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Revue de projets #13 : Energéthic

La Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) Energéthic a pour mission le développement des énergies renouvelables en Grand Est. Son dirigeant, Dominique Isler, nous présente son activité et ses projets.

Pouvez-vous nous présenter la SCIC Energéthic ?

Energéthic est une coopérative créée par des entrepreneurs qui souhaitent promouvoir les énergies renouvelables sur le territoire lorrain, et la région Grand Est.

Pourquoi avoir créé cette activité sous la forme d’une SCIC ?

Ce statut permet de regrouper les collectivités, la population, et tous les acteurs d’un territoire dans un pacte d’associés, afin de se donner colectivement les moyens de développer les Energies renouvelables (ENR) sur nos territoires. En bref, rassembler les ressources de tous les acteurs d’un territoire au service des ENR.

Vous installez votre première centrale photovoltaïque. Pouvez-vous nous présenter cette opération ?

C’est une centrale photovoltaïque de 36 kWc (KiloWatt crête), qui va produire 34 500 kWh (Kilowatt heure), soit l’équivalence de la consommation annuelle de 12 pavillons. Nous installons les panneaux sur la toiture du foyer rural de la commune de Lelling. Nous avons signé une convention d’occupation de la toiture sur 30 ans à titre gratuit. La commune de Lelling nous rejoint au capital et co-développe le projet avec nous.

Quel est l’intérêt d’ouvrir le financement d’une telle opération au grand public ?

Il y a un double intérêt :

  • Une finance circulaire par laquelle le financement par la population permet le développement économique des projets et la création d’emplois, ce qui entraîne création de valeur et redistribution des bénéfices au bénéfice de la population.
  • Le programme Climaxion, porté par la Région Grand Est et l’ADEME, subventionne des projets coopératifs de ce type.

Quel est le rôle des énergies renouvelables dans la transition énergétique ?

Il y a deux impératifs :

  • L’absolu nécessité de réduire nos émissions de carbone : les ENR ont un bilan carbone non nul, mais bien meilleur que les énergies fossiles .
  • La baisse des ressources en énergies fossiles : les ENR sont renouvelables par définition, les techniques maîtrisées, et il n’y a donc pas de pénurie à prévoir.

Quelles sont les limites des énergies renouvelables, en particulier du solaire photovoltaïque, dans la perspective de la transition énergétique (intermittence, recyclage…) ?

L’intermittence est un sujet qui pose encore un problème. Il n’y pas encore de solution de stockage suffisamment fiables et peu coûteuses en fabrication. C’est pourquoi nous ne vendons pas du rêve en promettant une indépendance énergétique à 100 %. Nous proposons plutôt une mixité des énergies, afin de réduire immédiatement les émissions de CO2. Les clients se protègent également de la monté des prix de l’énergie, car ils ont acquis une part d’ENR dont le prix n’augmentera pas dans le temps. Nous arrivons en fonction de la sobriété des bâtiments jusqu’à 80 % d’autonomie avec les énergies solaires.

Pour le recyclage, la filière s’organise, car la ressources commencent à devenir intéressante pour un industriel. Il n’y pas de problème technique, mais les premiers panneaux arrivent seulement maintenant en fin de vie. Le rendement de production est aujourd’hui garanti 25 ans pour des panneaux de qualité, avec une durée de production d’énergie autour de 40 ans.

Intervenez-vous également sur la question de la sobriété énergétique, des économies d’énergie ?

La bataille des émissions de CO2 se gagnera si on arrive à maîtriser nos consommations énergétiques. Pour maîtriser il faut les connaître précisément, et non pas seulement savoir sa consommation annuelle. Nous installons du comptage low tech afin de détailler le type de consommations (éclairage, chauffage, ventilation, équipements ménagers ou industriels, etc.. ) afin de vérifier la bonne utilisation de l’énergie, et donner les connaissances aux clients, pour qu’ils chassent le gaspillage énergétique et deviennent acteurs de la transition. Ces comptages sont adaptés pour l’habitation, les copropriétés, les bâtiments publics, les bureaux, les commerces et jusqu’à l’industrie.

Quels sont vos projets de développement ?

Ils sont de trois ordres :

  • Développer un outil de création d’alertes automatiques de surconsommation, qui arriveront chez le client et nos services de comptage, afin de pouvoir intervenir immédiatement.
  • Développer les centrales de production citoyenne. Nous avons gagné un appel d’offre de la CRE (Commission de Régulation de l’Energie) pour une centrale photovoltaïque sur un hangar agricole de 1100 m² en Moselle. Nous le financerons avec les citoyens et les collectivités au premier semestre 2020. Et nous avons des projets d’achat d’éoliennes, et de co-développement d’usine de méthanisation. Nous souhaitons en plus de nos prestations d’installations, et de conseils, développer deux centrales de productions ENR par an.
  • Nous engendrons beaucoup trop de déchets lors de nos travaux d’installations. Nous souhaitons mettre en place avec nos fournisseurs pour la fin de l’année 2020 un programme de réduction et/ou de valorisation de nos déchets

Merci !

Revue de projets #11 : Sol & Co

Anne Blanchart, docteure spécialiste des sciences du sol et de l’urbanisme, est sur le point de lancer un cabinet de conseil, nommé Sol & Co, qui vise à faire intégrer la question de la préservation des sols et de leur biodiversité dans les politiques d’aménagement du territoire. Elle nous présente sa démarche.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

J’ai obtenu mon baccalauréat scientifique option Sciences de la Vie et de la Terre en 2008. Ensuite, j’ai effectué une première année de classe préparatoire aux grandes écoles spécialité Biologie, Chimie, Physique et Sciences de la Terre puis me suis réorientée dans un cursus universitaire dès l’année suivante. En 2012 j’ai ainsi obtenu une Licence de Génie Géologique et Génie Civil, décernée par la faculté de Bordeaux 1. Passionnée par l’aménagement du territoire, j’ai choisi de réorienter mon cursus universitaire en suivant un Master en Urbanisme, spécialité Villes Durables, à l’Institut Français de l’Urbanisme à Champs-sur-Marne. Suite à ce parcours universitaire, j’avais pour ambition de travailler au sein d’un bureau d’études de conseil en environnement pour l’aménagement du territoire. J’ai ainsi occupé un poste de chargée de mission au sein d’un bureau de paysage pendant un an. En 2015, j’ai postulé à une thèse interdisciplinaire sur le sujet des sols et de l’aménagement du territoire, proposé par l’Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Energie (Ademe) et la Région Grand Est (anciennement Région Lorraine). J’ai eu la chance d’effectuer ce travail de doctorat de 2015 à 2018 au sein du Laboratoire Sols et Environnement (Université de Lorraine – Inra) et de l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional (Aix-Marseille Université). Ce travail de recherche interdisciplinaire m’a permis de conjuguer les intérêts que je portais pour le domaine des sciences du sol et de l’urbanisme, me permettant logiquement de faire le lien entre ma Licence, mon Master et mon expérience professionnelle dans l’aménagement du territoire.

Vous créez un cabinet conseil sur la question des sols : quelle en sera la mission ?

Effectivement, peu de temps après avoir débuté mes travaux de recherche en doctorat, j’ai très vite perçu l’intérêt sur le marché que pourrait présenter un cabinet de conseil sur la question du fonctionnement et de la qualité des sols en milieu urbain, dans le but d’aiguiller les prises de décisions des professionnels de l’aménagement du territoire quant à l’usage à donner aux sols des villes de demain, qui se veulent durables et résilientes. Depuis quelques mois maintenant, je porte un projet de création d’une entreprise spécialisée sur la thématique des sols et de leur biodiversité en milieu urbain. Ce projet est actuellement en incubation (Incubateur Lorrain, Pôle entrepreneuriat étudiant de Lorraine) et devrait voir le jour courant juin 2019.

La philosophie de l’entreprise est intimement liée à la transition écologique et aux respects des valeurs durables et de protection des ressources naturelles lors de l’aménagement d’un territoire. Le message principal est le suivant : les sols sont des systèmes en trois dimensions (volume) et dynamiques (vivants) qu’il faut veiller à préserver compte tenu des bienfaits qu’ils sont aptes à fournir pour le bien-être des habitants mais également pour les réponses qu’ils apportent à un nombre élevé d’enjeux environnementaux. Par exemple, les sols, y compris en milieu urbain, et si leur usage est compatible avec leurs propriétés physiques, chimiques et biologiques, sont aptes à participer à la régulation des inondations (infiltration de l’eau), du changement climatique (stockage de carbone) ou encore de la biodiversité (les sols urbains sont un formidable réservoir de biodiversité !).

Concrètement, quelles en seront les activités ?

L’entreprise sera spécialisée sur l’intégration de la qualité des sols et de leur biodiversité dans la définition de leurs usages en milieu urbain. Plus précisément, il est convenu que l’entreprise propose trois prestations :

  • Une prestation de conseil auprès des collectivités territoriales, élus, et professionnels de l’aménagement du territoire : grâce à des interventions sur des sites de projets urbains, l’entreprise sera en mesure de développer un plan d’échantillonnage représentatif de l’hétérogénéité des sols en place, d’ouvrir des fosses pédologiques, de décrire et d’échantillonner des profils de sols, de réaliser des analyses biologiques, physiques et chimiques sur les échantillons prélevés et de donner en retour des recommandations aux acteurs de l’aménagement quant à l’usage optimal que peut accueillir le sol sans avoir à l’amender fortement ou bien également quant à la manière dont le sol doit être travaillé pour fournir ses bienfaits sur le long terme. Cette prestation peut s’adapter à un public de particuliers, souhaitant recueillir des informations sur le fonctionnement et la qualité des sols de jardins ;
  • Une prestation de formation auprès des agents de collectivités territoriales, d’associations ou encore d’acteurs de l’aménagement du territoire (aménageur, bureaux d’études, agences d’urbanisme et de paysage) : à travers des ateliers de formation d’une durée adaptée, des informations et compétences pourront être données quant au fonctionnement et aux besoins (paillage, amendements, tonte, etc.) des sols urbains (jardins, parcs, pieds d’arbres, espaces verts, etc.) en fonction de leurs caractéristiques biologiques, physiques et chimiques. Des formations seront également proposées quant à la manière dont il est possible de travailler les sols en place pour qu’ils répondent aux besoins des sociétés humaines, tout en préservant voire améliorant leurs caractéristiques biologiques, physiques et chimiques ;
  • Une prestation d’animation et de médiation scientifique à l’attention du grand public en général, mais également des acteurs de l’aménagement et des élus : conférences, tenues de stand et animations de « sciences participatives ». Ces évènements contribueront à l’accompagnement et plus fortement à l’implication des citoyens, des professionnels et des élus dans la préservation des sols et de leur biodiversité. Ils participeront également à lutter contre l’isolement de certaines populations du territoire en situation de défaveur sociale et offriront un accompagnement à l’éducation des plus jeunes -la biodiversité étant aujourd’hui une thématique intégrée dans leur programme scolaire. Par exemple, plusieurs ateliers pourront être proposés : évaluer la qualité physique de son sol (texture, structure, infiltration de l’eau) ou bien connaitre la biodiversité qui se cache sous son sol (prélever et analyser les différents organismes qui vivent dans son sol selon le protocole de Jardibiodiv). Ces ateliers permettront d’une part la sensibilisation du citoyen à une thématique particulière ainsi que l’élargissement de ses connaissances, mais également à l’apport d’informations à la recherche pour compléter notamment les bases de données issues des sols urbains, qui comportent encore aujourd’hui trop peu de données pour établir des référentiels robustes.

Votre activité a un très fort ancrage scientifique. Pouvez-vous nous préciser selon quelles modalités ?

Ce projet de création d’entreprise est dès le départ en fort lien avec le monde de la recherche scientifique. L’idée même de la création de cette entreprise provient de mon travail de recherche effectué au cours du doctorat, ainsi que de celui de Quentin Vincent, effectué également au cours de son doctorat mené au sein de l’Université de Lorraine. Pour renforcer ce lien, il est à noter que l’entreprise bénéficie de l’appui scientifique de trois enseignants chercheurs issus du Laboratoire Sols et Environnement et de l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional (Aix-Marseille Université). Cet ancrage avec le monde de la recherche scientifique permet aujourd’hui au projet de bénéficier d’un accompagnement de l’Incubateur Lorrain (Université de Lorraine).

De cette manière, l’entreprise continuera de garder durablement un fort lien avec le Laboratoire Sols et Environnement. Cela permettra d’une part de reverser l’intégralité des données (sous accord du client) au Laboratoire et donc à la recherche, afin d’alimenter les bases de données nationales sur les sols urbains et la biodiversité ; et d’autre part de permettre à l’entreprise de disposer d’un atout incontestable sur le marché, celui de proposer des méthodologies et technologies sans cesse innovantes, issues des avancées directes de la recherche en sciences du sol et en urbanisme.

Pourquoi la question des sols est-elle cruciale dans la perspective de la transition écologique ?

Les sols sont une ressource naturelle non renouvelable. Ce sont des systèmes hétérogènes certes, mais vivants et offrant de nombreuses réponses aux enjeux environnementaux d’aujourd’hui et de demain : ils sont capables d’infiltrer l’eau, de produire de la biomasse à vocation alimentaire et d’être un formidable lieu d’habitat pour une riche biodiversité. Puisque les sols rendent un panel de bienfaits aux sociétés humaines… pourquoi ne pas en prendre soin à notre tour ?

Aujourd’hui, l’eau et l’air disposent de mesures réglementaires qui permettent leur « protection » sur le territoire national. Ce n’est actuellement pas le cas des sols. Si leurs paramètres géotechniques et leur niveau de pollution doivent être pris en compte pour le développement d’un projet urbain, la considération des sols s’arrête là dans l’aménagement du territoire. Prendre en compte les caractéristiques biologiques, physiques et chimiques des sols urbains dans la définition de leurs usages permettrait alors d’optimiser les bienfaits qu’ils peuvent effectivement rendre (en mettant le bon usage sur le bon sol) et donc d’optimiser les réponses que ces systèmes naturels apportent aux enjeux environnementaux et plus largement durables. De la même manière, adapter l’usage aux sols et non plus l’inverse permettra de réaliser une économie de gestion de cette ressource lors de la phase chantier (limitation des apports de terres issues des milieux plus naturels) mais également sur le long terme (gestion des espaces verts notamment).

Quels sont les enjeux en matière de préservation des sols urbains ?

Ils sont nombreux ! Il est essentiel de se rendre compte que les sols urbains ne sont pas des systèmes illimités et que c’est une ressource dont la qualité tend peu à peu à s’affaiblir. Le besoin de construction de nos villes et la protection accrue réservée aux sols agricoles et forestiers, jugés plus naturels, font que les sols des villes se trouvent de plus en plus malmenés. Et pourtant, un sol en ville peut tout à fait être fertile, à l’instar, voire plus, qu’un sol agricole. Cela dépend de son histoire et de la constitution de la roche mère. Puisque les sols sont une ressource non renouvelable, il s’avère essentiel aujourd’hui de les protéger et de limiter la dégradation de leur qualité. Pour cela, il faut prendre conscience qu’un sol, y compris urbain, fonctionne bien et sur le long terme à condition que l’usage qui lui est réservé soit adapté à ses caractéristiques biologiques, physiques et chimiques.

Compte tenu du fait qu’il n’existe pas encore aujourd’hui de réglementation sur la prise en compte de la qualité des sols dans la définition de leurs usages, l’enjeu primordial est de sensibiliser les élus et décideurs sur cette thématique, afin de pouvoir tendre, un jour, à l’élaboration d’un cadre national sur la protection des « sols », au même titre que l’eau et l’air.

Le deuxième enjeu principal est l’accompagnement des acteurs de l’aménagement à la prise en compte de la qualité des sols. En effet, ces acteurs ne sont pas des professionnels des sciences du sol et il est donc essentiel que la recherche, mais également des entreprises de conseils, se développent pour œuvrer à la constitution d’outils d’aide à la décision permettant de faciliter l’intégration de cette nouvelle information dans les processus de décision qui guident le développement d’un projet urbain ou encore la rédaction d’un document d’urbanisme.

Enfin, un troisième enjeu principal qui pourrait être énuméré est la sensibilisation du grand public en général, notamment sur des thématiques en lien avec la santé, telle que par exemple l’alimentation. A l’heure du « boom » des jardins partagés et familiaux, il serait nécessaire avant tout aménagement d’un potager à l’arrière de nos jardins, que des analyses de sols soient fournies par la collectivité ou soient effectuées, afin de s’assurer de la non présence de polluants dans les sols qui pourraient se retrouver dans les parties aériennes de la biomasse cultivée et consommée par les citadins.

Pouvez-vous nous citer quelques bonnes pratiques de gestion des sols urbains ?

Les bonnes pratiques de gestion des sols urbains sont intrinsèquement liées à la composition même du sol urbain, à son fonctionnement et à son usage. Je dirai donc qu’il y a autant de bonnes pratiques de gestion qu’il n’y a de sols en milieu urbain !

Le message principal à retenir serait selon moi le fait que les sols ne sont pas seulement des supports sur lesquels nous pouvons vivre, mais sont également des systèmes en trois dimensions qui participent à notre survie. En milieu urbain, les sols sont hétérogènes et pour garantir leur bon fonctionnement, leur protection mais également la qualité des bienfaits qu’ils sont aptes à fournir, il apparait nécessaire de réaliser de manière systématique des évaluations de leurs propriétés biologiques, physiques et chimiques avant d’en déterminer leurs usages.

 Merci et à bientôt

La transition écologique comme projet de territoire

Pour un territoire, la transition écologique ne peut pas juste donner lieu à des ajustements  paramètriques des politiques publiques. Au contraire, une redéfinition systémique de ces mêmes politiques est indispensable. Cela implique un renouvellement radical des termes du débat. Les questions à poser pourraient être les suivantes :

  • Quelle politique de mobilité doit être mise en place à l’heure de la descente énergétique ?
  • Quelle politique d’aménagement sont souhaitables dans un contexte d’effondrement de la biodiversité ?
  • Quelle politique foncière définir alors que les sols sont en train de s’épuiser à vitesse accélérée ?
  • Quelle politique d’habitat promouvoir alors que les scenarii de transition énergétique impliquent une diminution de 50% de la demande d’énergie ?
  • Quel développement économique mettre en œuvre, alors que la limitation du réchauffement climatique vient radicalement interroger les logiques de développement qui ont prévalu ces 200 dernières années ?
  • Comment refaire de la politique ensemble à l’échelle d’un territoire alors que les choix qui doivent être faits sont les plus engageants que l’humanité ait jamais été mise en demeure de faire ?

On le voit, les enjeux sont majeurs et les risques de perte de cohésion sociale ou économique sont très importants pour un territoire. Il est donc essentiel de sortir de la gestion “as usual” et d’enrichir le questionnement politique. Or, la transition écologique concerne l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre sur un territoire. En ce sens, elle ne relève pas d’un enfermement sectoriel, mais est éminemment transversale. Elle met en premier la notion de cohérence : ne pas effacer les gains réalisés quelque part à travers d’autres décisions connexes.

Dès lors, quelle pourraient être les méthodologies à mettre en œuvre pour faire de la transition écologique le projet majeur et structurant d’un territoire ?  En première approche, on pourrait imaginer le process suivant :

  • La mise en perspective des tendances à l’œuvre, internes ou externes, sur le territoire : ce travail prospectif doit aller au-delà du simple diagnostic de territoire. Il en modifie les enjeux en resituant la trajectoire territoriale dans un contexte systémique bien plus vaste (énergétique, écologique, économique, social, géopolitique…).
  • La définition du projet de territoire : la transition écologique est d’abord un projet de territoire qui nécessite un partage des enjeux systémiques qui se posent à toute communauté humaine, une mise en récit d’un futur désirable dans un contexte en plein bouleversement, et la définition d’objectifs partagés à la fois très ambitieux, réalistes et rassembleurs. C’est là où s’incarne la volonté politique qui impulse une démarche de transition.
  • La mise en route démocratique de la transition écologique. Celle-ci implique, pour un territoire et ses acteurs, de savoir refaire société pour décider ensemble d’une transformation complète et globale. En ce sens, la simple consultation des citoyens est insuffisante : il importe de mettre en œuvre une véritable démocratie de construction et de contribution. Il s’agit certes là d’un processus au long cours, mais indispensable pour que la transition soit véritablement inclusive.
  • L’élaboration des politiques sectorielles (urbanisme, développement économique, habitat, mobilité, cohésion sociale…). Les principes de la transition doivent irriguer l’ensemble de ces décisions. Ces politiques doivent pouvoir faire système, en gagnant en cohérence, et relever d’une véritable ambition transformatrice, et pas seulement de simple choix gestionnaires.

Sur tous ces aspects, la démarche consisterait à faire dialoguer les spécificités territoriales avec les grands enjeux systémiques. L’objectif est que chaque territoire puisse s’adapter à des conditions de vie en changement rapide et proposer à ses habitants et forces vives un cadre humain et soutenable à la construction duquel ils puissent contribuer. Car quelque part, il s’agit de tout changer totalement !

Transition écologique, territoire et entreprises : changer les termes de la délibération

La ville de Nancy, sur laquelle Kepos est situé, vient de lancer ce qui est annoncé comme structurant ses politiques publiques pour les 10 prochaines années : sa transition écologique territoriale. Cela est l’occasion de réfléchir sur ce blog à ce que pourrait donner, sur un territoire, une politique publique d’intégration des impératifs de la transition écologique par les entreprises. Car si nous voulons rendre cette transition effective, il est essentiel que les modalités de création de richesses sur un territoire soient reconfigurées. Nous lançons ici quelques pistes en ce sens.

   Définir les termes

De notre point de vue, un premier travail très important à mener est de définir les termes et les enjeux. Qu’est-ce donc que la transition écologique ? A coup sûr, cela va bien au-delà des politiques publiques usuelles de développement durable. Ce concept implique la prise de conscience que l’homme a introduit dans le système terre des déséquilibres, des contradictions qui menacent sa pérennité. C’est précisément la définition du concept d’anthropocène : l’homme a perturbé l’ensemble des cycles qui permettent à la terre d’héberger la vie. En ce sens, la transition écologique est une transformation radicale et multi-dimensionnelle des modes de la vie humaine, de manière à résorber ces déséquilibres et apaiser ces contradictions. Il ne s’agit bien sûr pas seulement d’avoir des activités « plus durables » ou « plus responsables » : ceci n’est pas suffisant. Il faut tout transformer dans nos manières de vivre ! Ceci ouvre la voie à des mutations qui ne sont pas seulement technologiques, économiques, sociales ou politiques… mais qui interroge la manière dont nous percevons notre humanité. On peut à juste titre parler de conversion écologique, et de passage d’une anthropologie de domination de l’homme et de la nature, à une anthropologie du partage, de la lenteur et de la relation.

Transformer cela en politique de territoire

Le premier point par lequel entrer est bien celui du territoire. Bruno Latour, dans une interview au Monde du 22 juillet 2018, présente le territoire comme ce dont une communauté humaine tire sa subsistance. Ce qui explique qu’à l’heure de la globalisation, le territoire se soit évaporé. On pourrait alors affirmer qu’opérer la transition écologique à Nancy et refaire territoire est une seule et même chose : il s’agit de passer, pour les acteurs territoriaux, d’une logique de développement basée sur l’exploitation de ressources exogènes à une logique de subsistance relocalisée s’appuyant sur des ressources endogènes. Ceci est bien sûr très difficile à assumer politiquement, mais c’est la voie pour à la fois refaire société, réancrer territorialement nos activités, et opérer la transition de nos modes de vie.

En deçà de ce changement de logique, la conception de l’action collective doit également évoluer. Outre la représentation et la participation, la démocratie doit être une démocratie de construction, où la responsabilité des décisions et des actions est l’affaire de tous. C’est essentiel car dans cette transition écologique à opérer, la ville de Nancy n’a la main que sur un domaine très réduit : une grande partie des décisions publiques lui échappent, de même que celles privées. Ceci nécessite une appropriation par tous les acteurs de la responsabilité qui est la leur : la transition écologique est un tel processus systémique, qu’elle doit être l’armature de l’agenda de tous les acteurs : puissance publique, université, entreprises, associations, particuliers…

On le comprend, tous les acteurs doivent être impliqués totalement dans un changement de logique radical. Mais avec quelle méthodologie ? C’est bien là précisément le problème, car il n’y en a à proprement parler pas. Nous devons constater que nous sommes condamnés à marcher sans savoir précisément où nous allons. La transition écologique sera ce que nous en ferons, et il n’y a pas de plan à suivre précisément. Tout au plus pouvons-nous définir quelques critères que les actions de chacun devront suivre : sobriété dans l’usage de ressources, limitation drastique des impacts sur les écosystèmes, résilience des organisations humaines… avec deux objectifs principaux : atténuation des impacts de nos actions (limitation des émissions de gaz à effets de serre, régénération des écosystèmes, déprise foncière…), et adaptation à des conditions de vie en évolution très rapide. Pour cela, toutes les collectivités humaines, et les habitants de Nancy comme tout le monde, ont besoin d’un récit qui mette en chemin.

Pour résumer, on retrouve donc trois éléments cruciaux dans la transition à accomplir : changement des logiques d’action, révolution dans la manière dont les décisions collectives sont prises, avec une extension du domaine de la responsabilité, et enfin mise en récit d’un chemin dont nous ignorons l’itinéraire précis.

Impulser la transition écologique des entreprises

Dans ce contexte, nous voulons nous intéresser dans cette article à une communauté clé de notre organisation collective : l’entreprise. Car c’est là où se situe, entre autres, un enjeu essentiel de la transition : retrouver le sens du collectif pour créer de nouveaux modes d’action sur le monde, efficaces, conscients de leurs effets et tempérants dans leurs ambitions. Comment pourrions-nous traduire les trois lignes forces que nous avons mises en évidence plus haut ? Et surtout, quelles marges de manœuvre la ville de Nancy, comme les autres collectivités locales, peuvent-elles avoir dessus ?

La première ligne force a trait à la remise en question des dynamiques de développement. En le disant grossièrement, il faudrait arriver à convaincre des entreprises de produire moins, de vendre moins et moins loin, etc… Mais ne pourrait-on pas plutôt trouver le moyen de s’approvisionner durable, de verdir les process industriels, de développer la mobilité électrique… ? On le peut bien sûr, et il faut le faire. Mais de quelques manières que l’on prenne le problème, il n’y a pas de découplage possible entre le développement économique et les émissions de GES : maintenir le niveau de production actuel et faire baisser les émissions est impossible. Dès lors, il faut travailler à un atterrissage des flux économiques. Comment y arriver alors qu’une collectivité comme la ville de Nancy n’a quasiment aucun levier réglementaire pour y arriver ? C’est impossible sans le concours conscient et volontaire de l’ensemble des forces vives économiques du territoire. D’où la première action que nous vous proposons : mettre tout en œuvre pour une prise de conscience collective et complète de ce qu’est l’anthropocène, et ce qu’il signifie. Ce sera l’appropriation par chacun, par chaque décideur ou acteur, de l’information disponible sur le changement climatique ou la sixième extinction des espèces qui fera évoluer les logiques d’actions. L’enjeu est donc éducatif, et sa mise en œuvre doit être globale (toucher tout le monde) et multi-canal (par tous les biais possibles).

La deuxième ligne force que nous avons identifié concerne les modalités d’élaboration des décisions collectives. Dans le cas des entreprises, il s’agit précisément de décisions privées, qui ne relèvent du public que par le cadre réglementaire que celui-ci propose, et qui sont centralisés chez un petit nombre de personnes (dirigeants, actionnaires, banquiers, donneurs d’ordre). Or, les parties prenantes d’une entreprise ne se limitent pas à ces seules entités. Sont concernés les clients, les fournisseurs, les salariés, les services publics, etc… Il est donc essentiel que la transition écologique devienne l’affaire de tous ces acteurs, pour qu’à l’interne de chaque organisation, de chaque entreprise, les termes de la délibération soient modifiés par la prise de conscience des uns et des autres. Là encore, en dehors des leviers réglementaires, les collectivités territoriales doivent se transformer en groupes d’influence ou de lobbying et ne pas relâcher la pression sur tous les collectifs agrégés par les entreprises (et en particulier les syndicats patronaux et de salariés). Et elles vont y être bien aidées par le fait que ce que les climatologues répètent depuis 30 ou 40 ans est en train de se réaliser, et plus rapidement que ce que l’on pensait. Dès lors, opérer sa transition écologique va devenir pour une entreprise une condition de sa pérennité. Aujourd’hui, la stratégie perdante est celle du business as usual.

Enfin, la troisième ligne force insiste sur la mise en récit et la définition d’une trajectoire qui est encore largement à inventer. Le territoire doit être précisément le support de ce récit qui aura pour effet de recréer des collectifs soudés autour d’un futur souhaitable. Tous les leviers sont bons pour cela : les écoles, l’éducation populaire, les arts et la vie culturelle, les sciences, dont une partie sont du ressort d’une commune comme la ville de Nancy. L’anthropocène et la transition collective doivent forcer l’agenda de toutes les institutions pour les 10 ans qui viennent (et même plus loin). Il faut donc jouer de tous les prescripteurs possibles pour cela, et que petit à petit, chaque initiative s’intègre, comme une touche de peinture dans un tableau impressionniste, dans un work in progress global.

Et ceci ne peut se faire que dans l’enthousiasme et la joie, requises par la gravité de la situation.