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Initiation à la Responsabilité Sociétale des Entreprises

Kèpos recevait dernièrement Christine Morin-Estève, Professeure à ICN Artem Business School, et spécialiste des question de Développement Durable, pour nous inviter à réfléchir à la notion de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). Le point de départ de la réflexion était justement le Développement Durable tel qu’il se définit dans les grands textes internationaux. Celui-ci n’est pas que la protection de l’environnement. Ce n’est là qu’un parmi trois piliers, avec l’économique et le social, qui se doivent d’être en équilibre. De même, le social ne se limite pas à la question des Ressources Humaines d’une entreprise. A l’origine de ces questions se trouve le rapport Bruntland (1987), qui pour la première fois définit le concept de Développement Durable. Vient ensuite le Global Compact : pacte mondial des Nations-Unis (1999). Toute organisation peut y souscrire, rendre manifeste son engagement, et rapporter ses réalisations tous les ans. On est là dans une logique déclarative. Enfin, en 2015 sont publiés les Objectifs de Développement Durable (ODD), toujours par l’ONU, qui affichent 17 objectifs à atteindre d’ici 2030. Ces objectifs ne sont pas repris en tant que tels par les entreprises, mais sont intégrés dans la norme ISO 26000 qui fait autorité en matière de Responsabilité Sociétale des Organisations.

A travers la norme ISO 26000, le Développement Durable est inclus dans la RSE. Celle-ci consiste précisément à mesurer et réduire les impacts négatifs de l’organisation sur l’environnement et les êtres vivants. De plus en plus, la limitation des impacts négatifs est remplacée par l’objectif d’avoir des impacts positifs. La norme propose alors sept manières de se comporter, sans rien imposer : elle n’est ni contraignante, ni certifiante. Le premier principe concerne le concept de redevabilité : il est indispensable de rendre des comptes sur ce que l’on fait à partir des engagements que l’on a pris. Le deuxième principe est la transparence et le troisième le comportement éthique. L’entreprise doit être en situation de prouver la réalité de ses engagements en la matière, à tous les niveaux de son organisation. Le quatrième point concerne la reconnaissance des intérêts des parties prenantes. Le cinquième, normalement acquis en France, a trait au respect du principe de la loi. Cela peut être étendu aux sous-traitants. Vient ensuite la prise en compte des normes internationales de comportement, également incluse dans la loi française. Enfin, le dernier point concerne le respect des droits de l’homme. Pour prendre la mesure de sa situation sur tous ces points, il est très intéressant de s’auto-évaluer sur le site e-engagé RSE.

Pour faire droit à ces sept principes de comportement, sont alors mentionnées sept questions centrales, toutes en relation les unes avec les autres selon une approche holistique. Ces questions correspondent à une quarantaine de domaines d’actions dans lesquels doit s’exercer la vigilance de l’entreprise. A chaque fois, la norme mentionne les attentes et les actions possibles. La première question, qui se retrouve dans toutes les autres, est celle de la gouvernance : rien n’est possible si la stratégie d’entreprise diffère de celle construite en matière de RSE. Comment dès lors mettre en œuvre une telle ambition ? Tout doit partir de l’explicitation de la mission que s’est fixée l’organisation. Cette mission peut, pourquoi pas, être en rapport avec les 17 ODD, et doit être écrite de manière collective. Il est dès lors clair qu’intégrer la RSE dans son organisation est plus facile au moment de sa création. Transformer une entreprise existante est beaucoup plus difficile, et la stratégie RSE risque de ne pas être au cœur de la stratégie de l’entreprise. A partir de là, les champs d’application de la RSE sont nombreux, et concernent également les parties prenantes de l’entreprise, par exemple ses fournisseurs. En ce sens, le simple fait de leur poser la question peut contribuer à une sensibilisation et au changement de comportement. Cette sensibilisation est précisément un domaine où des progrès sont enregistrés, faisant évoluer le comportement des acheteurs. L’explicitation des attentes permet de faire évoluer le rapport de force, dans la vie politique comme dans la vie économique.

Quel est l’intérêt d’une démarche de RSE ? Il se situe à plusieurs niveaux. Tout d’abord une telle démarche permet d’anticiper des risques juridiques, d’image ou de réputation. Ensuite, c’est un levier de compétitivité, notamment dans un contexte où le législateur renforce petit à petit les obligations de prise en compte des facteurs humains ou environnementaux. C’est également un levier très intéressant d’implication de ses collaborateurs et de ses parties prenantes. Enfin, c’est une exigence éthique qui est socialement attendue. Ainsi, à travers la sphère d’influence de chacun, nos actions nous permettent de faire beaucoup plus que la simple part du colibri ! Ce doit être tout le sens de l’implication de nos organisations dans la vie de la cité, qui est plus que jamais nécessaire.

Les engagements pris par les entreprises sur ces questions sont-ils sincères, ou n’est-ce là qu’un moyen de remplir les critères nécessaires pour se faire référencer par les grands acheteurs ? La question peut légitimement se poser, mais il importe surtout de voir la tendance, qui est bonne, et d’accroître l’effort de sensibilisation et de formation. L’éducation des futurs managers est un point clé, et c’est tout le sens du travail réalisé dans l’enseignement supérieur, et à l’ICN par exemple, sur ces sujets, afin que les étudiants actuels puissent plus tard prendre de vrais engagements. Le propos est ici de montrer qu’être actif en matière de RSE ne constitue pas un désavantage économique. Une autre interrogation peut porter sur la perte de vitesse du concept de Développement Durable, du fait de doutes sur la question de la croissance, et donc du développement. Le concept de transition écologique peut sembler plus engageant. Mais ce qui doit nous animer est la question de l’action, et en ce sens, la RSE fournit des outils très opérants.

De retour du salon Produrable, ou la difficulté de penser hors du cadre

Les 4 et 5 avril dernier à Paris se tenait Produrable, le salon de référence en France dans le domaine du développement durable. Le thème, « Au-delà de la RSE… », invitait à aller plus loin que les seules approches promues par la loi en matière de responsabilisation des entreprises quant à leurs impacts sociaux ou environnementaux. Pourquoi ? Tout simplement parce que, de l’avis d’un grand nombre de personnes que j’ai pu rencontrées sur place, la plupart des acteurs économiques s’en tiennent en la matière à leurs obligations légales, définies dans le cadre de ce qu’on appelle la « Responsabilité Sociétale des Entreprises ». Or, si l’on y regarde de près, ces pratiques ne sont absolument pas capables d’affronter à leur juste niveau les défis environnementaux et sociaux qui sont les nôtres. Dès lors, il convient, comme le disait une consultante présente sur les lieux, de questionner les « nouvelles frontières du développement durable ». Cela revient, d’une certaine manière, à poser aux entreprises la question de leur transition écologique, en les aidant à intégrer les problématiques de sobriété, quant à l’usage qu’elles font de leurs ressources, de limitation de leurs impacts, et de résilience de leur organisation.

Mais il y a très loin de la coupe aux lèvres en la matière, tant les acteurs présents ne présentaient quasiment tous que des approches de type « business as usual » dans la manière dont ils abordaient les questions de RSE ou de développement durable. Chacun se défaussent alors sur l’insuffisance du cadre réglementaire, dont seule l’évolution serait à même de faire muter les stratégies des entreprises. Curieusement, de l’avis des personnes rencontrées, ce sont les grands groupes qui ont le mieux compris les enjeux en cours : ceux-ci ont sans doute mieux saisi que des PME, prises dans le quotidien, que leurs modèles d’affaires étaient en sursis. Mais même avec des dirigeants éclairés et ayant des moyens à consacrer à ces problématiques, il est très délicat d’avancer, et, en tous cas, pas jusqu’à la remise en cause de la recherche d’une meilleure profitabilité.

En effet, dans tous ces milieux, il reste très difficile de penser en dehors du cadre. C’est ce que confirmait une table ronde consacrée à l’état des filières agricoles et agro-alimentaires, organisée le 5 avril au matin, en présence de responsables de la FNSEA ou de cadres du secteur coopératif. Pour ces dirigeants, on assiste à une « destruction de valeur » à l’aval de l’agriculture, qui se traduit par des tendances déflationnistes sur les produits, et une rentabilité introuvable pour les activités agricoles. Dans ce contexte, les questions environnementales sont alors des demandes sociales qui émanent d’une opinion partiellement manipulée. A aucun moment, les perturbations environnementales majeures, attribuées par les chercheurs à nos modèles agricoles, en matière de perte de biodiversité ou d’épuisement des sols, ne sont comprises comme des réalités objectivables. Et pourtant, dans une autre table ronde sur la biodiversité, organisée le même jour dans l’après-midi, le WWF, l’Institut Océanographique Paul Ricard ou le Muséum National d’Histoire Naturelle alertaient sur la situation mondiale gravissime en matière de biodiversité. Mas bizarrement, l’organisation du salon était ainsi faite que ces organisations et les responsables agricoles du matin ne pouvaient se croiser. Décidément, sortir des sentiers balisés et questionner les schémas établis sont choses difficiles…