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Être libre

Il est des images qui laissent pantois. Ainsi peut-il en être de celles des violences commises à Paris samedi 1er décembre. Car autant la colère face aux inégalités est légitime, autant la violence ne peut l’être. Comme le rappelait Max Weber, une seule entité a le monopole de la violence légitime : l’Etat. C’est ce qui garantit l’état de droit, de même que la loi encadrant la violence de l’Etat permet d’en prévenir les potentiels excès. C’est dans cet équilibre que notre liberté peut prospérer.

Or, c’est sur ce point, celui des libertés publiques, que nous devons être les plus inquiets. Car il ne faudrait pas qu’un mouvement réclamant un rééquilibrage de la distribution des richesses aboutisse à l’effondrement de ce que nous avons de plus cher : notre liberté politique. Trois menaces apparaissent. La première a trait aux réseaux sociaux. La révolte en cours, dite des « gilets jaunes », a en effet beaucoup à voir avec le mode de communication horizontal que permet en particulier Facebook. Mais cette possibilité est aussi très efficace pour niveler par le bas la confiance que l’on peut accorder à n’importe quel locuteur. Ainsi, une personne lambda aura le même niveau de crédit qu’un journal national existant depuis des décennies. La fiabilité objective du locuteur n’est pas un critère du crédit que l’on peut lui accorder. En ce sens, sur les groupes et discussions Facebook, il y a un biais de confirmation systématique en faveur de ce qui conforte la position du lecteur. Dès lors, ce réseau social est le lieu de toutes les (auto)manipulations, qu’elles conduisent au Brexit, à l’élection de Donald Trump ou aux gilets jaunes. Pire, Facebook est l’endroit où se manifeste une forme de paranoïa collective, c’est-à-dire une interprétation délirante de la réalité. Ainsi en est-il des rumeurs sur la disparition de la Constitution, l’asservissement de la France à l’ONU ou les policiers déguisés en casseurs. Ce qui est donc sûr, c’est que la liberté politique authentique se joue en dehors de Facebook, car ce dernier n’est dépositaire d’aucune vérité. C’est la raison pour laquelle ce blog n’y sera plus relayé, et que la page de Kèpos y a été supprimée.

La deuxième grave menace que nous voyons poindre pour notre liberté est l’épuisement du régime de la représentation. Les représentants élus par le peuple ne paraissent plus légitimes auprès des manifestants. C’est alors que l’on parle d’élites déconnectées, méprisantes, sans rapport à la réalité. Cela est sans doute vrai, mais il faut le remettre dans une relation dialectique avec son deuxième terme, c’est-à-dire le désinvestissement du peuple dans les outils de sa représentation. Cela concerne bien sûr les partis politiques, mais aussi les syndicats, les entreprises, les associations, les mutuelles, les Eglises… Car fondamentalement, si le peuple peut avoir l’impression de n’être plus représenté, c’est aussi car il a déserté la place. Il serait ainsi intéressant de regarder l’évolution du nombre des adhérents du Parti Socialiste ou de la CGT sur 50 ans. Or, tenir sa place dans la cité, c’est tenir sa place dans ce type d’institutions, et c’est la condition pour que vive la démocratie. La situation présente est l’ultime avatar d’un désinvestissement des masses dans leur propre vie collective, au profit de la vie individuelle et de la consommation. Il en résulte un sentiment redoutable de dépossession, qui aboutit à un retour du refoulé extrêmement violent. Or, il est indispensable que la représentation puisse fonctionner, car sans elle, il n’y a pas de démocratie possible. La démocratie directe avec 65 millions d’habitants ne fonctionne pas. En les écoutant, on se rend compte que ceux qui se font appeler les « gilets jaunes » refusent le jeu de la représentation pour eux-mêmes. Ils le dénient donc à toute institution. Nous le savons, quand les institutions ne sont plus reconnues, c’est là que la tyrannie point, comme elle commence à émerger partout en occident sous l’appellation de populisme. Pour reprendre une phrase du Monde commentant la une de Paris Match de cette semaine : « La « peste brune » sous le « gilet jaune » ».

Enfin, il faut resituer la révolte en cours dans son contexte écologique, économique et géopolitique. Le premier montre une situation extrêmement dégradée, et des périls d’une ampleur exceptionnelle (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement des sols…). Le renoncement à l’action écologique serait une folie. D’un point de vue économique, l’accumulation de dettes, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine et la fragilité du système financier font craindre une crise majeure dans un intervalle de temps relativement court. Enfin, sur le troisième point, nous voyons croître la conflictualité internationale, comme nous avons déjà eu l’occasion de l’analyser sur ce blog. Tout cela nous dit que les facteurs de fragilisation pour notre liberté, notre capacité d’agir, sont nombreux et très puissants, bien plus que les problèmes économiques, sociaux ou politiques internes à la France. On ne peut s’empêcher de craindre de voir entre le soutien qu’apporte la population aux troubles actuels et les dangers de ce contexte mondial, la même distorsion qu’entre l’adhésion au Front Populaire en 1936, et le fait que 4 ans plus tard, la France se jetait joyeusement dans la collaboration avec l’Allemagne.

 

Le préjugé de l’impuissance

Il n’est pas rare, lorsque l’on discute avec quelqu’un des efforts à accomplir dans le sens de la transition écologique et de l’engagement que l’on est prêt à prendre, de se voir opposer un lapidaire : « C’est aux politiques de s’emparer de la question. Seul, je ne peux rien ». Et effectivement, cela peut sembler plausible : un individu seul ne pourra rien changer à des problèmes d’ampleur systémique. Les détenteurs du pouvoir ont en effet ceci de particulier que les décisions qu’ils prennent peuvent avoir des impacts beaucoup plus vastes que celles prises par un simple particulier. Autre variante « Ça ne se joue pas à mon niveau », le locuteur renvoyant alors aux multinationales, aux lobbys, aux consommateurs chinois ou américains, qui « pollueraient beaucoup plus que nous ». On a alors en face de soi un double constat d’impuissance : celle de l’individu isolé, mais aussi celle du politique, dont l’action suscite méfiance, et dont on craint soit l’inefficacité, soit la contre-productivité.

Que peut-on opposer à ce discours pour retrouver le sens de l’engagement ? Je propose trois arguments. Un premier d’ordre moral, un deuxième d’ordre politique, un troisième d’ordre historique.

Le premier a trait au concept d’Hannah Arendt de banalité du mal. Raisonner comme énoncé précédemment, c’est précisément dire « Je m’en lave les mains », ou « Je me défausse de ma part de responsabilité ». C’est l’irresponsabilité banale de celui dont tous les comportements aggravent, à leur échelle, la crise en cours. Au contraire, la situation qui est la nôtre est plutôt celle où nous sommes universellement et solidairement responsables, dans le temps et dans l’espace, de la mise en danger systémique de la vie sur terre. Dès lors, l’attitude morale serait précisément celle proposé par Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle de la nature ». Autrement dit, il convient d’agir, en permanence et en toutes circonstances, dans le sens de la préservation de la cohérence, de la résorption des contradictions introduites par l’homme dans le système terre. Moralement, chacun doit agir comme si tout dépendait de lui, car, cette attitude, élevée à l’universel, garantirait la sauvegarde de la planète. C’est là la formulation d’un impératif catégorique de l’action et de l’engagement au service de la transition écologique, qui a pour effet une extension du domaine de la responsabilité.

Le deuxième argument est politique. L’attitude paradoxale qui consiste à dire « C’est aux politiques d’agir », et en même temps « Les politiques sont pieds et poings liés par les lobbies » est une prophétie auto-réalisatrice qui aboutit à une perte de substance de l’action politique. Car fondamentalement, dans nos démocraties, le pouvoir appartient au peuple, et à personne d’autres. Se défausser sur le personnel politique pour s’en défier aussitôt, c’est précisément renoncer à notre liberté politique. C’est nier que le pouvoir appartienne au peuple. Car si nous voulons être au niveau de ce qu’il convient de faire face à la crise écologique, nous devons chacun nous sentir politiquement investi de changer les choses. Face au dessaisissement de ce qui nous appartient, il nous faut nous ressaisir, et nous réinvestir dans ce qui fait notre vie politique comme peuple souverain. Autrement dit, la politique n’est pas leur affaire (aux politiciens), elle est notre affaire, à tous. Si nous nous plaignons des politiques, c’est précisément parce que nous en tant que citoyens, avons abandonné la place. Nous devons tous revenir politiquement dans le jeu, et la transition écologique est précisément le terrain sur lequel le faire. C’est le sens de l’engagement du collectif Kèpos.

Enfin, le troisième argument que l’on peut opposer aux discours habituels de l’impuissance, concerne le rôle des éclaireurs dans l’histoire. Celle-ci fourmille d’individus qui ont expérimenté des manières d’être, de faire ou de penser totalement nouvelles qui ont, dans la longue durée, tout changé. C’est le cas par exemple pour les religions : le fait qu’en Palestine il y a 2000 ans un homme se soit proclamé Fils de Dieu a changé du tout au tout l’histoire humaine. C’est la même chose dans les sciences, avec Galilée ou Einstein par exemple, dont les découvertes ont fait bifurquer les sciences, mais aussi l’histoire technique, économique ou sociale, dans des directions radicalement nouvelles. On pourrait trouver le même type d’exemple dans l’histoire des arts, ou encore l’histoire politique ou militaire. Je me faisais ce type de réflexion en assistant dernièrement à une conférence de Jérémie Pichon, créateur du blog de la Famille zéro déchet. Voilà un homme qui décide il y a trois ans, avec femme et enfants, d’ouvrir sa poubelle pour voir ce qu’il y a dedans et comment en réduire le volume, et qui aujourd’hui sillonne la France en réunissant des foules prêtes à suivre son exemple. Cette engagement personnel, familial, le projette trois ans plus tard à l’avant-garde d’un mouvement très profond de déconsommation et de refus de ce que d’aucun nomme la « culture du déchet ». Aussi bien, nous sommes chacun appelés à devenir des expérimentateurs, des éclaireurs, de nouveaux modes d’action ou d’être au monde dans le sens de la transition écologique. Car fondamentalement, personne ne peut présumer des fruits qui pourront, dans le temps, en résulter.