Archives par étiquette : ressources

De la crise écologique à la crise économique

« La science de l’allocation des ressources rares » : Esther Duflo, économiste française de renommée mondiale, définissait ainsi la science économique lors d’une interview récente sur France Inter. Si l’économie a donc trait à l’allocation des ressources, il est donc très probable que sa marche nous parle beaucoup d’écologie. Car ce que nous apprend l’écologie, c’est précisément que nous avons un gros problème de ressources. Celui-ci s’exprime de deux manières : à l’amont, par des problèmes d’approvisionnements ; à l’aval, par des retours de bâton lié à un usage disproportionné de certaines ressources. Ainsi en est-il du réchauffement climatique, effet d’un usage massif des ressources énergétiques fossiles.

En matière de ressources, nous pouvons aujourd’hui avoir l’impression que l’humanité est passée d’une situation où elle bénéficiait de celles-ci sous un modèle circulaire, à une situation où elle les exploite de manière linéaire. Par exemple, dans l’agriculture traditionnelle, tout revenait au sol et nourrissait sa propre vitalité : les cycles étaient bouclés et d’une certaine manière autosuffisants. Dans la situation actuelle, les pratiques culturales ont épuisé les sols, plus rien n’y retourne, et cette mort du sol est compensé par l’apport massif d’engrais et de produits phytosanitaires : les cycles ont été rompus, et des apports extérieurs sont nécessaires. En économie, nous pourrions alors dire que l’exploitation des ressources de la terre par l’homme est comparable à une gigantesque pyramide de Ponzi : on paye les intérêts du capital en ponctionnant du capital ailleurs. Jusqu’à l’effondrement…

Or, justement, en matière économique, les nuages tendent à s’accumuler dangereusement. C’est ce que nous montre une information très importante passée quasiment inaperçue lundi dernier 21 janvier : la décélération très marquée de l’économie chinoise. Or, cette économie est, depuis longtemps, littéralement abreuvée de dettes. La situation actuelle est concomitante d’un mouvement de resserrement monétaire un peu partout dans le monde, et notamment aux Etats-Unis. Il est donc très probable que le ralentissement économique, en Chine et ailleurs, entraîne le non remboursement partiel de la dette accumulée, alors justement que se refinancer devient plus difficile. Nous nous rapprochons du moment où il va falloir payer la facture des ressources gaspillées.

Car c’est précisément sur ce triangle dette/ressources/croissance qu’il faut porter la réflexion. En matière de croissance, certains économistes parlent de plus en plus d’épuisement de la croissance, de « stagnation séculaire ». Le PIB ne progresse plus que très lentement, peut-être du fait d’innovations qui ne le sont pas vraiment (le numérique par exemple). Dès lors, la dette publique et privée croît : dans l’explosion des dettes publiques, c’est l’insuffisance de la croissance qui est en cause, pas l’augmentation de la dépense.

Nous touchons là une idée centrale de certains économistes hétérodoxes : dans un monde fini, les contraintes sur les ressources limitent l’augmentation de la richesse produite, et ce quelle que soit par ailleurs le rythme du progrès technique. La croissance faiblissant, c’est la dette qui prend le relais pour maintenir le rythme de la production. Mais le remède est d’une faible efficacité : ce qui frappe en matière d’endettement est précisément le fait que son explosion, partout dans le monde, se soit traduit par si peu de croissance. C’est ce qu’on constate en France : l’étonnant n’est pas le montant de la dette publique, mais précisément le peu d’impact de celle-ci.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation où toutes les ressources facilement utilisables sont en train de se raréfier. Dès lors, les coûts d’approvisionnement augmentent, générant une inflation potentielle, qui entraîne une augmentation des taux d’intérêt, qui va à son tour rendre impossible le remboursement des dettes accumulées. Il va falloir payer la note, alors que nous ne le pouvons plus. Où comment l’économie est la courroie de transmission à toute l’humanité des problèmes écologiques…

Initier la transition écologique d’une entreprise

Faire opérer à une entreprise sa transition écologique est un chemin inexploré que nous allons essayer ici de baliser. Pour cela, faisons l’effort de nous affranchir des méthodes usuelles centrées autour du développement durable ou de la Responsabilité Sociétale de Entreprises. Soyons vierges d’a priori et cherchons à construire notre itinéraire en marchant. Soyons juste fort des trois expressions-clés suivantes, que nous avons déjà vues être extrêmement liées à l’idée de transition écologique :

  • User sobrement des ressources.
  • Avoir des impacts limités, voire régénérant, sur les écosystèmes.
  • Construire des communautés humaines résilientes.

La démarche la plus simple sera de partir de deux représentations usuelles en gestion : la chaîne de valeur et le business model canvas. Le dirigeant, ses équipes et éventuellement son conseil, pourront dessiner l’une et l’autre tels qu’ils apparaissent en première approche. La première donnera une vision des étapes de la création de valeur, depuis les flux entrants de marchandises ou de matières, jusqu’aux flux sortants de produits ou de services. Quelque part, cela donnera un premier aperçu de la matérialité des flux stratégiques pour l’entreprise. Le business model canvas montrera comment l’entreprise utilise ses ressources internes et externes pour créer de la valeur avec ses principales parties prenantes. Pas besoin à ce stade de chercher à établir des schémas trop innovants : la description simple de ce que le dirigeant croit savoir suffira.

Va alors avoir lieu l’étape du révélateur : confronter ces modes de création de valeur à ce que l’on sait de la crise écologique actuelle. Notre intuition fondamentale, quand nous cherchons à comprendre cette crise globale avec un peu de profondeur historique (cf par  exemple Laurent Testot : Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité), c’est que tout est lié dans le système Terre, et que des événements politiques, économiques, sociaux ou climatiques peuvent être des facettes différentes d’une même réalité, d’un même processus multi-dimensionnel. Celui-ci, c’est l’anthropocène, la transformation complète de la terre par l’homme au point que celle-ci devienne impropre à y accueillir ses hôtes humains.

Pour cela, nous allons soumettre les modes de création de valeur précédemment définis aux trois critères énoncés plus haut. D’une certaine manière, ils portent en eux les modalités d’une adaptations aux grands changements systémiques en cours. Dès lors, ces modes de création de valeur pourront être questionnés de cette manière :

  • Sont-ils soutenables dans le temps ? Si oui, jusqu’à quand ?
  • Quels sont les facteurs de création de valeur qui montrent le plus haut degré de fragilité par rapport à la crise systémique dont nous parlons ?
  • Comment recréer de l’autonomie au sein de mon organisation en m’affranchissant des situations de dépendance et de fragilité les plus critiques ?

C’est ici que l’apport d’une expertise extérieure qui comprend les enjeux environnementaux actuels est essentiel. Sans quoi le dirigeant raisonnera benoîtement sous un modèle de « business as usual », alors que nous rentrons précisément dans une ère de « business as unusual ». Notre conviction est que la correction des facteurs de fragilité ainsi mis en lumière vont désigner des actions qui sont nécessaires à la survie de l’entreprise et de son écosystème immédiat ou plus lointain, mais sont également à terme profitables, et fondamentalement inscrites dans une éthique de la responsabilité. Cette approche repose donc sur une convergence à construire entre action d’atténuation de la crise écologique, et d’adaptation à celle-ci.

Ainsi, nous proposons de sortir l’entreprise d’une situation de « Winner takes all », à la manière des bandits cherchant à s’emparer du Trésor de la Sierra Madre. Dans ce film de John Huston, on aboutit alors à une situation finale où tout le monde a perdu : les bandits se sont entre-tués ! C’est pour cela que s’engager dans la transition écologique est fondamentalement une approche coopérative : gagner, mais collectivement, avec les autres. En quelque sorte, sortir de l’exploitation de la nature pour ensemble partager les fruits qu’elle nous donne.

L’entreprise pourra alors, après avoir repéré ses facteurs de fragilité par rapport à son inscription dans son environnement, peu à peu verdir tous ses flux et ses process. Cela sera concomitant avec un mouvement de reconstruction de sa mission, de son modèle économique et de son offre. Elle y perdra en profits à court terme, mais y gagnera en résilience à moyen terme. Surtout, elle sera en mesure de redonner sens à son action, loin d’indicateurs de performance qui aujourd’hui ne signifient plus rien.

Entreprendre dans un contexte d’effondrement possible

Récemment a été remise à l’heure l’horloge de la fin du monde. Ce compte-à-rebours, mesuré depuis le début de la Guerre Froide par l’Université de Chicago, affiche désormais minuit moins deux minutes. La raison en est le péril d’une guerre nucléaire globale, dont la probabilité a augmenté avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, les essais nucléaires nord-coréen, etc… Au-delà des aspects géopolitiques, les facteurs d’un possible effondrement sont nombreux, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, de la disparition de la biodiversité ou encore du moindre accès aux ressources. Notre thèse est que ces perturbations environnementales majeures reconfigurent totalement le cadre dans lequel doit se développer l’action entrepreneuriale et la vie économique en général.

Pourquoi ? Parce que les facteurs actuels de production ne sont pas stables. Qu’il s’agisse d’énergie, de matières premières (minérales, agricoles…), d’eau, la sécurité des approvisionnements n’est à moyen terme pas assurée. Le contexte socio-politique est lui aussi particulièrement instable : montée des populismes, accroissement des inégalités, rivalités entre les grandes puissances. Dans ce domaine, des ruptures majeures peuvent subvenir, préfigurant un effondrement possible et altérant profondément le circuits des échanges. Dans le même temps, l’instabilité financière revient à faire peser une épée de Damoclès au-dessus des équilibres financiers de tout acteur économique. Enfin, la nécessaire préservation de la biodiversité et de l’équilibre biologique des sols, ou encore la limitation drastique des émissions de gaz à effet de serre impliquent un redimensionnement complet des outputs des organisations.

Dans ce contexte de risque d’effondrement, une entreprise doit penser les conditions de sa résilience. Celle-ci passe par une gestion renouvelée de ses contraintes, à l’amont sur ses approvisionnements, et à l’aval sur ses flux sortants. L’objectif est de limiter les impacts délétères sur son environnement, à l’instar des pratiques de Responsabilité Sociétale des Entreprises, mais aussi de travailler sa capacité d’anticipation et d’adaptation. Car dès aujourd’hui, le dirigeant peut se poser un certain nombre de questions : que devient mon activité en cas de canicule prolongée de mai à septembre ? Comment faire en cas de perturbations météorologiques majeures (sécheresse, pluie et inondations, tempête) ? Comment faire vivre mon activité si des services écosystémiques cruciaux disparaissent ? Comment commercer en cas d’explosion des coûts de transport ?… C’est ici que le concept de transition écologique doit être intégré dans le modèle économique de l’organisation en question. Ou plutôt que le modèle économique doit opérer une transition, depuis son état actuel, jusqu’à une situation qui satisfasse les critères de sobriété et de résilience. Tout cela procède d’une forme de conversion écologique de l’organisation.

Comment faire ? C’est d’abord une histoire de flux : il s’agit de verdir des process. Ceux-ci doivent être intégralement repris, de manière cohérente, progressive et organisée, de manière à limiter l’usage de ressources non renouvelables, à réduire les impacts négatifs des activités productives sur l’environnement ou la société, et à résister en cas de choc exogène. En liaison avec cela, il convient d’interroger l’offre et le métier de l’entreprise : repenser le marketing de l’organisation en question si ses flux entrants ou sortants ne peuvent être modifiés sans transformation de son offre, de son positionnement et de ses cibles. Cela nécessite sans doute de repenser les besoins que l’entreprise est susceptible de satisfaire. Enfin, pour opérer cette balance entre marketing et production, changement du métier et transformation des flux, il est nécessaire de reconstruire la gouvernance. Les expériences coopératives ou associant les parties prenantes à la conduite de l’entreprise, sont celles permettant de réinternaliser ce qui était auparavant externalisé. C’est tout l’enjeu des discussions actuelles autour de la modification du code civil sur la définition de l’objet social d’une entreprise. De même que Michel Serres proposait que Biogée (la nature, la terre) soit représenté dans les assemblées politiques, peut-être faut-il imaginer quelque chose d’approchant pour les entreprises.