changement climatique ou la sixième extinction des espèces qui fera évoluer les logiques d’actions. L’enjeu est donc éducatif, et sa mise en œuvre doit être globale (toucher tout le monde) et multi-canal (par tous les biais possibles).

La deuxième ligne force que nous avons identifié concerne les modalités d’élaboration des décisions collectives. Dans le cas des entreprises, il s’agit précisément de décisions privées, qui ne relèvent du public que par le cadre réglementaire que celui-ci propose, et qui sont centralisés chez un petit nombre de personnes (dirigeants, actionnaires, banquiers, donneurs d’ordre). Or, les parties prenantes d’une entreprise ne se limitent pas à ces seules entités. Sont concernés les clients, les fournisseurs, les salariés, les services publics, etc… Il est donc essentiel que la transition écologique devienne l’affaire de tous ces acteurs, pour qu’à l’interne de chaque organisation, de chaque entreprise, les termes de la délibération soient modifiés par la prise de conscience des uns et des autres. Là encore, en dehors des leviers réglementaires, les collectivités territoriales doivent se transformer en groupes d’influence ou de lobbying et ne pas relâcher la pression sur tous les collectifs agrégés par les entreprises (et en particulier les syndicats patronaux et de salariés). Et elles vont y être bien aidées par le fait que ce que les climatologues répètent depuis 30 ou 40 ans est en train de se réaliser, et plus rapidement que ce que l’on pensait. Dès lors, opérer sa transition écologique va devenir pour une entreprise une condition de sa pérennité. Aujourd’hui, la stratégie perdante est celle du business as usual.

Enfin, la troisième ligne force insiste sur la mise en récit et la définition d’une trajectoire qui est encore largement à inventer. Le territoire doit être précisément le support de ce récit qui aura pour effet de recréer des collectifs soudés autour d’un futur souhaitable. Tous les leviers sont bons pour cela : les écoles, l’éducation populaire, les arts et la vie culturelle, les sciences, dont une partie sont du ressort d’une commune comme la ville de Nancy. L’anthropocène et la transition collective doivent forcer l’agenda de toutes les institutions pour les 10 ans qui viennent (et même plus loin). Il faut donc jouer de tous les prescripteurs possibles pour cela, et que petit à petit, chaque initiative s’intègre, comme une touche de peinture dans un tableau impressionniste, dans un work in progress global.

Et ceci ne peut se faire que dans l’enthousiasme et la joie, requises par la gravité de la situation.

Revue de projets #4 : la Grande Épicerie Générale de Nancy

La Grande Épicerie Générale de Nancy est un projet emblématique du mouvement actuel de consommation collaborative. En changeant de modes de consommation, il s’agit de redonner du sens à l’acte d’acheter. L’équipe du projet a bien voulu revenir pour nous sur cet état d’esprit.

Qu’est-ce que la Grande Épicerie Générale ?

La Grande Épicerie Générale de Nancy est un projet de supermarché citoyen et à but non lucratif, implanté dans l’agglomération nancéienne. Porté au sein de l’Association pour l’ouverture d’un supermarché coopératif et collaboratif , nous sommes, fin 2017, près de 400 adhérents de tous âges à le soutenir, issus de parcours et univers différents.

Le principe est de permettre aux membres d’être à la fois consommateurs et acteurs. Chaque membre-client aura, à terme, accès à des produits de qualité, à prix juste, en contrepartie de quoi il devra participer activement, à hauteur de 3h par mois, à la gestion du supermarché.

 Grâce à l’engagement de chacun dans la gestion et le fonctionnement du projet, les charges seront réduites, ce qui permettra de proposer des produits à des tarifs abordables, tout en rémunérant correctement le producteur.

Comment le projet est-il né ?

Le projet est né de constats partagés par plusieurs consommateurs nancéiens qui ne se retrouvaient pas dans les modes de consommation actuels et souhaitaient allier les avantages des circuits-courts (qualité, traçabilité…) avec ceux des commerces classiques (libre-service, large choix, prix accessibles…). L’exemple de la Park Slope Food Coop qui existe à New York depuis 40 ans nous a alors inspiré, d’autant que La Louve, son homologue parisienne était alors en création. Un premier noyau s’est donc formé en 2014 avant de créer activement l’association en mai 2016 et d’amorcer une dynamique collective qui ne fait que se renforcer depuis.

Quelle vision du monde la Grande Épicerie essaie-t-elle de mettre en œuvre ?

 Nous souhaitons créer un réel esprit d’échanges et de coopération autour de plusieurs valeurs :

  • Proposer des produits sains et de qualité, mais néanmoins accessibles à tous.
  • Répondre aux besoins de tous en terme de consommation : du bio, du local, du vrac, mais également des produits plus conventionnels demandés par nos membres.
  • Promouvoir lorsque c’est possible une agriculture locale et pérenne.
  • Consommer durablement en respect avec l’environnement.
  • Renforcer la mixité sociale en étant un lieu d’échanges, de partage et de coopération.
  • Réduire les coûts environnementaux et le gaspillage alimentaire.

Pour nous, la coopération nécessite d’inclure toutes ces valeurs, tout en se confrontant au réel et aux besoins formulés par nos membres, sans a priori ni volonté d’interdits. Comme le dit Tom Boothe, le co-fondateur de La Louve, notre démarche peut-être comparée à celle d’une bibliothèque publique : le but y est d’être une ressource pour l’éducation et la culture, tout en étant un lieu ouvert et démocratique.

Comment percevez-vous les attentes de la société dans votre domaine d’activité ?

Face aux hypermarchés aseptisés et aux petites enseignes très spécialisées (bio, vrac, épicerie fine…), nous pensons que les gens veulent retrouver un commerce qui crée du lien. Lien avec la chaîne de production, en souhaitant trouver des produits aux origines et prix transparents, pour mieux faire leurs choix selon leurs valeurs et leur budget. Mais aussi lien avec les autres consommateurs, aux habitudes et origines différentes, pour échanger bons plans et avis. En somme pouvoir faire ses courses dans un même lieu, convivial et accueillant, tout en faisant des économies.

Concrètement, quel rôle jouent la collaboration et le partage dans le projet de Grande Épicerie ?

Le projet est par essence collaboratif, c’est à la base de ses valeurs mais aussi de sa viabilité économique. En effet chacun travaille pour faire vivre cette initiative :

  • Aujourd’hui via les groupes de travail qui ébauchent le futur supermarché, les coups de main lors des permanences, des distributions et des tenues de stand.
  • Et demain à travers les 3h d’engagement par mois à tenir le supermarché. Chacun contribuera alors, par son temps, à rendre notre marge faible et ainsi diminuer le prix des produits pour lui mais aussi pour les autres.

Quels sont les perspectives à venir pour la Grande Epicerie Générale ?

Notre objectif est d’ouvrir un supermarché de 600m² d’ici à 2019. Pour y arriver, il nous faut :

  • Développer la vie du projet en impliquant les membres.
  • Élargir notre gamme de produits.
  • Organiser la logistique et s’équiper en matériel.
  • Préparer l’ouverture du futur supermarché.
  • Et surtout : créer une société coopérative et y rassembler plus de 600 sociétaires au démarrage.

 Pour y arriver, plusieurs étapes sont essentielles :

  • Étape 1 (2016 / mi-2017) : création de l’association et mise en route du travail collectif, prise de contact avec les premiers producteurs.
  • Étape 2 (depuis mi-2017) : création du groupement d’achats. Dans un premier local temporaire, cette phase nous permet de tester énormément de choses : notre organisation, les produits, nos logiciels de ventes… Mais il sert aussi de repère pour faire connaître notre projet et tenir nos réunions.
  • Étape 3 (mi 2018 à début 2019) : création de la coopérative et ouverture du supermarché

Nous avons lancé une campagne de financement participatif en septembre et octobre 2017, et collecté plus de 14000€ sur les 12000€ espérés. Cela va nous permettre de compléter les équipements (petit mobilier, matériel de manutention et de rayonnage, équipements informatiques complémentaires, matériel de stockage pour les produits frais), d’effectuer de petit travaux dans le local, et de former les bénévoles sur l’hygiène alimentaire ainsi que d’investir dans du mobilier de rayonnage et organiser des actions d’animation auprès du grand public.