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Revue de projets #12 : L’assembleuse

L’assembleuse est un collectif de développeurs web engagés dans la transition écologique.  Kèpos lui a confié la réalisation de son site Internet. Son initiatrice, Claire Zuliani, nous présente sa démarche au service de la sobriété numérique.

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Claire, bretonne de naissance, myope, trentenaire, jeune mère et professionnelle du web engagée. Après avoir travaillé dans l’associatif, je me suis reconvertie il y a quelques années dans le développement web, en cherchant à insuffler à ma pratique du code un supplément d’âme.

Qu’est-ce que l’Assembleuse ?

L’assembleuse, c’est une agence informelle, un collectif de professionnel·les du web qui a pour ambition d’outiller les projets issus des mouvements de transition (écologique, sociale, solidaire…). Pour l’expliquer rapidement : la plupart des sociétés capitalistes et destructrices ont les moyens de s’équiper d’outils, notamment numériques, de haute volée. Elles peuvent communiquer à large échelle, automatiser leurs processus, faire développer les outils qui leur permettent d’être encore plus efficaces. Ce n’est généralement pas le cas des alternatives, plus petites, plus fragiles ou plus soucieuses d’éthique, qui sont pourtant les projets que je souhaite voir gagner en ampleur. Alors, à son échelle, l’assembleuse accompagne et outille ces initiatives pour les rendre plus fortes. L’assembleuse, c’est en quelque sorte le vaisseau à partir duquel se déploie le projet politique (au sens large du terme) que je souhaite allier à ma pratique professionnelle !

Comment définiriez-vous votre approche du développement informatique ?

En quête de sobriété et de responsabilité ! Pour moi, les outils informatiques doivent rendre autonome et non dépendant, tout en étant le moins néfaste possible pour la planète et le vivant. Cela passe par ne développer que les briques logicielles strictement nécessaires, faire en sorte que les sites développés soient accessibles sur un maximum de terminaux (pour lutter contre l’obsolescence programmée), construire des services web aussi léger que possible (se passer de serveur quand c’est possible, minimiser le nombre de requêtes, être vigilant sur le poids des images, etc), éviter autant que possible de recourir aux services de Google, Amazon, Facebook et consorts et publier du code ouvert !

Comment en êtes-vous arrivée à vous poser la question de la sobriété numérique ?

Avant de travailler dans le web, j’ai passé quelques années dans le secteur associatif et culturel, et j’ai gardé pendant ma reconversion la fibre engagée qui m’avait fait aller initialement vers l’associatif. Une fibre écologiste s’est ajoutée au fil des ans, face à des perspectives d’effondrement de plus en plus palpables. Il se trouve que je ne suis pas très forte pour faire pousser des arbres, par contre je sais créer des sites et des applications web;) Alors pour le moment, je continue à le faire, mais en faisant en sorte de minimiser autant que possible l’impact négatif de mon activité numérique. La question de la sobriété numérique est donc venue assez naturellement ; et j’ai pu m’appuyer pour améliorer mes pratiques sur les travaux que mènent depuis déjà plusieurs années des professionnels réunis autour de l’écoconception web (voir le collectif numérique responsable Green It ou la veille faite par le même Green It, par exemple). Merci à ces communautés d’exister !

Quels sont de votre point de vue les grands enjeux écologiques du numérique ?

Ne pas se tromper de combat ! Améliorer la performance des sites, minimiser le poids des images, mettre en cache un maximum de contenus… c’est bien. Mais en fait, c’est l’extraction des matières premières nécessaires à la fabrication des ordinateurs et téléphones qui est la plus destructrice écologiquement (voir les conclusions du rapport du Shift Project à ce sujet) ! La priorité pour moi est de contribuer à réduire la fabrication des terminaux, en améliorant leur durée de vie (ne pas mettre en ligne un site qui nécessite la puissance du tout dernier smartphone pour être utilisable par exemple) et en les rendant moins indispensables.

Gardons en tête que l’outil numérique le plus sobre est encore celui qu’on ne créée pas:) A mon sens, il faut avant tout lutter contre le solutionnisme technologique, cette croyance qu’il suffit d’un site web, un service en ligne, des robots ou des fusées, pour résoudre tous les problèmes de la terre. C’est en travaillant à changer les mentalités et les usages qu’on arrivera petit à petit à se défaire du numérique, et c’est là que son empreinte sera la plus minime.

Dès lors, quelles sont les pratiques à privilégier ?

Il y a des pratiques qui sont de bonnes pratiques numériques individuelles, tout comme couper le robinet quand on se brosse les dents est une bonne pratique. Plutôt transmettre par mail un lien vers une pièce jointe que la pièce jointe (surtout si le mail est adressé à de nombreux destinataires), privilégier quand c’est possible l’écrit sur l’image et la vidéo pour économiser la bande passante… Pour les professionnels du numérique, le livre Ecoconception Web est une bonne référence pour les bonnes pratiques.

Je crois que ce qui aura plus d’impact, c’est une action à un niveau plus collectif, plus systémique, tout ce qui nous permet d’utiliser moins et/ou plus intelligemment le numérique : limiter son usage des GAFAM, soutenir les alternatives numériques (logiciels libres, Framasoft, Chatons, fournisseurs d’accès associatifs…)… Soutenir toutes les initiatives qui visent à promouvoir un autre modèle de société, où les stratégies numériques de captations et revente des données des utilisateurs, de tracking de leur activité, de monétisation du temps passé devant un écran seront rendues caduques.

Pouvez-vous nous préciser les grands partis pris qui ont été retenus pour le développement du site de Kèpos ?

Pour le site de Kèpos, c’est Jekyll, un générateur de site statique historique, qui a été utilisé. Le site est statique, c’est à dire uniquement constitué de pages html qui ne sont pas générées dynamiquement au fur et à mesure qu’un utilisateur visite le site, mais une bonne fois pour toutes au moment où le site est déployé sur un serveur. C’est un retour au web des origines ! Il n’y a pas de base de données, pas de requêtes incessantes à un serveur web, ce qui améliore la performance et la sécurité du site, mais aussi son empreinte écologique. Un système de gestion de contenu, Forestry, y a été adjoint pour faciliter la rédaction des pages.

Merci !

Merci à vous:)

Quelles technologies au service de la transition ?

En matière de technologies, il n’est pas rare que transition écologique et transition numérique soient présentées comme étroitement corrélées. Il s’agirait alors de deux phénomènes puissants, concomitants, chacun pouvant concourir à la réalisation de l’autre. Dès lors, la tentation est forte de présenter le numérique comme un ensemble d’outils particulièrement efficaces pour atteindre les objectifs de la transition écologique. Ainsi, la domotique permettra d’économiser de l’énergie, l’agriculture urbaine dans des serres connectées aura pour effet de dessiner des circuits courts d’approvisionnement des villes, ou encore les smart grids, les réseaux intelligents, permettront d’équilibrer une offre d’électricité d’origine renouvelable, donc en grande partie intermittente, avec la demande. La fable est séduisante, mais correspond-t-elle à la réalité ?

Il est permis d’en douter. Notons en effet que le rythme de l’innovation technologique n’a jamais été aussi soutenu : toutes les politiques publiques de développement économique s’articulent autour de la promotion de l’innovation, le transfert de technologie de la R&D jusqu’au marché est l’objectif final des organismes de recherche, et la fréquence de renouvellement des offres, sous une double impulsion technologique et marketing, n’a jamais été aussi intense. Tout produit ou service vit aujourd’hui dans un régime permanent d’obsolescence imminente. Cela concourt, d’une certaine manière, à fonder le concept de « grande accélération », que le Pape François emploie dans son encyclique Laudato Si. Dans ce cadre, les acteurs économiques, politiques ou technologiques dominants misent sur la technologie pour répondre aux graves enjeux écologiques qui nous menacent : c’est l’idée d’une croissance verte. Cela revient, comme le dit Philippe Bihouix dans L’âge des Low Tech, à être dans une voiture qui fonce vers la falaise, tel James Dean, en espérant avoir inventé les ailes avant d’atteindre le vide. Or, malgré ou à cause de ce rythme effréné d’innovations, les atteintes à l’environnement n’ont jamais été aussi fortes : les pertes de biodiversité comme le rythme du changement climatique se sont considérablement accrus ces deux dernières décennies.

D’une certaine manière, l’innovation technologique ne nous sauvera pas, et elle peut même être contre-productive. Les énergies renouvelables en sont un exemple. Jean-Marc Jancovici ou Philippe Charlez montrent à longueur de pages qu’il est illusoire de vouloir substituer les énergies fossiles par les énergies renouvelables : les caractéristiques physiques de ces énergies ne le rendent pas possible. Dans le même ordre d’idée, Guillaume Pitron dans un livre récemment paru, La guerre des métaux rares, expose comment le développement du numérique et des énergies renouvelables revient à opérer un transfert de l’industrie pétrolière ou charbonnière, vers l’industrie minière. En effet, numérique comme énergies renouvelables sont extrêmement dépendants de matières minérales rares à l’extraction particulièrement polluante.

Qu’on le veuille ou non, la transition revient donc à gérer un atterrissage de notre consommation d’énergie et de matière. Quels choix technologique cela implique-t-il ? L’idée majeure semble être qu’il faut arriver à substituer des technologies efficientes à des technologies efficaces. Collectivement, il faut revisiter le concept de performance, et raisonner en fonction de nos ressources et non en fonction de nos désirs. Quelque part, cela revient, en matière technologique, à faire la part des choses entre le principe de réalité et le principe de plaisir. Ceci dessine un processus, celui du passage de l’enfance à l’âge adulte. C’est en assumant ce changement de paradigme que nous pourrons opérer des choix technologiques réellement sobres, en décidant que tout ce qui est possible n’est pas souhaitable. Ce principe éthique nous permettra de mettre en place des systèmes technico-économiques résilients, ce qui est la clé de l’adaptation aux nouvelles conditions de vie qui sont en train d’apparaître sur terre .