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Ruralité et urbanité en transition : retrouver le sens du collectif

Le 10 juillet 2019 se tenait au Verger de Vincent ,à Xirocourt (54), le premier événement organisé par Kèpos sur le thème «Ruralité et urbanité en transition», réunissant une centaine de personnes. L’objectif : faire dialoguer habitants des villes et des campagnes sur les nécessaires changements de modes de vie à opérer dans la perspective de la transition écologique. Au départ de cette initiative était la volonté des membres de Kèpos de créer des espaces de contribution pour les citoyens, à l’heure où chacun constate des pertes de cohésion majeures entre et dans les territoires. Car c’est bien là une lecture possible de la crise dite « des gilets jaunes ».

Pour cela, l’événement incluait la tenue de six forums ouverts, co-animés chacun par une personnalité du monde rural, et une personnalité du monde urbain. Parmi les acteurs ayant accepté cette proposition se trouvaient des élus, des chefs d’entreprises, des responsables associatifs, des syndicalistes, de simples citoyens… Chaque participant, qu’il vienne de la ville ou de la campagne, était invité à s’exprimer. Voici les six thèmes transversaux retenus, décrivant globalement et sans hiérarchie les uns par rapport aux autres, ce qu’on appelle des modes de vie :

  • Se nourrir
  • Naître, grandir, vieillir
  • Travailler
  • Se déplacer
  • Faire société
  • Habiter

Pour chacun, une trame de réflexion était proposée en trois temps :

  • Quelle est la situation actuelle ?
  • Vers quoi faudrait-il aller dans la perspective de la transition écologique ?
  • Quelles actions mettre en place collectivement ?

En trois quart d’heure, chaque groupe était invité a rentrer dans une logique de contribution, en sortant des postures de réclamation qui sont trop souvent celles que l’on constate dans les médias. Nous vous proposons ici une synthèse des fruits de ces discussions.

Se nourrir

La question de l’alimentation cristallise des différences fortes entre ville et campagne. Ainsi, il est paradoxalement plus difficile de trouver des produits fermiers locaux en campagne qu’en ville, tout simplement parce que les circuits de distribution ne sont pas en place en zone rurale pour ce type de produits. Les marchés de producteurs se trouvent plutôt en ville : en zone rurale, la faible densité de population gène la rentabilité de telles installations. A cela s’ajoute une situation locale propre à la Meurthe-et-Moselle, où le pourcentage de produits locaux ne représente que 2 % de la consommation alimentaire sur le sud du département. A l’opposé, on constate en ville un éloignement de la terre, qui se traduit par exemple par la pratique de plus en plus recherchée du jardinage.

Comment réamorcer une dynamique vertueuse qui permette à la fois aux citadins de se réapproprier le lien à la nature, et aux ruraux de bénéficier des fruits du travail de la terre réalisé à la campagne. La réflexion du groupe s’est ici attardée sur la questions des jardins partagés, tels qu’il en existe un à Ognéville, village en transition proche de Xirocourt. Ce type de lieu permet tout d’abord le partage et la transmission des savoir-faire. Il répond donc à un besoin social. Dans le même temps, c’est un endroit d’ouverture à de nouvelles pratiques culturales, par exemple issues de la permaculture, répondant à un enjeu de formation. C’est enfin un lieu de production alimentaire, qui permet collectivement de se poser le question de la nourriture : qu’est-ce que se nourrir ? A quel coût ? Avec quelle qualité ? Ainsi, à travers un jardin partagé se crée un réseau de proximité qui répond à la question de l’isolement, qui est un problème qui gangrène notre société. On apporte alors une réponse collective à une question qui n’est d’habitude abordée que de manière individuelle, à travers des comportements de consommation. Cela est rendu possible par une mutualisation des temps et des compétences. Le collectif rend les choses plus faciles : le jardin partagé est davantage entretenu que celui individuel, car il y a toujours quelqu’un pour y travailler. On répond ainsi à un enjeu clé de la transition : passer de l’individuel au collectif, en prenant le temps de la construction collective. Ce temps est plus lent, mais il solidifie les projets. Enfin, cette approche collective est visible : être ainsi regardé valorise l’action menée et stimule les acteurs au travail.

Sur les territoires fleurissent ainsi les initiatives de ce type, œuvrant à une réappropriation collective de l’alimentation. On en retrouve un certain nombre dans les Programmes Alimentaires Territoriaux (PAT). Toutes montrent que se nourrir est un acte social. La balle est donc dans le camp des citoyens, pour imaginer, mutualiser, construire…

Naître, grandir, vieillir

Le panel de participants à ce forum, d’origine géographique et sociale très diversifiée, faisait, sur cette question des âges de la vie, le constat d’une double fracture : territoriale et générationnelle. Ce qui frappe, aussi bien en ville qu’à la campagne, c’est l’absence de lieux de rencontre qui permettraient de sortir de l’entre soi (générationnel, social ou territorial). Il devient donc crucial, à l’heure de la transition écologique, de concevoir et animer des lieux ou des temps où les contraires puissent se rencontrer : jeunes et vieux, urbains et ruraux, classes favorisées et défavorisées… C’est une condition pour arriver à une réelle égalité des chances. En ce sens, l’éducation populaire a un rôle très important à jouer.

On observe bien une carence des lieux de connexion : cafés, parcs, jardins… Il en résulte un partage social et une transmission intergénérationnelle qui ne se font plus. De même, citadins et urbains n’ont plus l’impression d’habiter leur territoire. Pour répondre à ces enjeux, il conviendrait que chacun puisse connaître son territoire, pour le faire sien, en le partageant avec les autres. Ainsi, toute personne serait mise en demeure de mutualiser avec les autres : temps, compétences, ressources, dans une logique de transmission intergénérationnelle. La culture de l’écoute est à insuffler dans toutes les structures collectives, pour que chacun soit dans une posture de contributeur à la mesure de ses moyens et de ses besoins, selon une logique donnant-donnant. Cela est bien sûr encore plus vrai dans les structures éducatives. Enfin, cela questionne le développement des tiers lieux : comment les définir et les concevoir ? Comment en imaginer l’essor et l’affirmation ?

Travailler

Dans ce forum sur le travail sont rapidement convoquées deux références clés  :

  • L’expérimentation « Territoires Zéro chômeurs de longue durée » à Colombey-les-Belles, à quelques kilomètres de Xirocourt : deux Entreprises à But d’Emploi (EBE) y ont embauché 70 chômeurs de longue durée, en utilisant comme base de leur salaire leurs indemnités chômage.
  • Le principe du « temps choisi » expérimenté dans les années 90 à Grenoble. Des salariés estimant trop travailler y décidèrent de passer à temps partiel, laissant donc à une personne en recherche d’activité le surplus de travail libéré. Dans le même temps, les personnes à temps partiel faisaient le choix d’un engagement social fort, par exemple dans le secteur associatif.

Si ces expérimentations interpellent le groupe ici réuni, c’est qu’elles parlent du sens du travail, à l’heure où les logiques productivistes, gouvernées par les nombres, semblent déposséder les travailleurs précisément du sens de leur activité. Les personnes présentes issues du monde agricole peuvent en témoigner. Pour conjurer cela, une participante affirme ainsi toujours parler de ce qu’elle « fait de sa vie », plutôt que de ce qu’elle « fait dans la vie ». Les participants sont alors interpellés par le mouvement de reconversion qu’opère un certain nombre de professionnels arrivés à mi-carrière. Mais est-ce là quelque chose de marginal, ou de réellement structurel ?

Ces réflexions viennent alors questionner ce à partir de quoi une valeur est donnée au travail. Ainsi, il est mieux considéré d’avoir un emploi nuisible (ingénieur dans l’armement ou publicitaire) que de ne pas avoir d’emploi et de s’investir socialement. La considération est donc très liée aux salaires et à l’argent que génère une activité. Mais abandonner un métier nuisible n’est pas chose aisée, tant l’équilibre est difficile à trouver entre le travail comme pourvoyeur de revenus indispensables, et l’engagement social comme vecteur de sens. Il convient donc de mieux cerner ce qui confère de la valeur au travail, pour en réévaluer sa place dans nos sociétés et nos vies.

Pour les personnes présentes, c’est alors le travail comme commun qui est à construire : non pas comme lieu de réalisation individuelle ou pire d’application de processus, mais bien comme réalisation collective pour le bien de la société. D’où la nécessité d’une compréhension fine de ce que sont les réels besoins de celle-ci. Pour cela, il est essentiel de pouvoir expérimenter  de nouvelles solutions innovantes pour créer de la richesse sur les territoires.

Se déplacer

Se déplacer revêt une réalité très différente selon que l’on habite en ville ou à la campagne. Mais ce qui frappe d’abord les participants au forum, c’est que ces deux mondes ne sont pas étanches : les rurbains, qui expliquent l’essentiel de la croissance démographique des zones rurales, passent leur temps à faire des allers-retours entre ville et campagne. Or, ce type de déplacements est très prisonnier de la voiture, les transports collectifs peinant à trouver une rentabilité dans les zones d’habitat diffus. Cette dépendance est factrice d’une fragilité financière des ménages, très dépendants des prix des carburants. Or, on est passé en quelques décennies d’un monde où le litre d’essence coûtait 1 franc, à un monde où il coûte 1,50 euros, soit 10 fois plus. Mais cela n’a eu aucun effet sur la croissance des déplacements. Augmenter les tarifs n’est donc pas un moyen suffisant pour réguler l’usage de la voiture.

Se déplacer en voiture est facteur de coûts très importants, pour un ménage pris en particulier, ou pour la société toute entière : on mobilise de l’énergie, du temps et des infrastructures. A rebours des politiques qui prévalent depuis très longtemps, il ne faut donc pas faciliter le déplacement, mais chercher à le limiter. En effet, si l’on peut plus facilement se déplacer, l’on sera toujours incité à habiter plus loin, à voyager plus vite, à se déplacer plus longtemps, en une fuite en avant nourrie par l’effet rebond. Mais limiter les déplacements va à rebours d’une tendance naturelle de l’homme à vouloir se déplacer. L’enjeu devient donc bien de relocaliser les lieux d’activités à proximité des lieux d’habitation, en desserrant la contrainte dans les villes : chercher à sortir de la concentration dans les métropoles. Il devient essentiel de distribuer les activités sur le territoire. Quelque part, cela invite à ne plus privilégier les logiques d’attractivité et d’accumulation de richesses en un seul endroit. En augmentant la diffusion et la diversité des activités sur un territoire, on le rend plus résilient, en une sorte de permaculture territoriale. Dans le même ordre d’idée, il convient de chercher à optimiser le système en surenchérissant le mésusage de la voiture, et non pas son utilisation en général. Car l’enjeu est bien celui d’un retour à une forme de sobriété en questionnant le sens de son déplacement, et en sortant de l’immédiateté. On retrouvera alors avec profit un sens perdu de l’organisation : accepter de passer du temps à organiser son trajet, pour en limiter les impacts. Et collectivement, urbains et ruraux auront à questionner une nouvelle fois la notion de tiers lieux, comme réponse aux enjeux de déplacements comme de sociabilité.

Faire société

Ce forum part d’un diagnostic partagé : opérer la transition écologique est une nécessité, mais celle-ci doit être juste au niveau social, sans quoi, comme le montre l’épisode des « gilets jaunes », la société y perdra sa cohésion. Faire société recoupe des réalités différentes en ville et à la campagne : pour certains, dans les petits villages c’est plus facile du fait de la proximité, mais les difficultés sont aussi nombreuses (départ des jeunes, peu de mélange intergénérationnel, peu d’étrangers au territoire, problème des services publics…). Dans le même temps, les déplacements sont, dans la ruralité, liés à la voiture : la communication physique qui peut nécessiter de se déplacer en est altérée. En outre, on observe des différences de sociabilité entre néo-ruraux, qui peuvent être là pour « trouver du confort moins cher », et gens du cru. En ville, espace par définition très anonyme, comme à la ca

mpagne, l’individualisme est un frein pour faire société. Comment donc redonner du sens ? Comment donner l’envie de s’engager ? A rebours de ce qu’il faudrait, un sentiment d’impuissance s’immisce dans la société, alors que des leviers sont là pour agir. Mais cette conscience est peu partagée. C’est dans ce contexte qu’il va falloir modifier radicalement nos modes de vie, les éco-concevoir. Ce peut être le projet global auquel chacun pourrait se rattacher. Mais on en est très loin pour le moment.

Habiter

Pour les citoyens engagés présents à ce forum, la situation actuelle se caractérise d’abord par la prééminence de la maison individuelle, avec artificialisation des sols. Dans le même temps, de nombreux logements ne correspondant pas à ce modèle sont vides. Pour l’un des participants, « l’habitat individuel est la base du système de consommation ». Comment, dès lors, sortir d’un système qui crée des déséquilibres écologiques majeurs, et fragmente notre société.

La clé d’entrée est bien la question du collectif dans l’habitat. L’urgence écologique nous inviterait à davantage mutualiser les ressources, les espaces… Mais dire que la transition, c‘est l’habitat collectif est par définition clivant : ceci peut paraître une négation de l’individualité. Dans le même temps, c’est sans doute une voie possible pour recréer du lien dans un contexte de fragilisation économique et sociale. Cela revient à transformer une vulnérabilité en prenant le parti de l’humanité et du partage.

A ce moment, la question devient alors : comment sensibiliser ? Puis convaincre ? Les citoyens ici présents veulent croire que leurs initiatives peuvent entraîner les décideurs publics et privés derrière eux. Mais pour cela, l’écologie n’est qu’une accroche possible. Il faut surtout arriver à se donner des défis communs, qui mettent en route, en donnant envie à chacun de se saisir des problèmes qui les concernent.

En conclusion

De ces échanges soutenus, plusieurs idées très riches émergent. Elles ont trait à la place des communs dans notre société : recréer des espaces, des temps, des modes d’existence partagée, en se saisissant des leviers de l’expérimentation et de l’engagement. Ce projet n’est pas écrit à l’avance : il est à construire et à découvrir ensemble. Car la transition ne pourra être que dans un sursaut du collectif, permettant, pour reprendre les mots d’un participant, de « créer un éco-système plus sobre autour de la vie » !

Crédits photos : Samuel Faure et Guillaume Rambour