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Impliquer les salariés de son entreprise en initiant sa transition écologique

Nous assistons aujourd’hui à un désenchantement du travail : cherchant du sens à leur activité professionnelle, nombreux sont les salariés à y trouver surtout contraintes, souffrance et perte de la finalité de ce qu’ils font. Ce constat se rencontre un peu partout, et génère mal de vivre, stress, démotivation… Ainsi peut s’expliquer la tentation fréquente de la reconversion, passé un certain âge. Nombreux sont en effet les salariés à constater un divorce, une contradiction, entre leurs aspirations profondes et ce que le monde du travail a à leur offrir. Leurs aspirations, c’est la reconnaissance de leur contribution, l’interaction respectueuse avec leurs collègues, clients ou fournisseurs, et la participation au bien commun de la société ou de la planète. La réalité, c’est un travail dont le fruit est confisqué par quelques uns, dont la finalité est la production pour la production et dont la forme est l’exploitation illimitée des autres et de la nature

Notre thèse est que la transition écologique est un levier puissant pour répondre à ces maux du travail. Car initier la transition de son organisation, c’est bien vouloir remettre du sens là où il a déserté l’activité productive. Pour cela, il est souhaitable de repréciser la raison d’être de nos organisations. Pour quoi sont elles là ? A quoi œuvrent-elles ? Or, la transition écologique est précisément une démarche qui vise à humaniser nos fins et à ajuster nos moyens à ce qui est réellement souhaitable pour l’homme et la nature. Se questionner sur la raison d’être de son organisation dans la perspective de la transition écologique, c’est la faire entrer dans un cadre de proximité, de lien et d’attention à l’autre et au monde qui redonne une perspective. Il devient alors possible pour les salariés de refaire équipe autour d’objectifs partagés qui ont du sens. C’est l’enjeu par exemple d’une démarche comme celle de la CFDT avec son Pacte pour le pouvoir de vivre.

Comment cela peut-il se traduire concrètement ? Dans la perspective de la transition écologique, une équipe de professionnels (cadres et opérationnel de terrain) va être amené à repréciser ses fins, ses moyens et son fonctionnement interne. Cela va la faire entrer dans un processus de transformation itérative de longue durée où il va falloir peu à peu verdir toutes les activités en impliquant chacun. C’est alors que le salarié va prendre conscience qu’il n’y a pas d’un côté sa vie personnelle avec ses loisirs, et de l’autre sa vie professionnelle avec ses contraintes, mais bien une unique vie qui peut être vécue sur le mode de l’engagement, et donc de la liberté.

Entrer en transition, pour une entreprise et ses salariés, c’est donc faire confiance à l’expertise et l’intelligence de chacun pour imaginer des solutions, les opérer en équipe, et voir les résultats de son action concrètement. Quelque part, c’est un puissant moyen de réappropriation de la finalité de l’action collective, dans lequel œuvrer au bien commun rend justice à l’effort de chacun. C’est aussi permettre au salarié, face au bruit médiatique de la catastrophe qui gronde, de se sentir conforté car il n’en est pas spectateur, mais est acteur de sa résolution. C’est alors qu’est expliqué un apparent paradoxe : intégrer à leur juste niveau les enjeux environnementaux et de sobriété dans son organisation, ce n’est pas la rendre moins profitable ou efficace, mais c’est sans doute produire moins et différemment pour travailler mieux.

Du travail au capital, et inversement

Du 20 au 22 mai dernier se tenait à l’UNESCO, à Paris, un colloque organisé par le Centre de recherche et d’action sociales (CERAS) sur le thème « Quel travail pour une transition écologique solidaire ? ». L’occasion d’une réflexion de fond sur les conditions de possibilité d’un travail qui respecterait à la fois la dignité des hommes et la dignité de la planète. Car comme le rappelait Eloi Laurent, économiste à Sciences Po au deuxième jour de cette rencontre, ce qui est en cause dans la crise écologique, c’est bien la manière dont le travail humain a altéré irrémédiablement son environnement. Dès lors, il n’y aura pas de transition écologique sans une remise en cause profonde de nos manières de travailler.

Les maux du travail sont connus, que ce soit dans nos sociétés occidentales ou dans les pays en développement : perte de sens, aliénation, fragmentation des tâches… Dès lors, l’idée force du colloque est qu’un travail digne sera un travail qui œuvrera à la transition, car fondamentalement, comme l’explique laudado Si, l’exploitation de l’homme et l’exploitation de la nature sont un seule et même chose. On pourra objecter qu’il serait sans doute possible de trouver son épanouissement au travail dans des missions délétères pour la planète : ne trouvera-t-on aucun personnel de Total, de Monsanto ou d’Areva qui vive son travail sur le mode de la mission, en toute bonne foi, avec l’impression de l’utilité commune ?

Mais cette idée de la convergence entre travail digne et respect de la planète ne doit pas être compris seulement comme une description possible de la réalité, mais comme une boussole pour la transition. En effet, la tâche à accomplir est tellement vaste, urgente et bouleversante, qu’elle ne saurait être conduite si elle n’est pas accomplie par chacun, dans son travail, sur le mode de la réalisation de soi. Ceci renvoie donc à leur responsabilité les régulateurs du travail (Office International du Travail (OIT), Etats, organismes pariraites…), et les entreprises et leurs dirigeants. D’où la publication à l’issue de ce colloque d’un manifeste rédigé au terme d’un travail de recherche de deux ans, nommé « Manifeste pour un travail décent et durable ».

Mais l’idée la plus originale de la rencontre a été amenée par Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence Française de Développement (AFD), qui interroge l’intensité en travail des activités économiques actuelles. Reprenant les travaux d’un de ses collègues anglo-saxons, il questionne l’intensité en travail d’une économie fondée sur le charbon, puis d’une économie fondée sur le pétrole. L’exploitation du charbon demande une main d’œuvre très abondante. A l’inverse, l’exploitation du pétrole est essentiellement capitalistique. Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont encore plus capitalistiques que le pétrole : une éolienne en fonctionnement ne demande quasiment pas d’intervention humaine. A l’inverse, les sociétés pré-industrielles peuvent apparaître comme essentiellement travaillistiques.

Dès lors, la transition nous amène-t-elle vers un monde travaillistique ou capitalistique ? A travers l’exemple des énergies renouvelables, on pourrait penser que nous allons vers un renforcement du rôle du capital. Mais peut-être n’est-ce là qu’un leurre, et qu’au contraire, il faudrait aller vers des solutions technologiques et des modes de produire hyper-intensifs en travail. Car qu’est-ce que le capital ? Une forme de précipité d’énergie, de technologie et de travail. C’est justement ce qui permet d’effectuer des gains de productivité gigantesque dans la destruction de la nature : un homme dans une forêt coupera moins d’arbre avec une hache qu’avec une tronçonneuse. Dès lors, la feuille de route de la transition pourrait impliquer de rechercher toujours les modes de faire les moins intensifs en capital. C’est précisément l’idée des low tech, telle que présentée par Philippe Bihouix. C’est sans doute également un moyen de remédier à la question des inégalités, en reprenant une idée de Thomas Piketty dans le Capital au XXIème siècle : le rendement du capital étant supérieur à la croissance, l’accumulation de richesses se fait toujours au profit des détenteurs de capital. Peut-être est-ce aussi là un moyen de redonner sens au travail, en le sortant de l’ornière des bullshit jobs décrits par David Graeber, pour le réancrer dans la transformation concrète des choses et des êtres. Et cette approche donne la meilleure clé de lecture de la question d’un revenu universel : celui-ci serait tout simplement une aberration écologique, consacrant l’idée du capital productif au détriment du travail productif de proximité, qui est précisément ce que nous devons viser.

Travailler plus pour consommer moins

En mai 2017 paraissait dans la revue Etudes, « revue de culture contemporaine » éditée par les Jésuites, un article remarquable d’Arnaud du Crest intitulé De l’huile de roche à l’huile de coude. L’auteur y invitait à questionner les évolutions récentes qui ont vu les facteurs de production être de plus en plus intenses en capital, et de moins en moins riches en travail. Nous proposons ici une relecture de cet article, qui donne des arguments économiques en faveur de modes de production utilisant la force physique de l’homme, en lieu et place de l’énergie des machines. Ou comment travailler plutôt que consommer. Sans doute est-ce là une thématique importante de la future transition écologique. Voyons à quelles conditions.

Un processus de production est le fruit de quatre facteurs : le travail, le capital, et la valorisation de ressources en matières premières et en énergie. Examinons ces quatre facteurs tout à tour. L’histoire contemporaine est, entre autres, le fruit d’une évolution technologique qui a fait décroître le temps de travail au XXème siècle. Mais du néolithique jusqu’au XIXème siècle, la tendance a été inverse, voyant l’homme consacrer de plus en plus de temps au travail, à l’activité de transformation du monde. Les révolutions industrielles ont permis de substituer progressivement au travail humain celui de machines, essentiellement thermiques, à tel point que l’on peut dire aujourd’hui avec Jean-Marc Jancovici que chacun, en France, bénéficie chaque jour du travail de 400 esclaves énergétiques : les machines autour de soi fournissent l’énergie physique produite par 400 personnes, qu’il s’agisse de voitures, d’électroménagers ou d’outils divers.

Dans le même temps, la production contemporaine est devenue de plus en plus intense en capital. Si l’on rapporte le capital net aux emplois, on fait le constat d’emplois de plus en plus riche en capital. Ainsi, le ratio capital net moyen des entreprises/nombre d’emplois est de 245 000 euros en 2013. Il y a cinquante ans, ce chiffre était trois fois inférieur (en euros constants). Dommage collatéral de cette évolution, le chômage a été multiplié par 3,8 sur la même période. Si nous continuons avec cette tendance à l’automatisation,ce sont les tâches intellectuelles qui risquent d’être remplacées par des algorithmes, l’intelligence artificielle.

Regardons maintenant les évolutions respectives de la consommation de matières premières et d’énergie. La contrainte est ici double, à l’amont et à l’aval. A l’amont, les ressources sont limitées et ne laissent pas envisager une continuation de l’extraction au rythme actuel à un coût constant. Dans le même temps, à l’aval, la limitation du réchauffement climatique impose de laisser une part majoritaire des réserves de pétrole, de gaz et de charbon sous terre. La préservation des terres et de la biodiversité demande également de limiter l’activité extractive. Ainsi, du point de vue des ressources, l’évolution souhaitable serait d’augmenter la quantité de travail par objet produit, avec la possibilité que ceux-ci puissent être réparés, et que la consommation de matières premières soient ralentie par un cycle de vie du produit plus long.

Pour l’énergie, la trajectoire de transition énergétique demande de limiter la consommation d’énergie primaire et de substituer la production d’énergie à partir de ressources fossiles par une production à partir d’énergies renouvelables. Or, la croissance du Produit Intérieur Brut est étroitement corrélée à la production et consommation d’énergie. Pour maintenir une croissance du PIB acceptable, il faudrait alors, si la consommation d’énergie décroît, une augmentation de l’efficience énergétique inédite de 50%. La diminution de nos consommations d’énergie peut-elle se faire avec un PIB continuant à croître, même lentement ? Probablement non.

L’article propose ici d’interroger la place du travail manuel, l’huile de coude, dans un processus qui viserait à limiter le ratio entre capital et travail, et permettrait de limiter efficacement les consommations d’énergies et de ressources. Trois exemples permettent de toucher du doigt ces possibles arbitrages : un déplacement de deux personnes sur 10 kilomètres consomme 3800 kilocalories en voiture (émettant au passage 1,14 kg de CO2). En vélo, les mêmes personnes ne vont dépenser que 200 calories pour 30 g de CO2 émises. En agriculture, l’exemple de la ferme du Bec Hellouin montre qu’une surface de 1000 m², travaillée à la main, est susceptible de fournir un revenu à 1,5 équivalent temps plein. Enfin, un courrier papier émet quasiment autant de CO2 qu’un mail, pour un usage bien moins fréquent : l’immédiateté du mail va pousser à en multiplier l’envoi. Ainsi, en utilisant son énergie propre, l’homme est capable de donner une réponse vertueuse à cet arbitrage entre capital, travail, ressources et énergie. La transition écologique exigerait alors un réinvestissement du travail manuel au détriment du travail fourni par les machines

Au final, l’alternative pourrait être la suivante :

  • « Moins de travail dans une communauté ayant choisi un mode de vie plus sobre et économe en ressources et en travail.
  • Plus de travail pour compenser partiellement la diminution des ressources.
  • Moins de travail dans une communauté hyper-technologique, avec (…) une partie de la population travaillant beaucoup et une partie exclue ne travaillant pas du tout. »

Si les deux premiers termes de l’alternative peuvent se compléter, le troisième est intrinsèquement consommateur de ressources, facteur de désordres environnementaux majeurs, et générateur d’inégalités rédhibitoires. Jusqu’où ? C’est sans doute aux citoyens, par l’investissement dans le jeu démocratique, de déterminer les options de la transition à accomplir.