La nature existe-t-elle encore ?

Quiconque se promène avec des proches ou des amis au milieu de champs de blé ou d’une forêt pourra entendre de ceux-ci : « Que cela fait du bien d’être dans la nature ! », ou encore « J’aime me ressourcer dans la nature. ». Et pourtant, peut-on encore parler de nature ? Un champ de blé ou une forêt d’une zone tempérée comme la France, sont-ce encore des espaces naturels ? Pour parler rigoureusement, ce sont des espaces aménagés par l’homme, à son usage, dans une logique de production. Même si on ne peut parler d’espaces artificiels, on peut à tout le moins, comme les géographes, parler d’espaces anthropisés. Les processus naturels y sont ordonnés par l’homme à son profit, avec potentiellement des effets pervers importants (perte de biodiversité par exemple). On est donc très loin d’une nature à la Rousseau, initiale, complètement autonome, fantasmée comme notre origine à tous. Celle-ci, si elle a jamais existé, ne se trouve aujourd’hui assurément plus au coin de la rue.

Tout au contraire, l’histoire de l’homme moderne est l’histoire d’un asservissement de la nature à son profit, par la science, la technique et l’industrie. Si bien que les lieux-mêmes d’épanouissement de l’homme moderne, la métropole dense et connectée à d’autres métropoles, sont des lieux de pression extrêmement forte sur les processus naturels. Nous avons alors l’image d’espaces urbanisés artificiels, où la nature n’existe plus. On est ici au cœur de l’ubris de l’homme moderne : s’affranchir de la nature pour dépasser les limites de l’homme. D’où la géo-ingénierie, la médecine 2.0 qui promet « la mort de la mort », l’homme augmenté… Tout autant de symptômes de démesure qui aboutissent , non plus seulement à l’altération, mais à la perturbation généralisée des processus naturels, via le réchauffement climatique, la sixième extinction des espèces, la stérilisation des sols… Il s’agit là d’une évolution aux ressorts anthropologiques et historiques complexes, sur lesquels nous pourrons revenir plus tard. La culture a gagné, pour le bien-être temporaire de l’homme moderne et la destruction de son lieu de vie. La nature n’est plus. Fin du film ?

Non, car, pour qui regarde autour de lui, la nature est ce qui apparaît quand l’homme se retire. Très vite, quand l’homme quitte un endroit, la nature reprend ses droits, c’est-à-dire reprend son autonomie. Ainsi, au lieu d’une opposition binaire et stérile entre nature et culture, on pourrait plutôt parler d’un gradient de naturalité, depuis l’espace naturel primaire jusqu’aux espaces bétonnés des grands centres urbains. Si l’action de l’homme a pour le moment aboutit à une perturbation de la nature qui a transformé celle-ci en factrice de mort, il s’en faut de peu que, reprenant le chemin d’une relation plus ascétique avec son environnement, l’homme ne fasse revenir une nature porteuse de vie. La nature est toujours là, prête à (re)venir. C’est tout l’enjeu d’une certaine post-modernité qui prend la forme d’une volonté de relations symbiotiques, synchrones, et pour partie spirituelles, avec la nature. Aussi est-ce là sans doute un élément fondamental de l’ethos de sobriété qui doit inspirer nos initiatives de transition.

NB : Merci à Aristote et à Catherine Larrère, Professeur de philosophie à Paris I, pour leurs réflexions ayant mené à la rédaction de cet article !

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